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Trop jeune

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Mély

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- Alors Anna, racontez-moi.
- Il y a peu de choses que je sais. Mon amie Manon a subit des attouchements par son beau-père.
- Très bien. Que peux-tu me dire de plus ?
- Elle m’a confié cela il y a un mois et elle m’a dit que cela durait déjà depuis six mois. Mon professeur de mathématique est également au courant. C’est un professeur très gentil, que nous aimons beaucoup et à qui nous pouvons nous confier. Lorsque j’ai su cela, il fallait que je le dise à un adulte car je me sentais démunie.
- Je comprends. Concernant les attouchements, que peux-tu me dire de plus ?
- Qu’il s’agit d’attouchement sexuellement, des caresses la plupart du temps. Je n’en sais pas plus monsieur.
- Je te remercie pour ta déposition Anna. Nous en avons fini. Tu peux rejoindre ta mère qui t’attend à l’extérieur.

Je suis Anna Leroy. J’ai 14 ans et je viens d’enregistrer ma première déposition au commissariat de Paris pour soutenir une de mes meilleures amies, victime d’attouchements sexuels sur mineur par son beau-père.

Qu’est-ce que l’on peut ressentir à cet âge là face à une telle situation ? Je vous répondrais : tout un tas d’émotion.
L’émotion la plus forte est sans doute l’incompréhension et l’impuissance. En effet, à 14 ans on n’est encore insouciant face aux évènements qui peuvent se produire. On ne mesure pas l’ampleur que cela peut avoir sur nos vies. On ne comprend pas tous les gestes des adultes. On vit dans un monde tout rose avec la seule peur d’avoir une mauvaise note au prochain contrôle.

Je sors du commissariat avec ma mère. Je suis triste. Je ne dis pas un mot. Je me demande comment va se présenter l’avenir pour Manon.
Je jette un coup d’œil à ma mère qui monte à bord de la voiture. Elle semble bouleversée. Ses traits du visage reflètent son sentiment de nervosité, comme si des milliers de questions s’agglutinaient dans sa tête chaque seconde. Mais elle maintient le silence.
Je regarde à travers la fenêtre la route qui défile. L’atmosphère est glaciale dans cette voiture, presque lugubre. Je décide alors de rompre le silence et de parler à ma mère :
- Maman, qu’est-ce qu’il va arriver à Manon ?
- Je ne sais pas ma chérie, la police va régler l’affaire au plus vite, ais confiance.
- Mais elle ne va pas partir de l’école ?
- Non Anna, elle va continuer l’école.
- Qu’est-ce que je dois faire maintenant ?
- Rien ne change, tu dois rester l’amie que tu as toujours été pour elle.
- D’accord maman.
J’écoute toujours ma mère car elle a à chaque fois les conseils qu’il faut pour m’aider dans la vie.
Une fois arrivée chez nous, nous avions pu retrouver notre vie de famille pour la soirée. Mes parents nous ont préparé un bon repas à mon petit frère et à moi. Nous regardons un film tous ensemble puis nous allons nous coucher.
Le lendemain la vie reprend son cours. Mon frère Paul et moi allons à l’école et mes parents à leur travail respectif.
Dans la cours de l’école, je retrouve mon amie Manon a qui je raconte mon entrevue d’hier avec le policier. Elle me regarde avec son regard à la fois plein d’espoir et désespéré. Elle me sourit et change de sujet.
A ce moment là, j’ai compris à quel point une histoire pareille peut ruiner la vie d’une petite fille. J’ai compris à quel point cela pouvait affecter mon amie et la détruire. J’imagine également la réaction de sa famille quand ils l’ont appris mais je n’ai pas osé lui en parler. Je me disais que si elle avait envie de m’en parler elle le ferait.
Une demi-heure après être entrées en classe, nous avons entendu une voix raisonner dans l’école : « Anne Leroy et Manon Blanc sont priées de se rendre dans le bureau de leur professeur Monsieur Fonteney. ». C’est notre professeur de mathématique.
Comme la voix l’a exigé, nous avons rangé nos affaires pour nous rendre dans son bureau. Manon ne dit rien. La traversée du couloir de l’école me semble alors frissonnante. Nous savons très bien de quoi nous allons parler avec ce professeur. Non pas du dernier théorème que nous avons appris en cours, ni de formules mathématiques compliquées... Mais plutôt d’une affaire criminelle pesante.
- « Entrez les filles. » A dit Monsieur Fonteney en nous voyant arriver près de la porte de son bureau.
Il nous fait signe de nous asseoir, ce que nous faisons sans aucun bruit, comme si le moindre bruit pouvait signaler notre présence à un ravisseur non loin d’ici. Oui ! Je me suis dis que cette scène pouvait être digne d’une série policière.
Monsieur Fonteney poursuit :
- « Je souhaitais faire le point avec vous concernant ton affaire Manon. Comme je vous l’ai dis, je te soutiendrais jusqu’au bout et je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour t’aider à prôner la justice.
- Je suis allée faire une déposition hier au commissariat. »
J’ai préféré prendre la parole directement car Manon ne semble pas vouloir s’exprimer pour le moment.
- C’est une bonne chose Anna. Tu peux être fière de toi. Manon, veux-tu t’exprimer sur quelque chose ?
- Oui Monsieur, j’ai une question. Comment vivre avec le poids d’avoir envoyer le père de mon demi-frère en prison ? Cela va détruire ma famille.
- Avant d’être père, cet homme est un agresseur sexuel sur mineur. Veux-tu prendre le risque qu’il s’en prenne à tes autres frères et sœurs un jour ? (Manon a une petite sœur et deux petits frères)
- Non, bien sur que non. Il doit payer pour ce qu’il m’a fait.
- Je préfère te voir adopter ce point de vue. Sais-tu quand aura lieu le procès ?
- La police est en train de réunir toutes les preuves et tous les témoignages de mes proches. Si tout se déroule bien il aura lieu dans trois mois.
- Très bien, je serais présent à tes côtés si tu le souhaites. Tiens moi au courant.
- Merci beaucoup Monsieur pour tout ce que vous faites pour moi.
- C’est normal. Tu devrais remercier Anna également. Tu as de la chance d’avoir une amie aussi fidèle. L’amitié est un trésor dans ce monde.
- Je le sais. Elle est très gentille.
Manon me prend la main. Mes larmes commencent à me monter aux yeux et ma peau a la chair de poule. C’est à la fois un moment magique et si tragique... J’ai déclaré : « Manon, tu es une personne très courageuse. Tu vas t’en sortir, j’en suis sure. »
Les larmes coulent sur les joues de Manon et nous nous prenons dans nos bras. Notre professeur ne bronche pas et l’on sent qu’il est très ému lui aussi. Cette histoire le touche. Cela vient surement du fait que lui aussi est papa d’une petite fille.

