Trois petits fantômes

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Trois petits fantômes sont assis sur un banc, dévorant des tartines de beurre.
- Comment est-ce que vous êtes morts ? demande le premier.
- Oh, c'était une mort stupide, vraiment, dit le deuxième. Je me suis étouffé en prenant un comprimé contre les maux de tête. Je n'avais plus d'eau dans ma petite bouteille, et plutôt que d'aller la remplir pour faire passer le médicament avec du liquide, j'ai l'ai gobé à sec.
- Effectivement, ce n'est pas une mort très héroïque ! raille le premier.
- Non, admet le deuxième. Je me souviens, je me sentais porté par un élan presque subversif en contrevenant à la notice d'utilisation. Moi qui ne prends habituellement aucun risque, j'aurais mieux fait, là encore, de rester dans les clous... »
Il sourit tristement avant d'ajouter :
- Et toi, tu es mort comment ?
- En me battant pour la liberté, répond le premier. Je me suis immolé par le feu devant un parterre de représentants politiques, pour dénoncer la violence et l'injustice. Malheureusement je n'ai pas pu voir les répercussions de mon acte, mais je suis sûr que le monde est dorénavant meilleur qu'il ne l'était. »
Alors qu'ils engloutissent des bouchées de tartine, ces dernières tombent sur le banc. Nous pouvons aisément les voir car les fantômes sont transparents.
- Et toi, tu ne dis rien ? Comment es-tu mort ? demande le premier fantôme à celui resté muet.
- Je ne m'en souviens plus.
- Hein ? Comment c'est possible ? Tu ne peux pas ne pas te souvenir de ça ! s'exclame le premier.
- Il n'y a pas de honte à avoir, tu peux nous dire comment tu es mort, renchérit le deuxième.
- Non, vraiment, je ne m'en souviens plus. Je ne sais pas comment je suis mort. Je me souviens de Croquette, de cette tapenade au curcuma que j'ai mangée à Vaison-la-Romaine, du grand paon de nuit sur la feuille de laurier, de l'eau claire dans laquelle on barbotait, de l'oeil fier d'une danseuse espagnole une soirée d'été, mais je ne me souviens pas de ma mort. »
Alors qu'ils balancent ce qui fut leurs pieds au dessus du vide, les bouchées de tartines s'amoncellent sur le banc, jusqu'à créer trois petits monticules. Une minute passe avant que les yeux du troisième petit fantôme ne s'agrandissent, comme sous l'effet d'une révélation.
- Peut-être que je ne suis pas mort ? dit-il. Puisque je n'arrive pas à m'en souvenir !
- Pfff, je n'y crois pas », dit le premier en haussant les épaules.
Le deuxième petit fantôme considère cette possibilité en silence. Bientôt, les trois tartines sont complètement avalées. Chacun ramasse alors son petit monticule, et s'applique à lui redonner la forme d'une succulente tartine de beurre. Après quelques minutes, les revoilà prêtes à être dégustées.

Trois petits fantômes sont assis sur un banc, dévorant des tartines de beurre.
- Comment est-ce que vous êtes morts ? » demande le premier.
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Gaston V. · il y a
- Oh, c'était une mort vraiment stupide, dit le deuxième. Je me suis cogné la tête contre un panneau publicitaire Doliprane. Je n'avais bientôt plus de sang dans ma petite boîte crânienne, et plutôt que d'aller la remplir pour faire passer la douleur et le malaise, je suis tombé raide.
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Annabel Seynave- · il y a
J'ai trouvé ce texte original, plein d'une philosophie sous-jacente et de jolis symboles. Continuez à écrire !
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Prudence Saglisse · il y a
Heureuse que cela vous ait plu :) merci !
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Carl Pax · il y a
Quelle drôle de petite histoire ! Elle commence comme une blague, et se poursuit sur un ton tranquille, à la fois original et intrigant ! Je ne suis pas sûr d'avoir bien compris mais j'ai aimé, notamment le passage où le troisième petit fantôme raconte ses souvenirs.
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Prudence Saglisse · il y a
Merci beaucoup !