Trois Pommes

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Voici quelques nouvelles qui ont toutes été primées à des concours... Je vis dans l'Ouest de la France, en pleine campagne. J'étais enseignante spécialisée jusqu'à un passé récent. Et  [+]

TROIS POMMES

Il y a bien longtemps déjà, je suis né à Noué Blanche, un joli hameau breton, perdu au milieu des chemins de campagne. Mes parents avaient une petite ferme, nous avions des poules, des lapins, un cochon, trois vaches et quelques moutons. Nous vivions tout à fait simplement, on dirait pauvrement aujourd’hui, mais ce n’était pas du tout le sentiment que j’avais alors, tant la vie me semblait douce, malgré le confort rustique de notre maison. Nos voisins les plus proches avaient un fils, Jean, qui avait quatre ans de plus que moi et une fille, Armelle, qui avait mon âge. Armelle avait les cheveux d’un roux très clair, des yeux pleins de malice et un teint doré de mirabelle qui emportèrent mon cœur d’enfant dès le premier instant où je l’ai vue.
Chaque matin, toutes les têtes blondes du hameau se retrouvaient devant chez nous et nous prenions ensemble le chemin de l’école qui se trouvait à quelques kilomètres de là. Nous avions beau avoir froid aux pieds ou peur des coups de règles du maître, ces longues randonnées quotidiennes restent dans ma mémoire comme des moments de joyeuse complicité enfantine. A bien y réfléchir, je me demande si ce n’est pas mon petit béguin pour Armelle qui rendait toute chose si jolie dans mon souvenir...
Un peu à l’écart des maisons, il y avait aux Pierres Levées, un de nos prés, un superbe pommier qui donnait de merveilleuses petites pommes de reinette. A peu près au moment de la rentrée des classes, elles commençaient à tomber de l’arbre et ma mère m’envoyait en ramasser de pleins paniers que nous gardions au grenier et qui duraient jusqu’au cœur de l’hiver. J’aimais le goût sucré, l’odeur et le jus frais de ces fruits plus que je ne saurais dire. C’était un de mes petits plaisirs préférés que de sortir mon couteau de poche pour me tailler, comme un homme, un quartier de fruit vermeil. Je m’asseyais au pied de l’arbre, contemplant le paysage doucement vallonné tout autour de moi, je croquais cette petite pomme fraîche dont le jus sucré me collait un peu les doigts et j’étais le plus heureux du monde.
Ce soir-là, je demandai à ma mère si je pouvais aller ramasser les pommes avec Armelle. Il y avait beau temps que ma mère avait vu dans les yeux de son fils l’amour infini que lui inspirait la petite frimousse d’Armelle. Et, avec un sourire, elle me donna l’autorisation. Je suis allé chercher ma belle, le cœur léger, un panier d’osier au bras. Armelle finissait de donner à manger aux lapins, elle eut l’air ravi à l’idée de venir avec moi. Nous sommes partis tous les deux en courant. C’était un joli soir d’automne, il faisait très bon et la lumière était dorée. On a ramassé un plein panier de fruits. Et puis, on s’est assis dans l’herbe, j’ai choisi une belle pomme et, de ce canif dont j’étais si fier, j’en ai tendu un morceau à Armelle. J’étais heureux. En découpant ce fruit pour elle, j’avais le sentiment de lui offrir ma protection, mon amour tout neuf, toute ma vie, que sais-je, c’est si absolu un cœur d’enfant. Elle a croqué le fruit, avec un rien de coquetterie féminine qui m’a fait confusément comprendre qu’elle savait très bien tout ce que j’avais mis dans ce petit quartier de pomme de reinette. Et puis, elle m’a adressé un de ses sourires si désarmant que nous avons éclaté de rire tous les deux.
C’est à ce moment que Jean est arrivé, traînant la supériorité de ses quatorze ans et sa gaucherie un peu sournoise d’adolescent.
Et alors, on drague, Minot ? Tu crois que tu peux plaire à ma sœur avec tes grandes oreilles en feuilles de chou ? Allez, toi, il est tard, on rentre à la maison.
Il a pris Armelle par la main et l’a entraînée avec lui. Je n’ai même pas eu le temps de lui donner quelques pommes. Je me sentais terriblement humilié. Cette allusion à mes oreilles décollées m’avait blessé profondément. C’est vrai que je ne supportais pas de les voir dans une glace, ces larges ailettes disgracieuses qui outrageaient l’harmonie de mon visage. Mais, ce qui me contrariait le plus, c’était d’avoir été ainsi moqué devant Armelle, car, avant ce jour, je voulais croire qu’elle ne s’était peut-être encore jamais avisée de ma laideur et, désormais, elle en était avertie. Pendant les semaines qui suivirent, j’ai rasé les murs, je n’ai plus osé regarder Armelle et j’ai profondément haï son frère. Puis, avec le temps, j’ai repris confiance et réussi à donner à ce petit malheur d’enfant des proportions plus raisonnables.
