5
min

Troubles nocturnes

Image de Laura

Laura

5 lectures

0

Le lieu où s'est passée cette histoire peut rester anonyme, moi même j'aurais souhaité ne jamais connaître son nom. Le nom d'une ville où le soleil ne brille pour personne, et où chacun déambule au hasard pour trouver un peu de chaleur. Le soir, la seule animation perceptible se trouve dans les bars, où s'opèrent les marchés de la pègre. Pourtant, sous le calme apparent des rues, n'importe quelle brique des vieilles bâtisses supporte l'agitation de ses hôtes. A croire que les plus grands prédateurs sont des noctambules.
Vivre dans cette ville n'est pas de tout repos, mais possible. Le travail est facile à trouver, et je suis éboueur depuis des années maintenant. Faisant partie de l'équipe de nuit, nous sommes les premiers témoins des crimes fraîchement commis. Quand nous tombons sur les vestiges des troubles nocturnes, ma compagnie de nettoyage est invitée à fermer les yeux. Tout le monde sait mais tout le monde se tait. Les chèques remplis de zéros poussent la police à la fainéantise, laissant le problème insoluble.
Au cœur de cette jungle urbaine, je loue un petit appartement. L'immeuble est sur six étages, comme celui d'en face et tous ceux aux environs. Ma rue s'étend jusqu'à l'entrée d'un terrain vague, où (pour ajouter à l'hospitalité du lieu) sont entreposés les détritus du quartier.
A l'image des murs de mon appartement, transpirant la moisissure et le vacarme des voisins, mon esprit est assailli.

Mes journées de travail sont rythmées des derniers rayons du soleil jusqu'aux premières lueurs du jour. Une fois notre tournée terminée, nous nous retrouvons avec les gars au bar de Moe. Nous occupons le bar pendant plusieurs heures, l'équipe de jour nous rejoint, nous buvons des cafés, des verres, fumons et jouons aux cartes. Peu de collègues rentrent pour le réveil de leurs gosses. Leur besogne quotidienne pèse toujours un peu plus sur leurs épaules noueuses, et tous les matins, la fumée de cigarette emporte avec elle leurs rêves passés et leurs désirs d'avenir.
Ces rêves prennent la forme de mauvais souvenirs, et une fois dehors, ils vous attrapent la cheville comme du mauvais chiendent, vous empêchant de fuir.
Ce jeudi matin, la tête étourdie de ma nuit de travail et de quelques verres, Moe le gérant du bar, nous racontait sa soirée de la veille:
- « J'sors m'en griller une, ça devait être vingt heures, je m'en souviens y'avait presque personne. Donc là j'sors, jette les poubelles au passage, et j'vois que la benne bouge. J'm'dis que ça doit être des ratons laveurs, ou des renards, une bestiole dans l'genre. Ça remuait, remuait et foutait un de ces boucans!
- Alors? T'as assommé un clochard c'est ça?!
- Non t'es con! Bref j'vais voir c'est quoi ce bordel. J'ai à peine approché ma tête qu'un truc m'a sauté dessus! Il a sauté et s'est enfui! Mais attention j'vous parle pas d'une p'tite bête, ça faisait bien la taille d'un sanglier, même plus! J'm'en suis retrouvé le cul par terre! J'pourrais pas dire ce que c'était mais c'était un sacré morceau!
- Dis t'étais pas à trois grammes toi?!
- T'as pas été mordu au moins? Qu'on te trouve pas dans la benne toi aussi!»
Tout le monde se marrait, Moe, ce petit personnage au regard dément, n'importe qui pouvait le renverser en un coup d'épaule. Ce jour là, aussi peu crédible qu'il soit, il était étonnamment sérieux et nous avait prévenu de faire attention à ce qui rodait dans le coin.
La vie suit son cours et laisse un goût amère dans la bouche. Mais soyez suffisamment désinvoltes et elle vaudra la peine d'être vécue.

Le même soir, la fatigue de la semaine avait eu raison de moi, j'étais resté dans mon vingt mètres carrés, comatant devant le petit écran. Dehors c'était agité, les allers retours au terrain vague sont plus fréquents le week end. Il était tard, ou très tôt le matin, je l'ai compris en ouvrant l’œil sur les programmes diffusables que tard la nuit. J'allais déplier le canapé et finir la nuit dans ce lit de fortune, jusqu'à ce qu'un énorme tintement me sortit de ma léthargie...
Le bruit avait recommencé, puis une autre fois, et encore une autre... A force j'ai fini par reconnaître le bruit de ferraille des bennes à ordures. Je me suis levé jeter un œil par la fenêtre. Le nez collé à la vitre, je n'avais rien vu d’inhabituel, personne, même pas un chat... Quitte à être levé, j'en avais profité pour m'allumer une cigarette. Une fois finie alors que j'allais fermer derrière moi, le tapage avait repris. En manquant de me foutre en l'air, je me suis penché de tout mon long sur la rambarde, et j'ai pu apercevoir une ombre décamper vers le terrain. J'ai tout de suite pensé à l'histoire de Moe, sa taille aurait pu être celle d'un gros sanglier, mais son agilité à sauter par dessus le grillage, laissait à penser à tout autre chose.
J'aurais aimé que notre première rencontre soit la dernière, qu'elle soit aussi furtive que ce saut au dessus de la palissade.
Arrivé au dimanche soir, j'étais passé au bar, et j'en ai profité pour raconter à Moe ma nuit agitée. Il s'était étonné, car plus tôt le même jour ses poubelles avaient toutes été saccagées et éparpillées dans la cour.

