Trois petits chats sanglants

il y a
8 min
596
lectures
21
Qualifié

L'ignorance assumée est la plus courageuse des vertus. Sinon, vous pouvez aussi élever des écrevisses-revolvers ou des hippocampes alcooliques. Ça se fait bien dans une salle de bain ou au  [+]

Image de Printemps 2014
Le train était bondé. Il avait dû s’asseoir dans un compartiment qui sentait un peu le moisi. Deux vieilles étaient assises contre la fenêtre, leurs visages flasques animés par les mots qui sortaient de leurs bouches respectives. Elles ne semblaient pas s’écouter. Il enleva sa veste et déposa son sac au-dessus des sièges de manière à ce qu’il ne s’écrase pas au premier arrêt un peu sec. Quelques secondes après s’être installé, il sortit son livre, et plongea dans le creux des lignes. Le train démarra. Il glissait lentement sur les rails, prenant peu à peu de la vitesse. L’obscurité rampante poussait la fin de l’après-midi au fil des minutes. Il était encore tôt, mais les nuages gris obstruaient la faible lumière de l’hiver. Deux gares défilèrent sans que le train s’arrête. Il avait dû prendre un express.

Les vieilles parlaient toujours, tantôt de sexe, tantôt de décès. Le mélange morbide provoquait des images terrifiantes dans les pensées du jeune homme. Un goût de bile persistait à l’arrière de sa langue, engendré par ces visions dérangeantes. Il ferma les yeux quelques secondes. Son livre glissa de la banquette, tombant sur la valise de la vieille au chapeau bleu. Elle le ramassa et lui tendit, un sourire lubrique aux lèvres. Alors qu’il s’apprêtait à la remercier, le courant dans le compartiment fut coupé. Une poignée de secondes plus tard, les lumières se rallumèrent. Les deux grand-mères étaient debout, le visage inquiet. Leurs bagages refermés, elles se précipitèrent vers la porte et s’éloignèrent rapidement. Il ne comprenait pas ce qui avait bien pu les faire fuir. Le train défilait maintenant à toute allure, traversant un paysage entièrement vert. Il était partagé entre l’envie de s’assoupir et celle d’avancer son roman. Le désir de poursuivre prit le dessus. Il voguait sur les lignes, dominé par la houle des mots. Entraîné par un courant trop fort, il coula. Les pages défilèrent sans qu’il puisse lever la tête, écrasé par la puissance des flots de lettres. Quelque chose d’inhabituel vint le sortir du délicieux typhon dans lequel il était en train de se noyer. Le train ralentissait. Regardant par la fenêtre il ne reconnut pas le paysage familier du trajet qu’il faisait chaque semaine. Aucune gare n’était censée se trouver dans les environs. Ni aucun village. Il se leva, récupéra son sac et sortit à la recherche d’un passager qui pourrait le renseigner. Le wagon était vide. Le train arrivait en gare. Curieux, il regarda les bâtiments anciens, couverts de lierre, se rapprocher. Personne sur le quai. Il descendit à la recherche d’un membre du personnel qui aurait pu lui indiquer où il se trouvait. A peine avait-il quitté la dernière marche du wagon que les portes se fermèrent derrière lui et le train démarra. Un peu inquiet, il s’avança dans ce qui ressemblait à une cité fantôme.

