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Trois billets mauves

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Didier

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La lancinante logorrhée de la boule tournant sur elle-même comme le destin en maraude l'électrisait, souffle en suspension et cœur en pointillés. L'impression de jouer son existence comme des plaques nacrées sur le tapis couleur des espérances en un avenir meilleur lui picotait étrangement la nuque. Mains moites serrées au fond des poches de son smoking, il feignait la brave indifférence blasée de l'habitué de ces coups de folie...
Juchée sur le tabouret du comptoir déserté, elle sirotait nonchalamment un gin fizz, le regard faussement dans le vague mais l'esprit aux aguets. Depuis quelques minutes elle avait, en effet, jeté son dévolu sur l'homme entre deux âges ni beau ni laid mais au charme indéniable qui, pour l'heure, venait de pousser sur le tapis une pyramide de plaques équivalent au salaire mensuel d'un cadre ++. Même si le geste fou flirtait avec la bêtise crasse , elle devait lui reconnaître un certain panache...
Tandis que la roulette n'en finissait pas de vouloir arrêter dans sa course la sphère capricieuse, il se surprit à détailler le fourreau noir fendu haut sur la cuisse cuivrée et le mollet suavement mis en valeur par un escarpin aux lanières argentées. A peine entendit-il la voix monocorde du croupier. C'est la sourde rumeur des joueurs à la table qui le sortit de sa rêverie bien innocente. Et alors le frisson... Jambes dangereusement chancelantes sous l'effet de l'adrénaline, il comprit que la Chance tout autant redoutée qu'espérée venait de poser sur son épaule sa main pleine de promesses...
Un peu comme si ce fut à elle que le destin avait voulu faire un signe, une légère, si légère décharge électrique lui parcourut l'échine d'une agréable chair de poule tandis que, d'un geste faussement détendu, il raflait son incroyable mise sous le regard incrédule, avide et plein d'envies malsaines de ses éphémères camarades de jeu.
Deux plaques virevoltant vers l'obséquieux croupier confondu en remerciements:
- Personnel!...
Tandis qu'elle terminait son verre, elle le regarda sous cape, les mains chargées de bonne fortune, s'avancer vers le bar, sourire énigmatique aux lèvres. Le barman qui apparemment connaissait son interlocuteur le félicita avant que celui-ci ne l'apostrophe d'un:
- Gérard, le champagne s'impose, me semble-t-il... Bollinger Spécial Cuvée...
Puis, tournant vers elle son regard qu'elle découvrait bleu-gris:
- Me permettrez-vous de vous inviter à en prendre une coupe avec moi?...
- Monsieur est trop aimable...
- Monsieur ne supporte surtout pas de boire seul...

La brise maritime tempérait la moiteur de cette nuit d'été. Tout près, le ressac défroissait ses rouleaux sur la plage alanguie. L'esprit léger de bulles, ils devisaient de ces tout et ces riens qui font charmantes les discussions anodines, fumant consciencieusement sur le parking du Casino.
- Puis-je vous reconduire?...
A peine fit-elle mine d'hésiter avant d'accepter...
Le cuir douillet de la décapotable reposait leur douce euphorie. Vivaldi et son concerto alla rustica endiablaient le vent dans leurs cheveux. D'un geste qu'il jugea d'une sensualité animale, elle alluma une cigarette qu'elle lui tendit du bout de ses doigts fins impeccablement manucurés, puis s'en alluma une sur laquelle elle tira une longue bouffée, lèvres délicieusement pincées...
- Et je dois vous déposer où?...
A quoi bon jouer plus longtemps... Sans détourner les yeux du sinueux ruban d'asphalte qui défilait sous ses yeux, elle laissa tomber un:
- Où vous devez aller vous-même...
C'était d'un définitif qui ne tolérait aucune réponse dont il se garda bien, préférant sans doute croire que les dieux de la Chance avaient décidé de lui tendre les bras une bonne fois pour toutes.