Pourquoi j’ai choisi d’en parler à ce professeur ? Il s’agit de l’un de ces professeurs que nous n’avons qu’une fois dans notre cursus scolaire et qui donne avant tout la sensation d’être un protecteur d’enfants collégiens fébriles plutôt qu’un sorcier utilisant sa magie noire sur nous pour exprimer son autorité. Ce professeur inspire confiance et tous les élèves l’adorent. On se sent proche de lui car bien qu’il soit exigeant envers nous, ces cours sont animés de blagues et d’anecdotes rigolotes qu’il nous fait partager. Finalement, j’ai pensé que c’était lui le plus à même de comprendre ce qui pouvait arriver à mon amie. Je savais qu’il m’écouterait et qu’il me prendrait au sérieux. Et surtout ! Qu’il ne nous laisserait pas tomber.

Les jours passent et la vie de Manon ressemble de plus en plus à un cauchemar. Elle appréhende chaque jour la date du procès qui arrive à grand pas. Elle loupe des cours pour aller à des rendez-vous avec la police, son avocat ou encore les assistantes sociales... Un jour, elle a trouvé le temps de m’inviter chez elle quand même pour que l’on passe une après-midi ensemble.
Un fois arrivée chez elles, nous allons dans sa chambre et nous discutons de sujet de fille : les potins du collège, la dernière chanson à la mode, les défauts de nos professeurs... Finalement, Manon me montre le dernier jouet que sa mère lui a acheté. C’est une poupée collector, qui doit couter une fortune car elle a des cheveux soyeux et des habits de haute couture. De façon machinale, en posant sa poupée sur son lit où nous sommes installées, Manon relève les manches de son pull, laissant apparaître une marque marron sur son avant-bras. Je lui demande directement si elle s’est fait mal. Elle rebaisse sa manche très promptement, pour cacher cette vilaine marque et ne me répond pas. J’insiste et je lui demande de m’expliquer. Elle me doit bien cela, c’est ma meilleure amie. D’un air solennel elle déclare alors simplement : « Il m’arrive de me scarifier ». Le silence retombe. J’écarquille les yeux et je lui dis :
- Pourquoi fais-tu cela ?
- Me faire du mal me permet d’évacuer la douleur que je ressens.
- Il ne faut plus que tu fasses ça, ce n’est pas bien.
- Je sais, j’essaye d’arrêter.

J’ai du mal à accepter que Manon se fasse du mal. N’a-t-elle déjà pas assez souffert ? D’un autre côté je comprends qu’elle ait envie d’évacuer. Mais est-ce le meilleur remède pour le faire ? Je n’en suis pas réellement convaincu. Qu’est-ce que je peux faire pour empêcher cela ? Rien du tout. Je l’écoute et je la réconforte, le reste ne m’appartient malheureusement pas... C’est dans ces moments là que l’on se rend compte que parfois on ne peut pas toujours aider les gens qu’on aime. Ou du moins pas autant qu’on le voudrait. Toutes les décisions ne nous appartiennent pas. On a beau vouloir changer les choses, si les choses ne veulent pas se changer elles-mêmes nous ne pouvons rien faire.

3 décembre.
Les premières neiges tombent sur Paris. La température est très fraîche. On a sorti les bonnets, les écharpes, les doudounes et les gants... En ce jour, nos cœurs sont aussi gelés que l’atmosphère extérieure. Nous nous rendons au tribunal. Pour l’heure, ma mère m’a accompagné. Monsieur Fonteney est présent aussi et Manon est avec sa famille au premier rang. Les avocats, les juges et les jurés sont au rendez-vous, comme il se doit. Toutes les preuves sont réunies. Nous n’attendons plus que le verdict et la sentence.
L’angoisse se fait ressentir. J’ai les mains moites et la bouche pâteuse. Ma mère me serre contre elle de temps à autre en guise de protection je suppose. Et au bout de 2h30 d’audience, le juge déclare : Je déclare Monsieur Franck Sena, ayant abusé sexuellement, mais sans pénétration, Mademoiselle Manon Blanc, 14 ans, à une peine d’emprisonnement de 7 ans ferme additionnée à 140 000 euros d’amende.

Justice est faite.

Malgré une sentence en faveur de la victime, se remettons vraiment d’un tel événement ?
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