Trois petites gouttes de café

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Aime les mots. Courts, longs, angoissants, tendres, alambiqués, drôles, violents, absurdes… Aime quand les mots se rencontrent et racontent des histoires… Aime les entendre, les lire et les ... [+]

Image de Grand Prix - Automne 2015
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La cafetière italienne gargouille sur la gazinière. Amanda éteint le brûleur, empoigne l'anse en plastique noir, se dirige vers la table, remplit sa tasse de café et pose la cafetière sur le dessous de plat en métal. Elle tire la chaise tulipe qui grince sur les carreaux, s’assoit, dépose un sucre dans la tasse, le regarde se dissoudre, attrape une petite cuillère dans le pot en faïence et remue son café. Sa main tremble, la cuillère ripe sur la tasse. Une éclaboussure, trois petites gouttes de café sur la table en bois blanc. Amanda pose le doigt sur l’une d’elles, le regard fixe. L’horloge murale indique 9h05.

Elle choisit le vieux sac de voyage en cuir marron avec une grande fermeture éclair sur le côté. Celui du Vietnam, des Pouilles, des Philippines, qu’elle remplissait de souvenirs. Statuettes, foulards, épices, petits cadeaux insolites pour ses parents et sa petite sœur. Elle ouvre l’armoire de la chambre, prend sa robe mauve à fines bretelles ainsi que la noire qui lui fait une si jolie silhouette. Elle les place au fond du sac, ajoute les autres vêtements. Elle ferme le sac, saisit les poignées. Le contact est rugueux sur sa paume. Le clic de la serrure quand elle referme la porte. Un clic mat, sec. Deux étages avant d’atteindre le hall d’entrée. Amanda pousse la lourde porte, l’air est frais, elle remonte le col de son imperméable. Ses pas résonnent sur les pavés de l’allée qui longe le massif d’hortensias. Elle sent l’odeur enivrante du lilas et du jasmin japonais. Le ciel est lisse, d’un bleu intense. Ce sera une belle journée.

Dans la rue, une petite fille lui sourit, le regard d’un homme s’attarde sur elle. Un beau brun avec des cheveux bouclés, les mêmes que ceux de Marc quand il était jeune. Le taxi est là, garé sur le côté qui l’attend.
— Bonjour, à l’aéroport s’il vous plaît.
— C’est comme si c’était fait, lui répond l’homme avec un grand sourire.
Dans le taxi, sa voix bourdonne :
— Il fait beau aujourd’hui. Vous partez en vacances ?
Les rues défilent. Dans l’avenue principale, des étals chargés de tissus et d’objets décoratifs ont été placés sur le trottoir. Quelques passants, silhouettes éphémères, s’arrêtent, farfouillent à l’affût d’une affaire à saisir. Une Vespa les dépasse. Bleue claire. Celle de Fabrizio son cousin quand il avait vingt ans avec son gros phare rond sur le devant. Elle est assise à l’arrière, ils roulent à vive allure dans les rues de Naples. À chaque accélération, sa jupe se soulève, elle rit, resserre ses bras autour de sa taille, sent l’odeur de son blouson en cuir.
Le taxi s’engage dans une ruelle, tourne à droite et longe la place. Les tilleuls ne sont pas encore en fleurs. Une petite fille est assise sur le rebord d’une fontaine et frappe l’eau de ses mains. À chaque éclaboussure, elle rit. Emma dans sa robe rouge à bretelles, les cheveux ébouriffés, les joues rosies d’excitation. Ses cris de joie mêlés à ceux de Louis, son jumeau, le chapeau de travers, l’épée en bandoulière, magnifique dans son rôle de pirate. Les batailles d’eau dans le jardin de la maison des Lilas. Leurs corps qu’elle chatouille, étreint et couvre de baiser. « Maman, Maman », appels inquiets qui rebondissent contre les murs de la maison. Leurs pas précipités dans l’escalier en pierre. Le battement de leur cœur, rapide, sonore, contre sa peau. Les « tout va bien, je suis là ». Ils ont tellement changé. Les moments de complicité et de tendresse ont laissé place à l’absence, au mutisme. Depuis combien de temps n’ont-ils pas ri ou parlé tous ensemble ? À peine rentrés, ils répondent par monosyllabes et s’enferment dans leur chambre. Antre secret où ils rejoignent leurs amis, via leur portable et leur ordinateur. Ils sont dans leur bulle. Elle n’y a pas sa place. Mise de côté, délaissée.

Le taxi s’arrête devant le parvis de l’église. Son porche voûté, sa porte cloutée en bois croisé, celle où ils se sont mariés. La belle robe blanche, le bouquet de roses dans sa main gantée, les pétales rouges sur le sol, le voile en tulle infiniment grand qui flotte dans le vent, tourbillonne puis disparaît d’un coup.
La voiture a pris de la vitesse, s’engage sous un tunnel, puis un autre. Lumière, noir, lumière, noir.