Le hall du palace sommeillait, avachi sur l'épaisse moquette rouge dans un silence de cathédrale.
- Vous avez passé une bonne soirée, Monsieur?...
Le concierge, regard ensommeillé du veilleur vigilant, lui tendit les clefs, vaguement émoustillé par les épaules dénudées et les longs cheveux blonds. "Monsieur" avait décidé que la nuit serait extase ou ne serait point qui commanda dans la foulée une bouteille de champagne et une coupe de fraises sous les yeux amusés de sa belle de nuit.
L'ascenseur cela de ses portes complices son index sur son front rejetant une mèche rebelle. Le bleu-gris délavé se noya un instant dans le vert lagon de ses yeux. Leurs lèvres se frôlaient lorsqu'ils atterrirent à l'étage où la chambre attendait dans la lumière blème d'une lune aux abois...
La veilleuse s'alluma alors qu'ils s'exploraient à lèvres que veux-tu, l'esprit plein d'illusions et le corps incendié. Deux coups discrets frappés à la porte pour le seau, deux flutes et la coupe de fruits les firent se regretter le temps d'un merci en pourboire.
Ses doigts agiles de lenteur défirent d'un geste sûr le nœud papillon qui voleta malhabilement sur le tapis moelleux tandis qu'il faisait sauter d'un pouce averti le bouchon de la bouteille. La mousse déversait sa fraicheur embullée dans les coupes tandis que du bout des doigts il lui offrait une fraise à croquer. Ses lèvres succombèrent au baiser granuleux et de ses dents de perle, elle mordit la chair délicatement acidulée...
Portant un toast à cette nuit décidément pleine d'agréables surprises, le bleu-gris croisa le vert lagon quelque peu interdit. Une gorgée avalée, il saisit le sens de l'interrogation muette et prit dans la poche intérieure de son veston le portefeuille et en extirpa deux... Non, après mûre réflexion, trois billets mauves qu'il déposa sur la table de nuit...
Coupes abandonnées sur la desserte, malaise dissipé, elle fondit sur sa veste qui s'agenouilla au pied du lit. D'un geste délicat, il défit les boucles des escarpins et la déchaussa, lèvres effleurant ses mollets au galbe parfait. Puis, se redressant, tandis qu'elle déboutonnait sa chemise d'un blanc immaculé et sinistrait d'un tremblement fébrile le pantalon sur le sol à bouclettes, il dégainait d'un long souffle impatient sa robe de soirée qui alla flirter sans vergogne sur son smoking en perdition...
Alors, il la prit par la main et avec l'autorité tendre de l'amoureux qui tente encore de résister l'entraina vers la salle de bains. Derniers remparts à leur nudité qui soupirait, un boxer et un string glissèrent dans la lueur blafarde du néon. Elle était nue et offerte de tentations. Il était nue et dressé fièrement.
Sous le jet élégamment tiède, leurs peaux s'épousèrent en baisers. Reposant au creux de sa hanche réconfortante, elle sentit sa vigueur épaisse et délicieuse. Yeux mi-clos sous la pluie, elle aspirait son souffle, ongles plantés dans ses épaules musclés, son souffle qui déserta le long de son cou désarmé. Une bouche s'ouvrit sur son téton dressé, tandis qu'une main étrangement douce caressait la rondeur ivoirine de son sein frémissant.
Titillantes carnassières, ses dents la dévoraient et elle soupirait à chacun de leurs assauts taquins, ses doigts fourrageant dans sa tignasse détrempée. Tête rejetée en arrière et dos ventousé au carrelage froid, elle tressaillit lorsque ses lèvres glissèrent sur son ventre une caresse rare et que ses mains coulèrent à ses flancs.
Lèvres incandescentes, il glissait lentement vers la toison soyeuse. Langue conquérante, il osa venir s'y abandonner, sillonnant consciencieusement la vallée aux merveilles, écartant délicatement ses dentelles , tantôt s'égarant à la source troublante d'un nectar enivrant et tantôt abouchant le bourgeon fièrement érigé...
Ses ongles à sa nuque guidaient le mouvement de la caresse irrémédiable. Longtemps elle eut voulu que sa bouche l'emportât, mais, lorsque d'abandon elle allait défaillir, elle sentit son souffle dévier sur l'intérieur satiné de sa cuisse tremblante...
D'un geste délicat, il lui intima l'ordre d'offrir à ses caresses les rondeurs entêtantes de sa croupe. L'esprit en fusion, elle se laissa aller, sentant déjà ses doigts l'écarter doucement et ses lèvres hardies y apposer leur sceau, la langue en étendard sur la soie déflorée. L'audacieux tempérait de si belle manière ses envies d'évasion qui la faisaient pâmer, allant et venant cajoleur du cratère si doux au fruit mûr éclaté qu'elle ne sut pas laquelle de ses caresses l'emportèrent enfin sous une pluie d'étoiles...
