Troubles au Pôle Nord

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écrire des histoires, mettre son âme à nu, se noyer des jours et des nuits dans une fièvre au bout de laquelle ont pris vie des personnages nés du rêve, pétris de réalité, frémissants de  [+]

Image de Automne 2020
Comme chacun le sait, la mère Noël change d’aspect selon la personne qui l’imagine. Tantôt rondelette à lunettes et cheveux blancs, tantôt mère de famille affairée à cuisiner de délicieuses friandises, tantôt pin-up exceptionnellement douée avec les enfants… Bref, elle est comme on veut qu’elle soit. Mais tout le monde est d’accord sur le père Noël, ce grand bonhomme d’un âge certain, au nez un peu rouge à cause du froid qui règne au Pôle Nord, et à la bonne bedaine due à un régime alimentaire déséquilibré. En effet, qui ne grossirait pas en mangeant seulement des cookies arrosés de chocolat chaud en hiver et de Coca-Cola en été ?
Le tour de ventre du père Noël s’arrondissait d’année en année. Vint le jour où son épouse s’en inquiéta sérieusement, car il avait beau avoir devant lui encore quelques siècles à vivre, il risquait de les passer en mauvaise santé, avec de l’hypertension et du diabète, par exemple. Mais elle ne savait, au fond, pas cuisiner autre chose que des aliments hyper saturés en sucre, aussi décida-t-elle de le mettre à la diète, ce qui ne le fit pas rire car cela revenait à ne rien manger du tout.
Fort heureusement, Santa (autre nom de l’homme aux cadeaux) ne travaillait pas que la nuit du 24 décembre. Toute l’année, il parcourait notre planète et sans doute quelques autres, à la recherche de déchets recyclables, car il était assez écolo. Habillé selon la mode du pays où il se rendait, il écumait les décharges sauvages en quête de bouteilles plastiques, de canettes en aluminium, de vélos cassés, de diverses machines abandonnées. Parfois, il se contentait de survoler la terre et récupérait des débris de spoutnik, de satellites, de la station Mir et autres inventions humaines aux conséquences lamentables. Il mettait un grain de poussière magique sur l’objet repéré et hop ! celui-ci s’envolait dans le ciel et filait droit aux usines du Grand Nord.
Dans son village, Claus (encore un autre nom du même personnage) avait fait installer une énorme déchetterie fonctionnant à l’énergie solaire, où tout se transformait, créant de la matière première à coût zéro pour alimenter ses ateliers de fabrication de jouets.
Maintenant que nous avons campé la situation, on comprend vite qu’il était aisé au père Noël de prendre la poudre d’escampette sans que son épouse s’en offusque. Cela lui était d’autant plus facile que le temps pour lui est plutôt élastique, et que ce qui peut paraître une seconde à nos yeux lui donne en réalité le temps de nettoyer un grand nombre de lieux tous plus dégoûtants les uns que les autres.
Mis au régime à la maison, il imita ce que font tous les commerciaux du monde : il mangea au restaurant, qu’il payait en jouant les faux pères Noël et en se faisant prendre en photo avec des enfants de toutes tailles et de toutes couleurs. Il aimait particulièrement la cuisine des hommes de la Terre, et s’empiffrait joyeusement de foie gras, de homard et langoustes, de chapons, dindes et omelettes aux truffes du Périgord, sans oublier son péché mignon, l’omelette norvégienne qu’il ne faisait pas flamber car l’alcool était contraire à ses principes. Et ainsi, il gardait sa bonne humeur et son bedon proéminent, au grand désarroi de sa petite femme qui n’y comprenait rien.
Or, un jour où il réchauffait ses pieds devant une bonne flambée, arriva aux portes du village un jeune homme. Oui, vous avez bien entendu, un humain avait trouvé le vrai endroit où vit le vrai père Noël. Très, très jeune, plus tout à fait un enfant, et pas encore tout à fait un adolescent boutonneux, il avait les cheveux noirs, le teint sombre, il était maigre comme un chat de gouttière, trempé comme une soupe, à moitié mort de froid et de faim, posé comme un vieux tas de chiffons sales sur la glace bleutée, brillante des feux de milliers de diamants. Une aurore boréale miséricordieuse avait posé sur lui le bord de ses franges vertes, mais il y a mieux pour lutter contre le froid, aussi, quelques lutins qui passaient par là eurent à cœur de le ramasser comme un paquet inerte, et l’emmenèrent à l’infirmerie, qui ne servait jamais à personne, car le froid extrême tuant les microbes, personne là-bas n’était jamais malade. Personne ne s’y blessait non plus, car l’endroit répondait à toutes les normes de sécurité en vigueur et à venir.