Lundi c'était la reprise, toujours avec la même équipe, et ce soir là nous passions par mon quartier, rien n'était à signaler mis à part une pluie battante qui venait de nous surprendre.
«- Je m'en grille une, et j'te rejoins.»
Franck était resté dans le camion, le temps qu'il fume, je m'étais attaqué à la fin de la tournée. Je ne voulais pas attendre la fin de l'averse.
Plus que quelques minutes et je pensais être libéré de notre labeur quotidien, aussi pénible qu'inutile.
Je ne m'étais pas trompé sur le raffut de l'autre fois, il venait bien de là. Toutes les poubelles
étaient éventrées et j'avais dû chercher une pelle et d'autres sacs au camion. J'avais mis du cœur à l'ouvrage, avant que Franck n'arrive, j'avais ramassé pour deux sacs pleins.
La Lune et ses rayons, furent les seuls témoins des affres, qui assombriraient ma vie à jamais.
L'eau s'infiltrait à travers mes vêtements, c'était inconfortable mais nous étions sur le point de finir... La pluie ruisselait à torrent sur mon visage et je peinais à entendre le moindre bruit, et ma vue se brouillait. L'averse était de plus en plus forte, pourtant je fus interpellé par du remous, des détritus étaient projetés à tout va au fond de l'impasse.. Nous étions habitués aux chiens errants grattant désespérément les ordures, avec ce temps il était étonnant de voir quelques âmes qui vivent dehors. Dans le doute j'avais empoigné fermement la pelle, des collègues se sont déjà faits mordre, et fis le tour du conteneur, tout doucement. Au sol les sacs étaient éventrés et une odeur horrible se dégageait. J'étais accoutumé à la puanteur, pourtant celle ci m'était particulièrement insupportable, j'étais tétanisé à l'idée de savoir ce que j'allais trouver... Était-ce véritablement l'odeur ou l'inconnu qui m'était insupportable?

Je m'étais retrouvé dos au grillage, à un mètre derrière la benne, les deux mains cramponnées à la pelle et le regard magnétisé par ce que j'avais devant moi. Sous la lumière brumeuse du réverbère s'agitait un dos à la colonne vertébrale saillante et maigre. La bête était enfouie dans les immondices qu'elle farfouillait frénétiquement. Le corps était si voûté qu'il en paraissait minuscule, et donnait l'impression d'être une créature monstrueuse des contes pour enfants. L'eau, dans son tapage incessant, martelait l'ossature anguleuse de cet être chétif, ses cheveux même humides n'en demeuraient pas moins hirsutes. Mais cela n'a duré qu'un instant. À peine ai-je voulu dire un mot que la silhouette se tourna vers moi furieusement. Elle s'était trouvée bloquée dans l'angle des deux murs, et je formais le seul obstacle à franchir pour recouvrir la liberté. Comme n'importe quelle bête acculée, elle bondit d'une hargne phénoménale vers l'objet du barrage.
De ce court instant ne reste que le souvenir de deux yeux immenses, si brillants qu'ils englobèrent toute l'obscurité sur leur passage.
J'ai été sourd et aveugle pendant quelques secondes, lorsque j'ai repris mes esprits, c'est moi qui était debout. Les années passées dans cette ville ne vous laissent pas indemnes, et vos instincts sont des plus affûtés. L'eau tambourinait et sous mes pieds se dessinait une immense tache aux couleurs pourpres. Franck était arrivé à ce moment, ce qu'il voyait était l'image d'un homme au regard perdu, les mains cramponnées à l'outil maculé de sang. Sang qui tombait en rythme au son des gouttes de pluie. Le corps maigre était étendu au sol, recroquevillé, ses grands yeux doux encore ouverts, immobiles.
Plus la tache au sol s'épanchait, plus grandissait le frisson qui allait me parcourir toute mon existence.
Moi qui pensais que nous finissions par s'accoutumer à cette ville, à cette vie, que fermer les yeux suffisait, j'avais tort. Mon erreur était de croire que nous n'étions pas bourreau tant que nous ne passions pas à l'acte. Que nous n'étions pas victimes, dès que nous nous mettions à l'abri. J'avais tort de penser que la condition humaine est noire ou blanche, et d'omettre que nous sommes marqués au fer gris. Tort de sous estimer les lois qui s'en remettent au destin, et qui emportent tout sur leur passage. Ou peut être tort d'avoir eu l'espoir de m'en sortir, alors que la corde nouée n'attend que d'être lâchée.
Mais j'avais tort, voilà qu'aujourd'hui j'ai le sang d'un enfant sur les mains.

0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,