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Trois-mots#1 : La professeure

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JPM

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Règle du jeu : écrire une histoire avec les mots "yoga", "précis" et "cocotte-minute".
Trois mots donnés à JPM par Léa Prinnseth.
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« Je te suis crispée en mutine de Goya à toc toc, au secours ! ».

Cette phrase me hantait. Que pouvait-elle bien dire ? Je l’avais trouvée sur un bout de papier chiffonné, au pied du corps sans vie de ce pauvre enfant. Un message écrit à la main, d’une écriture féminine, ronde et jolie au demeurant.

D’ailleurs le message disait « je te suis crispée » avec un « e » à la fin. Ce message avait été écrit par une femme. Où était-ce pour brouiller les pistes ? Quel homme pouvait imiter une telle écriture ? Et comment une femme pouvait-elle commettre pareil crime, envers un enfant de surcroît ?

L’autopsie du corps révéla qu’il manquait son cœur, cette absence ayant entraîné la mort de l’enfant, une mort instantanée. Heure de la mort : entre minuit et deux heures du matin. Le rapport était formel, clair, net et précis. Il m’avait été envoyé au bureau par le médecin légiste, le lendemain même du crime.

Je suis à trois mois de la retraite et cette affaire me tombe dessus. Je n’avais pas besoin de ça... Et ces foutus médias qui s’en étaient emparés. En plus, pour couronner le tout, le commissaire me colle dans les pattes cette jeune flic, tout juste sortie de son école de police. Elle va me retarder c’est sûr ! Il m’a dit que la présence d’une « Julie Lescaut » allait pouvoir m’aider, s’agissant d’une affaire de meurtre d’enfant, et visiblement commis par une femme psychopathe, tueuse en série. Et que les médias adoreraient ça. Tu parles !

Ce n’était pas le premier enfant retrouvé ainsi. Et à chaque fois certains organes avaient été prélevés, tantôt le foie, tantôt les reins. Cette fois c’était le cœur. Ce devait sûrement être une sordide affaire de trafic d’organes.

Et cette référence à Goya ? Goya le peintre ? La mutine de Goya... Etait-ce une peinture ? Ma culture en matière d’art s’arrêtait au pied de mon lit, pour mettre mes pieds dans mes chaussons le matin, c’était du grand art ça !

- Bon chef ! Par quoi on commence ? Me demanda Lescaut
- Ne m’appelle pas chef...
- OK chef, pardon..., OK patron, par quoi on commence ?
- Je m’appelle Raoul
- Enchantée, moi c’est Julie
- Je sais...
- Par quoi on commence ?
- Minute Cocotte, minute, laisse-moi réfléchir...

Je tenais dans la main ce bout de papier chiffonné et me résolus à le lui montrer. Elle le lut à haute voix : « Je te suis crispée en mutine de Goya à toc toc, au secours ! ».

- Ça t’évoque un truc ? Lui demandai-je
- Euh...
- On ne vous a rien appris à l’école de police ?
- Si, mais là..., franchement, c’est bien la première fois que je vois un truc pareil !
- Moi aussi..., concédai-je, totalement perdu
- C’est peut-être une énigme ? Dit-elle, la mine intelligente.

Je n’avais pas besoin d’elle pour savoir que c’était sûrement une énigme ! Qu’allais-je faire avec cette Lescaut, si c’est tout ce qu’elle pouvait m’apporter ?

- Une énigme, oui Lescaut, c’est sûrement ça...
- Il nous faut la déchiffrer chef !

Elle était très forte, à n’en pas douter...

- Une énigme pour être déchiffrée. Ah bravo Cocotte, t’es douée !

Lescaut me regarda sans savoir si c’était du lard ou du cochon. Dans le doute, elle ajouta :