Averti de cette présence improbable, car aucun être humain n’était jamais parvenu jusque-là, le père Noël se gratta la barbe, remit ses pieds dans ses bottes rouges, enfila son manteau fourré et sortit voir de quoi il retournait. Le lutin infirmier qui, pour une fois, se sentait utile, avait allongé l’intrus sur un joli lit aux draps parfaitement blancs et repassés, et après avoir soigné ses engelures à l’eau tiède, il l’avait réchauffé, massé, réhydraté, sans oublier de le recouvrir d’une couette en patchwork toute douce. Le garçon dormait à poings fermés. Le premier mouvement fut certes, de le renvoyer chez lui, mais tout le monde dans le village savait qu’il s’agissait de Gaspard, fils de Jean et de Mariette. On savait aussi que ce pauvre enfant n’était pas heureux chez lui, son père préférant le contenu de sa chopine à toute autre chose, y compris son fils. Aussi décida-t-on de remettre toute décision au sujet de ce gamin aux cheveux en broussailles à une date ultérieure. Le lutin infirmier s’en sentit tout réconforté, les autres lutins perplexes et le père Noël un peu inquiet.
De constitution fragile, Gaspard se remit lentement. Il commença par se lever et parcourir la pièce d’un pas chancelant, puis il se promena dans toute la maison. Il mit ses doigts dans la pâte à gâteaux, pour le plus grand bonheur de la mère Noël qui, n’ayant pas d’enfant à elle, était ravie de cette présence juvénile. Puis il sortit, fit le tour de la maison, et entra dans l’usine de jouets. Il vit des lutins travailler à la chaîne, chantant, riant, et disant toute sorte de blagues gentillettes à pleurer de rire. Il en vit d’autres transporter des palettes gigantesques chargées de jouets à peine finis et les emmener au département emballage, où d’autres encore empaquetaient à longueur de temps, dans une ambiance joyeuse. Enfin, venait le département du tri, où s’affairaient des dizaines de petites personnes.
« C’est incroyable, se dit Gaspard, on se croirait dans un reportage sur Amazon, sauf que tout le monde, ici, a l’air très heureux. N’empêche, ils travaillent comme des fous, c’est fou ! » Gaspard se promena partout, fureta, et se mit à poser des tas de questions auxquelles personne ne savait répondre, du genre : « Il est gentil avec vous, votre patron ? Il vous traite bien ? Il vous paie bien ? Vous avez des congés ? À quel âge partez-vous à la retraite ? » Les lutins ne comprenaient rien à ce charabia et regardaient Gaspard comme ils auraient regardé Nessie, le gentil monstre du Loch Ness. Alors, Gaspard, effaré devant tant d’ignorance, leur expliqua la vie des ouvriers sur la Terre, telle que la lui avait apprise son père. Le problème est que « son vieux » était constamment renvoyé de son boulot pour cause d’ivrognerie, ce qu’il n’avait jamais pu admettre et qu’il considérait comme la grande injustice d’un patronat tyrannique bien décidé à se faire de l’argent sur le dos des ouvriers.
« Car vous êtes des ouvriers, mes amis, vous êtes le peuple, et vous devez décider seuls de ce que doit être votre vie. Nous ne sommes plus dans les temps anciens, où les enfants faisaient obligatoirement le même métier que leurs parents, obéissaient au patron sans rechigner, et passaient leur vie le dos courbé dans une misère complète ».
Une fois le concept péniblement intégré, les lutins se demandèrent quelles revendications ils pouvaient bien exprimer devant le père Noël qui avait toujours été là pour eux et à qui ils ne voulaient surtout pas faire de peine.