La gare était vide. Au milieu du hall le sol était fendu sur plusieurs mètres. Un mélange noueux de branches à l’aspect peu engageant sortait du trou et s’enroulait autour des rambardes en pierre de l’escalier qui menait au premier étage. Le mur du fond était presque totalement effondré laissant entrer l’unique source de lumière, suffisante pour que toute cette végétation sombre et étouffante puisse proliférer. Pas très à l’aise en ces lieux, le jeune homme traversa le hall d’un pas rapide, poursuivi par l’écho de ses pas. De l’autre coté du bâtiment, il déboucha sur une rue large et sinueuse qui menait à ce qui semblait être la place du village. Là encore, il ne vit personne. Les volets des maisons qui l’entouraient étaient fermés. Quand par miracle ils étaient ouverts, les vitres étaient cassées et la peinture délavée tombait en poussière. Quel était donc cet endroit ? Était-ce ça qui avait fait fuir les deux vieilles ? Une ville de souvenirs ? Il marcha encore quelques centaines de mètres avant d’atteindre le centre du patelin. Sous ses pieds il pouvait discerner une vieille mosaïque allant de l’azur au céruléen. Quelque chose semblait y être gravé mais le temps avait rendu l'inscription indéchiffrable. Des tables et des chaises en bois étaient disposées de part et d’autres de la place, avides d’accueillir de nouveaux clients après tant d’années. L’une des tables avait pris racine. Un de ses angles avait poussé, donnant à l’ensemble une apparence monstrueuse. Quelques feuilles vertes rendaient la table hybride moins repoussante. Comme du maquillage sur un visage grimaçant. Étonnamment, les enseignes avaient moins bien su résister aux aléas du temps. Elles pendaient, le bois noir éclaté. On comprenait que la chaleur et l’humidité avaient lutté et remporté leurs batailles acharnées. Partout où il regardait, il ne voyait que des restes. Des vestiges du temps. Le crépuscule tombait, il ne savait toujours pas où aller.

Il sortait d’une ancienne épicerie où il avait déniché de vieilles conserves et de quoi les ouvrir lorsqu'il entendit un bruit. Plusieurs bruits. Une sorte de faible cri qui montait dans les aigus. Il semblait provenir de derrière la gare. Le son était porté jusqu’à lui par une faible brise. Bientôt, il se fit plus fort. Des miaulements. Des miaulements profonds sortaient de l’horizon en grand nombre et prenaient d’assaut l’atmosphère silencieuse de la ville oubliée. Nerveux, il rentra dans l’église qui dominait la place, emprunta prudemment l’escalier à moitié pourri qui menait au clocher et ferma la porte derrière lui. De là-haut, il pouvait voir bien plus loin.

Franchissant la lisière de la forêt, d’immenses chats avançaient vers le village. Ils marchaient d’une démarche souple et paisible et leurs pattes puissantes propulsaient leurs corps en avant d’un pas vif. La plupart étaient rayés, le poil long et soyeux mais les plus grands, à l’avant de la cohorte, étaient noirs. Leurs yeux luisaient dans l’obscurité désormais profonde de la nuit. Arrivés aux abords de la ville, ils prirent place un peu partout, sur les gouttières rouillées qui se tordaient sous leur poids, les toits fissurés, les quelques murets encore solides ou simplement sur les branches basses des arbres qui jalonnaient la rue principale. Beaucoup disparaissaient, hors de son champ de vision. Quelques chats blancs, plus discrets, entraient dans les maisons par les fenêtres brisées et sortaient avec ce qui ressemblait à du poisson. Ils le tenaient fermement dans la bouche et venaient le déposer au centre de la place, sur la mosaïque où il s’était tenu une heure plus tôt. Après une durée indéterminée de ce spectacle surréaliste, les miaulements cessèrent, le flot se tarit.

Les chats se tenaient immobiles, attentifs. Quelques minutes passèrent sans que le jeune homme n’ose bouger, de peur que les grands félins le repèrent. Puis, des voix se firent entendre, portées à leur tour par le vent, devenu puissant. Elles aussi provenaient de la forêt. Elles avaient quelque chose de particulier, pas vraiment humain. Quelque chose de crissant, sec. Comme si le son passait par un conduit qui n’était pas destiné à cela. Le jeune homme frissonna, toujours prisonnier de son clocher, partagé entre fascination et terreur à l’idée d’être découvert. Bondissant hors du bois, d’autres chats, tigrés et plus grands encore courraient vers le village. Il mit plusieurs minutes à comprendre que c’était eux, la source des voix. Ces créatures parlaient. On ne pouvait plus parler de matous, ils étaient bien trop imposants. Ces derniers étaient de toutes races, de tous pelages. Ils prirent place aux tables des restaurants, aux caisses des magasins, à la réception de l’auberge. Deux chats plus petits portèrent les poissons à l’intérieur d’une des tavernes où un troisième couvait des braises rougeoyantes. Ils disposèrent les corps glissants et froids près du foyer brûlant, puis vinrent servir les chats attablés. Chacun semblait exercer une tâche bien particulière. Les chatdministatifs, remplissaient des formulaires, lunettes miniatures sur le museau. D’autres, plus disciplinés, montaient la garde aux abords de la ville. Envoûté par le spectacle, c’est à peine si le jeune homme respirait. Quelques heures passèrent, le vin coula, les chats se mirent à chanter. D’abord désordonnés, ils s’accordèrent sur une ballade, contant l’histoire maudite d’Igor, un chat des villes qui avait fuit la tiède quiétude des hommes. Cette parade, il pouvait la voir grâce au ciel clair qui laissait les étoiles apporter leur lumière, plongeant les environs dans un monde d’ombres grises teintées de jaune. Puis, presque aussi vite qu’ils étaient arrivés, ils fermèrent portes et boutiques, échoppes et bazars. Ils repartirent dans le sous-bois retournant à leurs vies diurnes.