- Regardons les mots un à un chef,
- Raoul...
- Oui, pardon patron, euh..., oui Raoul,
- Quels sont les mots qui structurent ce message ? Crispée, mutine de Goya, toc toc, au secours...
- C’est une femme visiblement, pensa à haute voix Lescaut qui se concentrait
- Comment peux-tu affirmer cela ?
- Ben..., crispée avec un « e »
- Tu es perspicace Cocotte
- Les tueurs en série sont imbus d’eux-mêmes. Un homme n’aurait jamais mis un « e », poursuivit-elle d’un ton assuré
- Ah ça c’est mieux ! Lui répondis-je, on progresse...
- Les cours de psychologie de l’école de police servent ! Lescaut rayonnait
- Donc c’est une femme, admettons
- Et mutine chef ? Encore un féminin...
- Oui, deux fois le féminin dans la phrase, continuons...
- Goya, c’est un peintre non ?
- Lescaut..., t’es aussi douée que moi je vois
- Pardon ch..., Raoul, mais dans les écoles de police, on n’apprend pas les arts...
- Je sais Lescaut, n’en rajoute pas
- Ou alors dans les brigades spécialisées en trafic d’art...
- Trafic, dis-tu, trafic..., mais pourquoi appeler « au secours » ?
- Elle a peut-être besoin d’aide ?
- Cela ne nous avance pas...
- Et si on allait voir le directeur du Louvre pour lui demander son avis ? S’il existe un tableau de Goya qui porte ce nom, il nous le dira, dit Lescaut de son air assuré qui commençait à me plaire
- OK Lescaut, faute de mieux, faisons ça.

Le directeur du Louvre nous reçut aimablement, devant nos cartes de police convaincantes.






- Bonjour Monsieur l’inspecteur, Bonjour Mademoiselle, dit le directeur d’un sourire charmeur
- Inspecteur Lescaut, répliqua sèchement la Cocotte.

Elle commençait à bien me plaire cette petite, mais je devais prendre les choses en main, après tout, c’était moi le chef...

- Nous enquêtons sur un crime, dis-je au directeur, le visage fermé
- Un crime ? Que puis-je faire pour vous ? Répondit-il, en abandonnant son sourire niais
- La mutine de Goya, cela vous dit quelque chose ?
- Comment dites-vous ?
- Goya, le peintre, vous voyez..., a-t-il peint un tableau qui s’appellerait ainsi ?
- Pas à ma connaissance..., répondit le directeur faisant mine de chercher, dites m’en plus...
- C’est un crime d’enfant
- Mon Dieu ! C’est horrible ! S’écria le directeur
- Oui ça l’est. Alors ? Un tableau qui montre des crimes d’enfants par exemple...
- Je penserais bien à quelque chose..., répondit-il, tout en retenue cette fois
- Dites toujours !
- Goya était un peintre espagnol, qui a peint une série de tableaux dont la thématique était la sorcellerie...
- Poursuivez !
- Je ne sais pas si cela a un lien...
- Dites toujours !
- Une série de tableau sur les sorcières..., et sur leurs pratiques, notamment sur le don d’enfants vivants offerts comme aliments au démon...
- C’est très intéressant ça ! Continuez !
- Il existe un tableau qui s’appelle « Le Sabbat des sorcières ». La toile montre un rituel de sorcellerie dirigé par le Grand Bouc, l’une des représentations du diable, dans un ciel nocturne et lunaire..., une lune croissante, en premier quartier...
- Pouvez-vous nous le montrer ?
- Il n’est pas au Louvre, mais attendez..., je vais vous en trouver une représentation.

Nous remerciâmes chaleureusement, Lescaut et moi, le Directeur du Louvre pour son aimable coopération, et nous nous en allâmes avec la photocopie du tableau.

- On avance chef
- Oui Cocot..., oui Julie
- Et maintenant ?
- L’heure de la mort..., le rapport du médecin légiste indiquait entre minuit et deux heures du matin..., il faut que je vérifie un truc...
- Quoi donc chef ?
- La lune Julie, la lune !

De retour au bureau, je filai consulter la station météo du commissariat sur laquelle se trouvait l’éphéméride lunaire. Et la nuit de la mort, la lune était... en premier quartier ! Bingo ! Cela ne pouvait être une coïncidence. Je vérifiai immédiatement les dates des autres meurtres. Toujours avec une lune montante.

On avait une piste : des meurtres d’enfants, des pratiques démoniaques comme... celles d’arracher les organes d’enfants pour les donner à manger au diable ! Tout comme l’indiquait le tableau de Goya ! Lors de lunes montantes. C’était cohérent. Mais soudain la pensée du cycle lunaire me glaça le sang. Il était d’un peu plus de 29 jours, il nous fallait donc impérativement résoudre cette affaire avant moins d’un mois. C’était court, si court.

- On avance Julie, on avance !
- Oui Raoul
- Regardons encore le message..., en mutine de Goya..., qu’est-ce que « la mutine » ? L’une des sorcières ?
- Je n’en suis pas sûre Raoul. Si c’était l’une des sorcières, elle ne serait pas mutine, puisqu’elles s’adonnaient au culte du diable, elles étaient plutôt des adeptes...
- Bien vu Julie
- Merci, souriait-elle.

