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Tryphon dans un verre d'eau

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Fabien Pesty

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<<<2ème Prix de la Nouvelle humoristique francophone 2015 organisé par l'association Libres Plumes>>>



On tient d’une source anonyme – mais assurément fiable puisque reprise sur Wikipedia – les paroles suivantes, prononcées au jour de l’enterrement de l’intéressé : «  Auguste Piccard, c’était pas la moitié d’une tronche ! ». Hagiographie lucide qui suffit à résumer le respect que suscitait l’homme, tant il est vrai que c’était pas une bille.
Auguste Piccard, physicien d’obédience suisse, a passé son existence à repousser les limites de la verticalité, explorant avec aisance les hauteurs aussi bien que les profondeurs. Atteint du syndrome dit de « l’œil qui dit merde à l’autre », s’affublant d’une éternelle blouse blanche lui donnant des airs de prof de géo, se dotant d’équipements spationautes tels que son célèbre casque en osier, l’homme a bien souvent provoqué ricanements dans le dos, quolibets, et mollards sur le casque en osier. Mais le scientifique s’en tamponnait royalement le popotin sur la balustrade et envoyait régulièrement toute cette bande de persifleurs voir là-bas s’il y était. Et bien souvent, il y était.
Tel un Léonard de Vinci en moins stupide (mais en vachement moins doué pour la gouache), le natif du canton de Vaud ne cessa d’inventer des engins tous plus étranges que casse-gueule. On ne se bousculait pas aux portes de son labo pour l’accompagner dans ses expéditions. Pourtant, contre mauvais vents bonne fortune, notre gugusse parvint à montrer que le royaume des fous est ouvert à ceux qui ont un pet au casque en osier.
En 1931, Auguste Piccard s’attaqua à l’infiniment haut. Avec une toile cirée, un cageot de patates retourné, deux tasseaux de douze et un moteur de mobylette, il se bricola un ballon à gaz, qu’il ambitionna d’élever jusqu’à la stratosphère.
Admettons.
Le matin du 27 mai, alors qu’il était en train de charger la capsule du ballon avec de quoi faire un tas de mesures scientifiques (un crayon-bois 2B avec une gomme au bout, une équerre, une table de Mendeleïev, un dictionnaire des synonymes et un trou de serrure), notre savant tomba sur un bout de corde qui traînait là, que pour se prendre les pieds dedans c’était de première. Il le balança par-dessus bord et provoqua le décollage de l’engin alors que rien n’était prêt : les niveaux n’étaient pas faits, la carte de l’espace n’avait pas été repassée au stylo, la massette pour les sardines n’avait pas été embarquée et la thermos de café était restée sur le plan de travail de la cuisine. Bref, c’est à poil et les mains dans les poches que notre bonhomme partit à toute berzingue vers l’inconnu céleste. Lorsque l’engin atteignit sa limite d’ascension, le sol était déjà 16000 mètres plus bas. « Plus exactement 16 kilomètres », corrigea le professeur dans ses mémoires intitulées « Le compas dans l’œil ». Malheureusement, du fait de son départ précipité, et bien qu’étant le premier être humain à pouvoir observer de visu la courbure terrestre (contrairement à ce fumiste de Galilée qui s’était contenté de dessiner une pomme sur un coin de table pour affirmer que pourtant, elle était ronde), Auguste Piccard n’eut que très peu de moyens à sa disposition pour établir et consigner toutes les mesures scientifiques qui s’offraient à lui. Tout au plus put-il griffonner au dos du cageot à patates quelques données qui ne furent que très peu utiles à la Science, telles que « Le soleil, c’est beau mais c’est chaud », « Distance de mon talon à mon gros doigt de pied : un crayon et demi (gomme comprise) » ou « La stratosphère, en mai, qu’est-ce que c’est calme ! ».
Pour effectuer sa redescente, il opta pour le principe qui consiste, en jargon scientifique, à « s’écraser comme une bouse ». C’est ainsi qu’on le retrouva, au bout de deux jours de recherches, perché sur un glacier tyrolien, essayant d’attraper des flocons de neige avec la langue. Malgré l’incontestable amateurisme dont il fit preuve pour mener cette expérience, l’altitude atteinte ce jour-là par le professeur Auguste Piccard constitua alors le record du monde en la matière. Ce qui donne une idée assez précise de la bande de branquignoles qui s’étaient succédé jusqu’alors pour y parvenir.