Au moment où la dernière patte franchissait la souche brune qui fermait l’horizon, le soleil parut. Rouge vif, il perça l’arrogante couche de nuages qui le cachait jusqu’alors. Le pauvre bougre, épuisé, prit seulement le temps de trouver un lit dans l’auberge avoisinante avant de s’effondrer de sommeil. Il ne se réveilla qu’en fin d’après-midi, secoué par un tremblement. Un train venait de dépasser la gare au loin, sans s’arrêter. Il avait une apparence inquiétante, enveloppé dans la brume de la plaine. Marchant jusqu’à la fontaine publique, le jeune homme s’abreuva et mangea un peu des conserves qu’il avait ouvert la veille. Avait-il rêvé la venue des chats ? Il se sentait un peu fiévreux. Puis, comme les ténèbres gagnaient du terrain, il se remit à l’abri, en haut de l’église. Quand il entendit le premier miaulement, les alentours s’étaient depuis longtemps assombris. Le ballet fantastique des chats reprit, comme la veille. Ce soir, la ritournelle des félins portaient sur Guipond, un lynx, mort dans un piège à loup. La chanson était triste et c’est d’humeur morose que les chats buvaient leur étrange alcool macéré. Quelques chats plus âgés dansaient de manière harmonieuse, suivant le rythme lent de la chanson. La lune, pleine, irradiait une lumière d’un blanc laiteux tirant sur l’orangé. Ses cratères les plus grands étaient parfaitement visibles depuis le sommet de l’église. Les chats semblaient apprécier son halo impérial. L’éclat était suffisamment faible pour que le jeune homme reste dissimulé, le regard avide et les yeux grands ouverts. A l’aube, les chats partirent aussi vite qu’ils étaient arrivés.

Décidé à quitter le village fantastique, le jeune homme rassembla ses effets et prit la route de la gare. Le chemin lui parut étonnamment plus long qu’à l’aller, comme si un colosse antique l’avait étiré le plus possible. Après plus d’une heure de marche, il arriva finalement dans la bâtisse éventrée. Elle avait l’air encore plus à l’abandon que lors de son précédent passage. Le pan de mur effondré par lequel la lumière pénétrait l’édifice était à deux doigts de complètement s’écrouler. Bien que non vivante, la construction lui rappelait étonnamment lui-même, un bel homme brisé, inachevé, les tripes qui pendent. A 11h, assis sur le seul banc du quai, il attendait. A 11h17, alors qu’il avait les yeux mi-clos par la fatigue, le train résonna au loin. Il se leva et debout, les pieds sur le bord du quai, il s’évertua à se rendre le plus visible possible. Mû par une angoisse soudaine, il agita les bras, essayant de faire les gestes les plus grands possibles, convaincu que le train n’allait pas s’arrêter. Dépassant le dernier bosquet de sapins, le train ralentit et finit sa course à la station ferroviaire. Les portes s’ouvrirent. A l’intérieur, on pouvait voir des visages sourire, d’autres froncer les sourcils. Ils semblaient vivre à l’intérieur d’un autre espace temps, plus chaud, mais avec moins de possibles. Hésitant, la jambe levée, à quelques centimètres de la première marche, le jeune homme repensait aux chats, à leur si étrange spectacle. Monter dans le train, c’était accepter de ne plus jamais revoir une telle pièce. Ce n'est que longtemps après que le train ait disparu derrière la colline qu'il posa sa jambe à terre. Résigné, il contourna la gare le regard hagard. Il était encore tôt.