Elle était charmante cette petite.

- La mutine de Goya..., et si c’était la lune elle-même ? Me demandai-je à haute voix
- Mais pourquoi la lune serait-elle mutine ? Et si... ? La lune symbolise la nuit, les ténèbres, elle accompagne le tableau, mais non Raoul, c’est absurde...
- Que veux-tu dire Julie ?
- La lune symbolise les créatures du diable, comme le loup garou par exemple, elle ne se rebelle pas contre les forces occultes, elle les magnifie..., mais alors la mutine de Goya... serait peut-être la mutine... de la lune ?
- Que dis-tu là, cela n’a pas de sens...
- Attends Raoul..., qu’est-ce qui pourrait être changé dans le mot Goya ?

Je la regardais, elle était jolie finalement, et ses yeux pétillaient.

- Pourquoi voudrais-tu changer le mot Goya ?
- Pas le mot Raoul, pas le mot..., les lettres...
- Les lettres ?
- Oui Raoul, les lettres : Goya, gayo..., aygo, c’est une petite Toyota ça non ?
- Je ne vois pas le rapport Julie !
- Attends..., aogy..., écrivons toutes les possibilités.

Julie s’empara d’une feuille de papier et d’un crayon.

- La permutation des lettres, quatre lettres, quatre factoriel permutations ! Dit savamment Julie
- Quoi ?
- Rien Raoul, les écoles de police enseignent bien tu sais...
- Comment ça ?
- Ben tu vois, il y a 4 fois 3 fois 2 fois 1 façons de permuter quatre lettres : 4 factoriel ! Soit 24 façons de le faire. Essayons : Goya, goay, gyoa, gyao, gaoy, gayo. Tu vois Raoul, si le G est en première lettre, seul Goya a un sens, commenta Julie. Essayons avec le O en première lettre : Ogya, Ogay, Oyga, Oyag, Oagy, Oayg, rien dans cette liste. Essayons maintenant avec le Y : Ygoa, ygao, yoga, yoag, yago, yaog. Je ne vois rien dans cette liste non plus...
- Mais si Julie ! Il y a yoga !
- Ah oui Raoul ! Mettons-le de côté ! Essayons pour finir avec le A en première lettre Agyo, Agoy, Aogy, Aoyg, Aygo, Ayog. A part Aygo..., mais c’est débile je sais !
- Donc Julie ?
- Et ben..., on n'a que YOGA..., soupira Julie pensant que cette piste menait à une impasse
- Attends un peu Julie... yoga..., ça pourrait coller !
- Comment ça Raoul ?
- Et bien le yoga est le seul mot qui a un sens parmi les anagrammes de Goya. Donc si je garde ton idée, la mutine de Goya..., c’est le yoga !
- Comment ça le yoga ?
- Mais oui ! Le yoga Julie, le yoga ! La posture du soleil ! Le soleil, l’étoile, la mutine de la lune, c’est la lumière !
- Que veux-tu dire Raoul ? Demanda Julie
- La mutine de Goya est la mutine de la lune, notre étoile, le soleil, la lumière, symbolisée par le yoga, et sa posture du soleil ! Dans le yoga, on salue le soleil !
- Comment tu sais ça toi, Raoul ?
- Les stages de préparation à la retraite Julie ! Après une vie de stress, rien de tel que le yoga pour évacuer ! Récapitulons Julie : « Je te suis crispée en mutine de Goya à toc toc, au secours ! » Cela donne : « Je te suis crispée en Yoga à toc toc, au secours ! »
- Bof..., soupira Julie
- Cela ne donne pas grand-chose...
- Et si on cherchait des anagrammes pour les autres mots ? Insista Julie
- Tu crois ?
- Ben oui ! La mutinerie de tous les mots ! On renverse tout, et on réécrit !
- Essayons ça alors, Julie.