Toujours avide de nouvelles sensations, Auguste Piccard s’attaqua en 1948 à l’exploration des profondeurs abyssales. Pour ce faire, il construisit avec un cageot à patates retourné, deux tasseaux de dix-sept, une touillette à café et une toile cirée pliée en forme de sous-marin, un engin capable d’affronter la pression subaquatique et de descendre plus loin que là où on n’a plus pied. Il baptisa son appareil « Bathyscaphe », après l’avoir initialement nommé « Thalassosphère », mais ses conseillers en communication trouvaient que ça faisait tartignole.
A bord de son bathyscaphe, et sans qu’aucun incident cocasse ne fut à déplorer (tout au plus se cogna-t-il la tête en ressortant de l’engin, ce qui eut pour effet de déformer légèrement son scaphandre en osier ; mais ce qui ne constitua pas pour autant, et selon l’avis des témoins sur place, « de quoi se relever la nuit pour fouetter un chat »), le savant atteignit la profondeur record de 3150 mètres (« Trois kilomètres et des brouettes », précisera-t-il dans ses mémoires « On est précis ou on ne l’est pas »). Juste le temps de dessiner un selfie avec un mérou en arrière-plan, d’écrire une carte postale à sa grand-mère, de mesurer la hauteur sous plafond du bathyscaphe, et il put remonter après avoir largué la touillette à café. On le retrouva sur un glacier tyrolien où les occupants du coin, habitués à ses guignoleries, avaient pris soin de lui mettre à disposition une couverture, une boite de biscuits et un verre d’eau pour s’il aurait soif la nuit.
Revenu à son laboratoire, il établit la théorie selon laquelle « les mérous, t’en as vu un, tu les as tous vus ».

Curieusement, Wikipedia omet de signaler son plus grand exploit, réalisé en 1956. Un jour qu’il s’enquiquinait ferme, Auguste Piccard décida de dresser la liste de toutes les guignoleries exploratoires n’ayant jamais été réalisées, ou n’ayant pas été couronnées de succès. Rapidement il écarta de sa liste les lignes « traversée de l’Atlantique avec des palmes en osier », « marcher sur la Lune » (« je ne parle pas Martien », expliquera-t-il), « envahir la Pologne » (« ça caille, dans ce coin ») et « faire le tour du monde en chameau à vapeur ». Il hésita entre deux propositions. Comme il ne parvint pas à relire ce qu’il avait écrit pour la première, il opta pour la seconde : « descendre l’Oise en canapé ».
Le 25 août, il mouilla à Forges, en Belgique, à la source de la rivière. A un journaliste qui lui demanda ce qui motivait cette nouvelle entreprise, il répondit modestement « Mon principal moteur c’est la découverte, l’avancée de la Science et l’exploration des milieux inconnus. Et un peu frimer devant les filles ». Toujours au fait des innovations technologiques, Piccard abandonna l’osier et s’équipa d’un tuba en rotin et d’un maillot de bain en acier inoxydable. Mû par un pédalier actionnant un inverseur de force centripète – pas parce que c’était utile, mais uniquement parce que le mot l’amusait – le savant vaudois venait, sans le savoir, d’inventer le pédalo le plus confortable du monde. Mais tout bénèze qu’il était, l’expédition de Piccard ne se plaça pas sous le signe de la quiétude et des doigts dans le nez. Tout d’abord, il fut rapidement à court d’eau, sa gourde en rotin ayant montré quelques signes de porosité. Il dut donc inventer, avec les moyens du bord (un dénoyauteur à cerise, un trace-écrous et un accélérateur de particules) un purificateur d’eau douce. Si l’eau se révéla potable suite à son passage dans l’appareil, elle s’avéra, selon ses propres dires, «bien dégueu, on a l’impression de sucer la glace de l’étal du poissonnier ». Il dut aussi faire face à une tempête qui engendra des creux d’au moins vingt centimètres, et mouilla ses chaussures toutes neuves. Alors qu’il s’était assoupi depuis trois jours, l’embarcation opéra au gré d’une turbulence due à la confluence de la Divette, un demi-tour qui obligea Piccard, à son réveil, à pédaler à contre-courant. C’est arrivé en Belgique qu’il se rendit compte de sa boulette et put, les cuisses en feu, repartir dans le bon sens.
A hauteur de Ribécourt-Dreslincourt, son canapé fut attaqué par un banc de poissons-chats. L’enveloppe en cuir de l’embarcation fut entièrement dévorée, et il dut la remplacer par le plaid à carreaux dévolu au pique-nique. En traversant Compiègne, alors qu’il s’était mis debout sur les coussins pour faire pipi, sa tête heurta le tablier d’un pont et il se retrouva à la baille, la quéquette toute ratatinée, une bosse derrière le crâne, et les habits mouillés. Il acheva sa traversée du département cul nu et les vêtements claquant à l’air, comme les drapeaux menaçants d’un navire pirate. Ce qui lui valut d’être attaqué du côté de Méry-sur-Oise par des vikings avinés qui le violèrent et lui brisèrent ses lunettes, parce que c’est rien que des brutes épaisses. A Jouy-le-Moutier, il cassa la mine de son 2B, ce qui engendra un gros pâté sur ses notes et rendit incompréhensibles ses conclusions sur le secret de la construction des pyramides d’Egypte. Enfin, après cent douze jours de navigation, il attrapa un coup de soleil car il avait mis sa casquette à l’envers pour faire le cacou. En arrivant à l’embranchement avec la Seine, terme de son voyage, Auguste Piccard se dressa sur la proue de son navire en s’écriant « I am the king of ze world », ce qui prouva qu’il commençait à sucrer les fraises.