Ses pas, mous, emmenèrent son corps à quelques mètres de la souche qui fermait l'horizon du clocher. Le bois était usé, griffé en profondeur par le poids, la force et le nombre. Les pattes avaient érodé les serres de l'arbre. Les chats en avaient domestiqué la puissance. Sa lucidité dévoré par l'épuisement, il ne se sentit pas tomber. La forêt le happait, comme un gouffre qui aspire les porteurs de vertige. Il avait du mal à respirer, étouffé par l'emprise du lieu ancestral. Il suffoquait. Enfin, les lianes, nœuds invisibles qui le tenaient pétrifié lâchèrent prise. Le soleil se couchait. Il courut jusqu'à la ville.

Les chats le cherchaient. Ils étaient arrivés tôt ce soir, le poil hérissé. Ils l'avaient senti. Leur fines moustaches vibraient, comme électrifiées. Une odeur de mort avait remplacé le calme de la ville. Ils bondissaient partout, sans grâce. Leurs pattes n'étaient plus adroites et légères. Elles râpaient sur le sol, crissant contre les parois du tombeau que les hommes avaient fui. Il s'était allongé, les yeux brûlants, injectés de sang. Il entendait cracher les carnassiers. Ils n'avaient plus rien des animaux paisibles de la veille. Un atroce son de gorge, acide, émanait des bêtes sanguinaires. En tendant l'oreille il distingua les paroles d'une de leurs chansons. Les mots doux étaient devenus tranchants, assassins, avides de chair. Ils se rapprochaient. Il entendait leur désir de viande, leur envie de déchirer sa peau. Des canines couvertes de sang apparurent entre deux des lattes de la porte qui menait à son refuge, unique barrière qui le séparait de la foule meurtrière. Le chat mordait, encore et encore, arrachant les clous rouillés de sa seule issue. Certaines de ses dents restaient plantées dans le bois, d'autres étaient à moitié arrachées. Sur le toit de l'auberge avoisinante, presque aussi haut, il voyait d'autres chats se jeter dans le vide, s'écrasant les uns après les autres contre l'édifice sans jamais l'atteindre. Leurs yeux fous croisaient les siens juste avant de disparaître dans le vide. La porte céda une seconde après que le soleil ne perce la noirceur de la nuit. Il n'y avait rien. Plus de chats, plus de cris, plus de bruit. Prudent il descendit l'escalier. Les échardes craquaient sous ses semelles épaisses. Du sang. Il sortit, les jambes tremblantes, le dos moite de sueur.

Le quai. Il voulait quitter ce cauchemar. Trouver un wagon vide. Il enjamba les courtes marches à toute allure, persuadé qu'une horreur était à ses trousses. Il ferma la porte et la tint scellée presque une minute, la main crispée sur le métal gris de la poignée. Il fallait que le train démarre. Maintenant. Une secousse, enfin, synonyme de mouvement. La mise en marche salutaire. Il erra longtemps, le temps de retrouver son compartiment, celui-là même qu'il avait quitté quelques jours plus tôt.

A l'intérieur, deux vieilles étaient assises. Elles le regardaient avec le sourire. Sur leurs genoux, ronronnait un chat couvert de sang.


(Inspiré de La ville des chats, idée de nouvelle de Haruki Murakami dans le tome 1 de 1Q84).

21
21

Un petit mot pour l'auteur ? 1 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Jacqueline Hardy-Jamil
Jacqueline Hardy-Jamil · il y a
eh bien, haruki murakami, voilà une référence qui me plaît... et j'ai moi aussi été emportée par un tsumami de mots... et... de chats !
d'ailleurs, en parlant de références, y aurait pas aussi "twilight zone" ? ;-)

Vous aimerez aussi !