Quand a-t-elle cessé de l’aimer ? Pas de date, de moment précis. Des mots blessants, des absences répétées, des non-dits. Une petite fissure se dessine qui, peu à peu, s’élargit. Un jour il est trop tard pour colmater la brèche. Le silence s’installe et puis la sensation de vide, là, enfouie à l’intérieur de son corps.
Quand Marc a été promu, ils ont quitté la maison des Lilas. Dans cette résidence où ils vivent maintenant, elle ne connaît personne. Elle croise juste des visages. Parfois la jeune fille avec les longs cheveux roux qui habite sur le même palier joue du violoncelle. Elle aime cette musique douce et mélancolique. Celle de Prague, sur la place de la Vieille-Ville, une femme joue du violoncelle, un homme récite un poème. L’archer glisse sur les cordes au rythme des mots. Son premier voyage sans ses parents, avec son amie Cathy...
Une sirène retentit au loin. Le son se rapproche, s’amplifie, devient strident. L’ambulance les dépasse gyrophare en action. Sa blouse quand elle était infirmière. Les couloirs de l’hôpital, ses chaussures blanches en plastique qui couinent sur le linoléum, le lourd chariot encombré de compresses, seringues, médicaments qu’elle pousse de chambre en chambre, le sourire des patients, les pauses café, les fous rires avec sa copine Rita qui raconte si bien les histoires.
La route est maintenant déserte. Une grande ligne droite. Des étendues d’herbe et de terre sans habitation.

— Quel terminal ? demande le chauffeur.
— Terminal 1.
Dans l’aéroport, un va-et-vient incessant. Des arrivées, des départs. Certains poussent des caddies chargés de bagages, d’autres traînent leur valise à roulettes. Elle se dirige vers le panneau d’affichage, cherche son vol. Juárez Mexico, Porte 7.
La femme à l’enregistrement lui demande :
— Vous avez des bagages ?
— Un seul.
Le gros sac marron usé par les nombreux voyages tangue sur le tapis roulant. Elle le regarde glisser, s’éloigner puis disparaître. Elle passe les portes de contrôle, s’assoit sur un des sièges proches de la baie vitrée qui donne sur le tarmac et observe les chassés-croisés incessants des avions. L’un d’entre eux se dirige vers la piste, se positionne, s’arrête, puis prend de la vitesse, s’incline et s’envole vers le ciel. Bientôt il ne sera plus qu’un point minuscule dessinant derrière lui de longues traînées blanches filiformes.
Une voix grésille dans le haut-parleur. « Les passagers pour Juárez Mexico sont attendus à la porte d’embarquement. » Face à elle, un long couloir. Elle s’arrête, se retourne, hésite. Quelques pas sur le tarmac puis l’escalier d’accès. En haut des marches, l’hôtesse lui sourit. Elle se dirige vers sa place, pose son sac à mains à ses pieds et s’assoit près du hublot.
À travers le hublot, les détails s’estompent, le sol n’est plus qu’une mosaïque. Des carrés bruns, verts, jaunes qui deviennent de plus en plus petits avant de disparaître sous une masse cotonneuse bleutée...

Amanda regarde sa montre. Il est encore trop tôt... Louis arrivera le premier. Sera-t-il étonné de son absence ? Sans doute plus par les rideaux tirés dans le salon. Il ouvrira le réfrigérateur, se servira du Yop et rejoindra son antre. Quinze minutes plus tard, ce sera au tour d’Emma. Dans la cuisine elle remplira un bol de céréales au miel trempées dans du lait. Elle laissera le bol vide sur la table, ira frapper à la porte de la chambre de son frère et lui demandera : « Tu sais où est Maman ? ». Sa voix ne laissera transparaître aucune inquiétude. Plus tard, beaucoup plus tard, quand l’heure du dîner approchera, ils tenteront l’un et l’autre de la joindre sur son téléphone. Des messages brefs, un ton agacé : « Bon, Maman t’es où ? », « Maman, tu peux répondre ? Tu fais quoi là ! ». Enfin, Marc fera son entrée. Le tintement de son trousseau de clés dans la soucoupe en verre. Il sera étonné par l’absence d’odeur de cuisine et la table vide. Il appellera : « Amanda ? Amanda ? Louis ? Emma ? ». Sans réponse, il se dirigera vers leurs chambres. Les enfants lui diront qu’elle n’est pas là. Irrité, il tentera de la joindre sur son portable. Un, deux, trois, quatre messages.

À partir de quel moment l’irritation laissera-t-elle place à l’inquiétude ? Plus tard dans la soirée ? Le lendemain, interrogera-t-il les voisins ? Contactera-t-il le commissariat ? Ils lui diront qu’il faut attendre quarante-huit heures, le délai légal pour lancer des recherches. Le temps passera. Les jours, les semaines, les mois. Il y aura des affichettes avec sa photo placardées sur les murs de la ville. Amanda, disparue le 22 avril.

La porte d’entrée claque. Louis jette son sac dans le couloir et pénètre dans la cuisine. Sa mère est assise, le regard dans le vide.
— Maman, y a quoi à manger ?... T’as pas oublié quand même que j’ai mon match de volley à 14 heures ?
Amanda regarde son fils. L’horloge indique 12h40. Sur la table, les trois petites gouttes de café ont séché.

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Ombrage lafanelle · il y a
Je viens de découvrir ce texte et j'ai vraiment adoré. Cette parenthèse, cet échappatoire qui ne dure qu'un instant. Bravo

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