Toujours tendu d'envie, il remonta son corps palpitant et vaincu pour un baiser fougueux au goût de l'avant-goût. Exquisément, d'un gant mousseux, il dessina son corps comme s'il eut voulu s'en souvenir toujours et, à son tour, déjà troublée de nouvelles envies, elle lui prodigua pareil effleurement, du cou jusqu'au torse...
Dans la tiède buée, sa main saisit enfin le membre épais et droit pour des allers-retours à la lenteur savamment étudiée. D'un long soupir, il accepta l'étui tiède et accueillant de sa bouche entrouverte qu'il pénétra d'un coup de reins libérateur. S'appliquant toute en lèvres et en langue goulue, elle se repaissait de la tentante friandise, la léchant, la lapant, l'aspirant, l'entraînant aux frontières de l'extase puis la délaissant suppliante et perdue pour mieux venir la taquiner jusqu'à ce que dans un râle, enfin il se rende d'une longue offrande généreuse.
La peau encore humide, ils s'allongèrent nonchalamment sur le lit et, tandis que les ongles taquins traçaient de mystérieuses arabesques sur son dos, il resservit deux coupes qui tintèrent sobrement dans la lumière tamisée. Elle savoura longuement sa gorgée avant que sa main ne ravive d'un subtil effleurage une verdeur nouvelle. Tout abandonné à ce désir naissant, il la vit se lever liane souple et sublime et fouiller dans son sac.
Toujours suavement passif, il la laissa enfiler sur son épieu de chair le latex parfumé puis, à califourchon offrir son antre humide d'un plaisir en devenir. L'idée de n'être alors qu'un banal instrument décupla son ardeur et tandis qu'elle l'aspirait de savants mouvements, ses reins lui répondaient en saccades lascives.
Les longs cheveux s'affolaient en cadence de sa danse expressive, son bassin s'éloignant pour replonger plus fort, plus loin, l'entraînant avec lui. Les mains agrippées à ses hanches splendides, il suivait le doux rythme de cette mélopée sentant à chaque translation son désir qui enflait.
Douceur délicieusement émouvante, il la laissait se fondre, il la laissait se perdre, poursuivant son plaisir en une course folle et retenant le sien. Cela semblait sans fin, une lente agonie murmurée en soupirs, en souffles saccadés... Soudain la bouche avide de sa cavalière vint mordiller ses lèvres avant que de sa voix rendue rauque par le démon qui lui brûlait le ventre, elle ne vint gentiment susurrer au creux de son oreille...
L'ordre intimé claqua comme un coup de fouet, yeux rivés dans les siens divinement provocateurs. Comme un choc électrique une onde de désir parcourut son épine dorsale. Alors comme en apesanteur, la couvrant de baisers, il vint à ses rondeurs cambrées émouvantes d'espoir qu'elle offrit sans vergogne à ses lèvres en feu, sa langue salivante, l'attisant de ses mots, l'invitant dans un cri...
Lorsqu'il jugea les portes de son temple prêtes à s'épanouir, il y guida d'une main ferme le tendre bélier qui vint les entrouvrir. Lentement, comme on pénètre un sanctuaire, il poussa plus avant jouissant de l'esprit avant que de s'y perdre. Le charmant fourreau s'émouvait sous ses coups de boutoir. Arrimé à ses fesses et mordillant sa nuque, il la possédait toute qui feulait son envie...
Et la chambre tangua tout autour de leur couche. Le feu de leur étreinte, la glace de leurs cris s'épousèrent en une longue tétanie lorsque vaincus ensembles, ils laissèrent exploser l'apogée mystérieuse, fulgurante et sublime...

Au matin, escarpins négligemment serrés entre ses doigts las et heureux, elle s'évapora comme une effluve de "Black Poison", ne laissant derrière elle qu'un oreiller froissé de volupté et les trois billets mauves sur la table de nuit...
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Miraje · il y a
Une chaude de nuit qui ne manque pas de sensualité ... Et de mots pour la dire !
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HarukoSan · il y a
Wouahou! divinement érotique avec des mots qui de par leur choix rendent cette aventure plus que déraisonnable mais ô combien enivrante! Les mots me manquent aussi je n'en dirai qu'un "bravo" la barre est placée bien haut Cher Ami... mon vote sans plus aucune retenue! et merci pour la beauté de vos mots.-:)
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HarukoSan · il y a
-:)))
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Didier · il y a
Que répondre sinon une banalité affligeante du genre merci du fond du coeur
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HarukoSan · il y a
Je vous en prie, ne me remerciez pas je vous ai dit tout simplement ce que je pensais de votre texte très beau!
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Didier · il y a
Alors soit ...
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HarukoSan · il y a
Voilà une réponse comme je les aime! soit!
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