Je pris la feuille et le crayon des mains de Julie et j’essayai toutes les possibilités d’anagrammes :

- Crispée... : crépies, précise, ou encore crépis, ou précis, avec un « e » en trop ! Mutine... : minute, il n’y a qu’une anagramme pour ce mot. Toc toc... : cocott..., mais il manque le e ! Le « e » en trop de crispée peut-être...
- C’est malin Raoul ! Je suis morte de rire
- Continuons. Au secours : au-x courses, mais il manquerait un « x », au cours se...
- Raoul !!! Hurla Julie
- Quoi ? Répondis-je en sursautant
- Je te suis crispée en mutine de Goya à toc toc, au secours ! Cela donne : Assise précise au cours de yoga, je tue en cocotte-minute !
- Mais cela n’a pas de sens !
- Mais si ! C’est l’anagramme parfaite ! Elle donne la solution. Elle est folle : « à toc toc », elle appelle à l’aide : « au secours », et se « mutine » contre sa démence, elle tue des enfants pour donner à manger au diable, « Goya »... le tableau... tu vois, en cocotte-minute ! C’est horrible... Elle doit faire cuire les organes ! Et elle fait du yoga ! Le salut au soleil, l’étoile mutine de la lune de Goya ! C’est évident Raoul !
- Vos cours à l’école de police sont vraiment exceptionnels Julie.... Si c’est vrai, la retraite... c’est pour plus tard !

Deux heures plus tard, nous trouvions la professeure de yoga en position de salut au soleil, dans la salle polyvalente municipale où elle donnait ses cours. Dans la petite cuisine attenante, une cocotte-minute était sur le feu, à l’intérieur... un cœur d’enfant.

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Lulla Bell · il y a
Ah je n'ai rien lâché ! Haletant et plein d'humour. Pas faciles à placer les 3 mots dans un polar :-))
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JPM · il y a
Merci !
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Lulla Bell · il y a
Pas original non plus mon commentaire :))
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JPM · il y a
Tu l'as lu
C'est ce qui compte
;-)

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Lulla Bell · il y a
Oui et j'ai trouvé très drôle, à la sacré cocotte de Julie ;-)
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JPM · il y a
;-)
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Ghylanne · il y a
Haletants ces "tongue-twisters" à la française!!! Bravo
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JPM · il y a
Merci bcp !
C'est sympa d'être passée sur ma page !

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Granydu57 · il y a
Superbe intrigue policière avec un lot de mots pas facile à placer. Une belle lecture.
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JPM · il y a
Coucou
Ça faisait longtemps !
Merci beaucoup
Je me suis amusé à l'écrire

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Granydu57 · il y a
Merci pour le "coucou", (oiseau farceur bien de chez nous, l'annexe de mon village a sa petite histoire de coucou)
Il y a un nombre impressionnants d'écrits à lire, alors je papillonne mais impossible d'oublier JPM. A bientôt.

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JPM · il y a
L'histoire d'Herbert va t'intéresser je pense
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Granydu57 · il y a
Je vais entreprendre cette laborieuse lecture. Comme je suis très branchée livres, je préfère attendre que tout soit écrit. Je n'aime pas attendre les suites. Merci, sympa cet échange. A + JPM.
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JPM · il y a
A plus
L'histoire d'Herbert est finie

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Granydu57 · il y a
OK, alors je sais ce qu'il me reste a faire :-)
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Anna Hoser · il y a
A mi chemin entre Agatha Christi et Maigret, un petit polar super bien ficelé et drôle , vous m'étonnez chaque fois !
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JPM · il y a
Encore un grand merci !
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Jo Hanna · il y a
Très prenant, on a envie de savoir la fin. C'est agréable à lire et originale, on ne s'y attend pas. Bravo pour ce défi plus que réussi !
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JPM · il y a
Merci Johanna
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Hortense · il y a
Bien ficelée, cette histoire même si le féminin doit toujours faire ses preuves ! Passez à la cocotte avant de pouvoir se faire appeler par son prénom... Cela m'a davantage émue que le mode operatoire du crime ! Mais ça, c'est parce que je suis comme les enfants : sans cœur... + 1
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JPM · il y a
T'es bien remontée ce soir ...
Minute
Respire
Tout va bien !

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Enèle- · il y a
Bravo JPM. C'est un polar vraiment réussi et défi relevé. Un régal à lire.
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JPM · il y a
Merci bcp
Ça me touche

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Cajocle · il y a
Alors là... scotchée JP.
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JPM · il y a
Merci ;-)
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Leméditant · il y a
Bravissimo, Maestro ! Pari tenu pour les mots. petite nouvelle policière bien menée , un tantinet délicieusement parodiée, mais quel horrible dénouement !!!
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JPM · il y a
Merci bcp de ce gentil commentaire
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Nastasia B · il y a
" Ma culture en matière d’art s’arrêtait au pied de mon lit " excellent !
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JPM · il y a
Merci !
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