Auguste Piccard mourut en mars 1962, d’un mauvais rhume, qu’il avait tenté de soigner lui-même à l’aide de suppositoires en osier. Ses exploits inspirèrent à Hergé le personnage du Professeur Tournesol. Il se murmure que son côté givré fut à l’origine de son surnom de Piccard Surgelé, et que son intelligence lui valut le sobriquet de Tête de Vaud.

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Luuce · il y a
Trés drôle ! Y avez-vous participé cette année ?
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Stipe · il y a
merci Luuce. Non, je ne participe pas cette année car la présence à la remise des prix est obligatoire et je ne connais pas la date de celle-ci. Ou alors il aurait fallu que je participe avec un texte vraiment pas drole, histoire de ne pas être finaliste... :-p
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Luuce · il y a
bon, ce n'est pas cette année que je prendrais le dos de mulet pour partir rencontrer mes fans... je vais apprendre quelques blagues et tenter à nouveau l'an prochain ;-)
Au plaisir !

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Stipe · il y a
Désolé, c'est le dur lot des concours de nouvelles.
Tu vas le poster sur le site, pour qu'on puisse la lire ?

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Luuce · il y a
Yes !
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Stipe · il y a
où ça, je ne trouve pas ?
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Luuce · il y a
En MP
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Stipe · il y a
ok, j'attends
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Luuce · il y a
c'est posté depuis. tu n'as rien reçu ?
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Stipe · il y a
non, rien du tout
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Luuce · il y a
pourtant ça apparait bien dans ma boite... pour ma part, je sais que je n'ai pas de notifications quand un nouveau mail arrive sur short. As-tu regardé quand même ?
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Stipe · il y a
je confirme que je n'ai rien reçu. Je t'en ai envoyé un à mon tour.
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Luuce · il y a
C'est vrai que quand on partage son temps entre Honolulu et la Barbade c'est pas évident de savoir quand on peut faire un stop dans la Capitale. Veinard va !
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Stipe · il y a
est-ce à dire que tu es primée ?
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Luuce · il y a
Non mais vu la qualité de mon texte Ya plus qu'à attendre.
Bon je plaisante, je plaisante mais le goncourt 2016 m'attend.

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Stipe · il y a
la Capitale ? Que nenni, c'est à trois jours de Paris à dos de mulet. Il parait qu'il y a un train qui y va, mais il parait surtout qu'il n'y a aucun train qui en revient. Bref, c'est bien trop hostile pour prendre le risque de gagner ce concours...
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Luuce · il y a
Bon ce fût long mais j'ai le mulet ! Je leur passe le bonjour de ta part ?
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Marie Lauzeral · il y a
vraiment drôle, bien écrit et quelle imagination! Je me fais la réflexion en passant que lorsqu'un type se trouve devant un fleuve, il fait forcément pipi dedans. Ca m'a tout l'air d'être une sorte de règle universelle. Bravo cher colauréat!
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Lila · il y a
Mon vote hilare pour ce génie scientifique hors pair ;)
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Sophie Dolleans · il y a
Bonjour Fabien... Je me suis tortillée de rire tout le long... Un grand bravo pour votre deuxième prix !!! Dommage que vous n'ayez pu venir à la remise des prix ! A bientôt de vous lire, j'espère.
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