« Quand on est payé avec du lait de poule et deux biscuits, et qu’on travaille sans un seul jour de congé, on se syndique », hurla un jour Gaspard, qui avait fini par se prendre au sérieux. Il désirait aussi devenir un leader charismatique, formule entendue à la télé à propos d’il ne savait plus qui, mais qui lui avait beaucoup plu. « Syndiquons-nous ! » crièrent quelques lutins un peu plus excités que les autres, et ils se réunirent pour organiser les élections de leurs représentants. Le travail se faisait, bien sûr, mais il y avait parfois, dans l’organisation bien huilée de l’usine, de petits couacs. Des malfaçons apparaissaient, alors qu’il n’y en avait jamais eu avant, et le chef des lutins commença à rouspéter un peu. Bien sûr, il aurait dû discuter, mais il était dépassé par la situation inédite et se retranchait dans sa conviction profonde : « Avant, c’était parfait, maintenant, ça commence à boiter, reprenez-vous, mettez vous au boulot, et un peu plus sérieusement que ça, allez, allez ! » Ce genre d’exhortation n’eut pas l’heur de plaire. Les excités s’excitèrent davantage, et pire, quelques lutins jusqu’ici très calmes s’énervèrent à leur tour, ne comprenant absolument pas pourquoi ils se faisaient gronder, puisque, eux, ils étaient toujours sagement attelés à leur tâche.
La grogne s’installa, se généralisa, s’intensifia. La production se fit de plus en plus médiocre, et le père Noël gagna les ateliers écouter les revendications.
— Mais enfin, mes petits, que feriez-vous d’un salaire ? Je veux bien céder sur les congés, mais un salaire ? Je n’en ai pas moi-même, vous le savez bien !
— Et comment vous payez-vous le restaurant, sur Terre, hein ? Vous pouvez berner votre femme, mais nous, hein ? Bon ! Quand même c’est pas très joli, tout ça…
— C’est du détournement de fonds publics ! cria un lutin qui avait lu le Canard enchaîné envoyé par erreur au milieu d’autres objets à recycler.
— Trahison ! Révolution ! Le peuple exige de la démocratie, hurla un autre qui avait lu l’Humanité.
— À bas le patronat ! tempêta on ne sut jamais qui.
— Démission ! démission ! démission !
Le père Noël, complètement décontenancé, ne comprenait rien à rien et ne trouva donc rien à répondre. Le monde s’effondrait sous ses pieds, et il se sentait profondément malheureux. Alors, il fit ce qu’on lui demandait, donna sa démission, rentra chez lui, jeta quelques vêtements en vrac dans sa valise, et partit vivre sur Terre la vie d’un homme ordinaire. La mère Noël, qui ne voulut pas le laisser seul dans un tel moment de détresse, lui emboîta le pas, et Gaspard fut élu délégué syndical chef.
Gaspard savoura pleinement sa toute nouvelle puissance, mais sa joie fut brève. Peu à peu, les conditions de travail se dégradèrent vraiment, et la qualité de la production laissa à désirer. Il n’y avait plus aucune cohérence entre les différents ateliers, les lutins voulaient toujours plus de congés, et s’agaçaient de ne pas encore toucher de paie pour acheter cookies, lait de poule et chocolat chaud que la mère Noël distribuait gratuitement avant, ce qui leur faisait gargouiller l’estomac et leur apprit ce qu’était la faim. Certes, quelques-uns partirent en vacances en Europe, en Asie, Afrique, Amérique ou Australie, mais ils en revinrent tous désenchantés après s’être fait traiter de nabots difformes, ce qu’ils n’étaient absolument pas.
Gaspard nomma bien des chefs d’ateliers, il nomma même un chef pour coordonner l’action des chefs d’atelier, mais personne n’ayant appris à diriger, la situation s’aggrava encore. Les lutins perdirent leur bonne humeur et leur joie de vivre. Plus personne ne riait, ne chantait, ne disait de blagounettes. Plus personne ne pleurait de rire, la morosité s’installa. Plus personne n’était heureux. Les jouets bien faits se firent rarissimes, les colis, mal posés sur les palettes, tombaient en vrac en brisant leur contenu, et les rares rescapés de la catastrophe étaient mélangés au centre de tri qui ne triait plus grand-chose.
« Encore un peu, et ce sera la faillite », pensa bientôt Gaspard. « En plus, ils se regardent tous en chiens de faïence et bientôt, ils vont me détester. Manquerait plus qu’ils fassent grève, et ils n’auraient pas tort, parce que si ça continue comme ça, les Chinois vont prendre tout le marché du jouet, j’ai bien peur d’avoir fait une grosse bêtise, oh là là ! » Et le garçon appela le père Noël qui avait un portable comme tout un chacun sur Terre. Il lui expliqua la situation, et le supplia de revenir. Poussé par la mère Noël et par le regret de sa vie au Pôle Nord, le bonhomme décida de rentrer chez lui, où il fut acclamé comme un sauveur, et tout rentra dans l’ordre. En effet, les chamboulements doivent avoir une durée de vie limitée, sinon la vie ne peut plus redevenir comme avant. Et tout le monde le sait, tout le monde le dit toujours, c’était beaucoup mieux avant.