Pourtant, quelques années plus tard, c’est Jean qui vint raviver le souvenir de cette blessure enfantine. On était à l’aube de la seconde guerre mondiale, c’était le début de l’automne et Jean venait d’être mobilisé. Il a fait le tour du village, pour dire au revoir à tout le monde, avant de partir pour le front. Il avait 21 ans. Je rentrais chez nous en vélo et il m’a hélé au passage. J’ai posé le vélo contre un mur et nous avons fait quelques pas ensemble. Il marchait les mains dans les poches, l’air faussement détaché de celui qui ne veut pas trahir sa peur. Mais nous savions, lui et moi, que la guerre est une chose effrayante.
Viens, a-t-il dit, je voudrais aller aux Pierres Levées.
On a marché tous les deux, lentement, et on s’est assis sous le pommier. Il a ramassé une belle pomme de reinette, une des toutes premières à tomber de l’arbre.
T’as toujours ton couteau ?
J’ai souri en le sortant de ma poche, il m’a tendu la pomme et je l’ai partagée.
J’étais un petit imbécile dans le temps, tu te souviens ? Je m’étais moqué de toi, t’avais le béguin pour ma sœur...
Je crois bien que je l’ai toujours, j’ai répondu.
Et on s’est regardé en amis, presque en frères. On a mangé cette pomme, côte à côte sans rien dire, en savourant, à la fois, ce fruit, encore un peu vert et cependant délicieux, et cette minute inestimable, à l’ombre du pommier et à l’ombre de la guerre.
Jean est parti et il s’est arrêté pour toujours près de Sedan.
Après la guerre, j’ai épousé Armelle et on est allé vivre à la ville. On a eu des enfants, puis des petits-enfants. En avançant en âge, Armelle pris quelques rides, comme nos pommes de reinette à la fin de l’hiver. Mais elle est restée, à mes yeux, la plus charmante femme du monde, celle qui m’aima malgré mes grandes oreilles décollées, qui ne sont, à dire vrai, que le moindre de mes défauts. Je suis un très vieil homme à présent et je m’émerveille de voir grandir tous ces jeunes êtres qui viennent au monde avec un peu de notre sang dans leurs veines. Dernièrement, j’ai aidé Yann, le plus jeune de mes petits-enfants à s’offrir le permis de conduire. Il vient de l’obtenir et, pour me remercier, il m’a offert une balade en voiture. Il m’a conduit à Noué Blanche, dans les lieux de mon enfance, où je n’étais pas retourné depuis bien longtemps.
Nous avons laissé la voiture dans le hameau et puis, nous avons marché. J’ai reconnu la vieille ferme de mes parents, bien qu’elle ait été profondément modifiée depuis toutes ces années. La maison de Jean et Armelle est toujours là, elle aussi, mais agrandie et agrémentée d’une piscine qui aurait sidéré ses premiers occupants. J’ai entraîné Yann jusqu’aux Pierres Levées. Il me faut ma canne désormais, pour marcher et, sur les chemins de traverse, j’ai bien du mal à garder l’équilibre. Mais, ça m’a fait plaisir de voir que mon vieux pommier était toujours là. Yann m’a aidé à m’asseoir à son pied et je lui ai demandé de nous trouver une belle pomme. Il y en avait tant par terre, que j’ai soupçonné les enfants du village d’ignorer que les fruits en fussent si exquis ; Yann m’en a tendu une. Belle, rouge, appétissante, une magnifique petite pomme de campagne, une humble merveille rustique. Je l’ai contemplée, tout ému et j’ai sorti mon couteau, car, en vieux paysan, j’ai toujours mon couteau. Je l’ai partagée en deux et nous avons mordu dedans de concert avec mon petit-fils.
On dit que les souvenirs des odeurs et des saveurs sont les plus puissants de tous parce qu’ils jaillissent du plus profond de notre cerveau. C’est vrai. Ils sont enracinés dans l’âme au plus intime de notre être. Je suis soudain redevenu le garçon de 10 ans qui dévorait la petite Armelle de ses yeux avides en même temps qu’il croquait dans la chair de ce fruit délicieux. Puis, l’espace d’un instant, j’ai revécu l’adieu à Jean, au pied de cet arbre dans cette senteur fraîche et verte de pomme à peine mûre.
Ça va, Grand-Père ? a demandé Yann.
Ça va mon garçon, tu ne peux pas savoir, j’ai tant aimé ces petites pommes...
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