Comme on était encore loin du 24 décembre, Noël fut sauvé. Quant à Gaspard, que faire de lui ? Il avait cru bien faire, en appliquant des règles plus ou moins bien comprises d’un autre monde, et personne n’avait envie de le voir partir, car sa bonne volonté était évidente. Certes, il avait tenté de transformer l’ordre établi, mais s’enthousiasmer pour des choses nouvelles avait mis du piment dans la vie monotone du village de Noël. Du coup, l’expérience n’avait pas été forcément déplaisante, mis à part les gargouillis d’estomacs vides.
Alors le père Noël réfléchit. Depuis l’aube des temps, des enfants désobéissants, insupportables, paresseux, colériques, fugueurs, menteurs et j’en passe, faisaient le désespoir de leurs parents dont les appels de détresse restaient sans réponse. C’est que le père Noël répond uniquement aux demandes des enfants sages, il n’est pas là pour résoudre des problèmes d’adultes. Mais là… Une solution miraculeuse s’imposa à son esprit, lumineuse, indiscutable, car il avait enfin tous les éléments pour régler cette histoire de garnements laissée en plan si longtemps. Et la solution s’appelait Gaspard ! 
Désormais, toutes les nuits précédant Noël, celui-ci ferait la tournée mondiale en sa compagnie. Vêtu de noir, il porterait un martinet à tous les enfants insupportables, menteurs, insolents, etc., qui font le malheur de leurs parents.
Et c’est ainsi que naquit le père Fouettard, dont l’ombre sombre se tient toujours trois pas derrière le père Noël.
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M. Iraje · il y a
UNe autre vision des choses qui dépoussière la tradition ...
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Julien1965 · il y a
Eh bien, c'est riche comme conte de Noël. Tout un univers qui colle à l'imaginaire et à la réalité, c'est drôle et c'est très bien écrit...
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JAC B · il y a
Le père Noël...Heureusement une valeur Sûre !
Bravo Elisabeth , votre conte à compte-à-rebours est un facétieux compte-rendu .

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Elisabeth Deshayes · il y a
l'essentiel, en ces temps un peu mornes, n'est-il pas de s'amuser ? n'hésitez pas à lire (et voter) pour mes autres textes "la boule à neige de noël" et un sonnet "Mélancolie marine". Bonne journée à vous !
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
J'ai adoré, merci de nous l'avoir fait partager.
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Elisabeth Deshayes · il y a
Noël approche, c'était le moment de le faire paraître et d'inciter les lecteurs à le lire; Si vous aimez, le but est atteint ! merci à vous
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Marie-Josée Allen · il y a
Belle morale !
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Elisabeth Deshayes · il y a
pour les enfants pas sages qui auraient envie, plus tard, de devenir syndicalistes ! j'ai été syndiquée pendant plus de trente ans, quand même...
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien conçue qui nous fait réfléchir à la vraie signification de la Fête de Noël !
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Fanny Grangemard · il y a
J'adooooooorre 🤗
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Yannick Pagnoux · il y a
En fait ce qui me choque c'est que je pensais à un auteur très jeune en lisant votre nouvelle, je me suis dit tiens quelqu'un abreuvait à Disney, puis je vois votre portrait et là je comprends que c'est loin de cela et que cette morale est plus profonde qu'il n'y paraît.
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Elisabeth Deshayes · il y a
Noël n'a plus de sens profond. Au lieu de joie des retrouvailles en famille, cadeaux et solitude. Ça fait réfléchir...
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Yannick Pagnoux · il y a
Vous avez tout dit
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un conte de Noel pragmatique qui apporte non du rêve mais une sérieuse remise en question pour les enfants difficiles !
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Paul Jomon · il y a
Oui, pour les enfants, Noël est capital, mais serait-il capitaliste ? En tout cas l'expérience syndicaliste a fait chou blanc (d'un blanc polaire). Fort heureusement le Père Noël n'a pas lâché les rennes. Ce conte de Noël est parfait pour expliquer la politique aux enfants.

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