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Triste espagnolade

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Benoit Gautier

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1929. Une ville sans folie à la fin les années folles. Tolède et son dédale de ruelles qui laissent si peu de place à la lumière du ciel, d’où peut-être la multitude d’églises et le chant de leurs cloches pour se rappeler aux nues. Une orpheline s’y promène, pâle comme l’aube, auréolée de la rousseur d’un crépuscule d’automne. Cette beauté qui s’ignore et découvre le monde déambule le plus souvent aux côtés de sa gouvernante. Duègne toute de noir vêtue. Il arrive à la pupille de sortir au bras de son tuteur, libre-penseur, bouffeur de soutane, à l’orée de la vieillesse.
Elle visite les sanctuaires médiévaux de la ville, plonge ses yeux dans les visages des gisants en marbre blanc, compare les colonnes des péristyles et des cloîtres, détecte leurs différences, affiche ses préférences du haut de sa juvénilité, sous le regard tendre et vitreux de son protecteur. À l’ombre d’un confessionnal, le barbon entraîne la vierge, lui demande si elle l’aime. Confuse, elle ricane, répond à l’affirmative, un chat coincé dans la gorge. Il lui demande de prouver son affection. Elle l’embrasse d’un baiser furtif sur la joue. Il n’est pas satisfait de la démonstration, l’étreint, écrase sa barbe contre les lèvres fraîches. Et toutes les mater dolorosa de Tolède, couronnées de perles et de doré, laissent couler sur leurs joues des larmes de verroterie. Diamants à la lueur des bougies.

La pupille cède au désir du tuteur qui se prend tour à tour pour son père et son amant. Dès qu’ils sont seuls, le propriétaire ferme toutes les portes de la maison sur leur secret, car la curiosité de Tolède, à l’affût jour et nuit, s’engouffre par les portes, les balcons, les fenêtres, les gouttières. L’homme gâte la jeune fille de plus en plus dégoûtée, lui achète des souliers, des tailleurs et des manteaux de « dame de Madrid », des chapeaux mous et clairs avec ruban ton sur ton qui subliment la finesse de ses traits, l’immaculé de son teint. Blanche-Neige et la chèvre de Monsieur Seguin réunies.

Un jour, l’orpheline échappe à sa duègne, s’aventure dans une cour intérieure avec arcades, où un peintre croque le portrait d’un Catalan, bonnet et ceinture de tissu rouge, blouse et bas blancs, boléro et sarouel noirs, carafe de vin brandie comme un drapeau. Dans cet atelier à ciel ouvert, les nuages se dégagent, un soleil de printemps éclaire Tolède. La curieuse se penche sur la toile, inspecte à la hâte le profil de l’artiste au travail, un pinceau coincé entre les dents. Viril, mais doux, yeux azur, franchise des sourcils et du nez, pommettes saillantes, cul d’ange au bout du menton, moustaches de soie. À l’opposé des poils poivre et sel du tuteur, rêches contre la peau, et que le fat, enfermé pendant des heures dans la salle de bains, s’échine à noircir, une boîte de cirage en main. Pathétisme d’un Barbe Bleue qui se poudre avec une houppette.
Éprise du peintre, la pupille se cabre, fait chambre à part, ferme la porte à double tour. Elle rompt sa corde comme Blanquette, s’enfuit du château comme Blanche-Neige. Par-delà les montagnes et les forêts, elle file à Madrid dans les bras de son grand amour, en dépit des menaces de meurtre de son bienfaiteur aux velléités sénescentes. Des années passent. La jeune fille refuse le mariage, se préfère en maîtresse, libre de déguerpir une fois le désir évaporé. Le peintre qui rêve de convoler, fulmine, s’impatiente. À Tolède, le tuteur se languit, s’affaisse, parle et boit seul face à l’assiette vide de « sa chère enfant ». Et voilà qu’elle lui revient enfin. Avec une tumeur au genou, au seuil de la mort. L’artiste la rend au barbon. Lâcheté et perversion d’un jeune et d’un vieux loup qui n’effraient ni Blanquette ni Blanche-Neige, ensevelies depuis belle lurette dans des tombes de désillusions.

C’est à ce moment-là que le piano apparaît dans cette triste espagnolade. Cinq déménageurs l’installent avec respect dans la salle à manger du tuteur, où il occupe toute la place. Un sourd-muet l’époussète de son plumeau. Le maître de maison l’admire, songe à la somme exorbitante de cet instrument à queue, au ventre d’acajou, de marque H Bay gravée à la feuille d’or, au-dessus du clavier. Il ne regrette pas son achat, espère seulement que sa pupille recouvrera la santé grâce au pouvoir de ses arpèges. Elle, qui enfant jouait du clavier avec sa mère partie trop tôt. Elle qui, dans la fleur de l’innocence et des temps plus cléments, exerçait son doigté en silence, sur la table de la cuisine, face à des partitions éparses, pendant qu’il lisait son journal après qu’elle lui avait enfilé ses pantoufles. Le tuteur questionne le médecin aux moustaches effilées, au costume de dandy. L’homme fait grise mine, redoute une amputation.

À Tolède, Frédéric Chopin remplace désormais le chant des cloches. Son étude « révolutionnaire » op. 10 n° 12 martèle les touches d’ivoire et d’ébène. La jambe gauche de l’orpheline avec chaussure noire à bride et talon court, gainée d’un bas épais de couleur chair, passe son temps et ses nerfs sur le pédalier. L’écossais gris et bleu marine de sa jupe plissée laisse entrevoir un moignon à la place de sa jambe droite. Les mains de Blanche-Neige devenue Reine-Sorcière glissent à la vitesse du diable sur le clavier. Doigts de Gorgone au sang froid, serpents qui crachent leur venin et le foutre des loups du monde entier, déversent la rage et la violence de Chopin, exhortent à la haine, à la vengeance dans tout Tolède, dans toute l’Espagne, dans toutes les sociétés latines, patriarcales, où le sort des femmes est un pantin entre les mains des hommes qui tirent les ficelles, coupent les ailes, mutilent les jambes.

La pupille et son tuteur, pourtant anticlérical, finiront par se marier à l’église, mais elle ne sera plus jamais sa femme au sens biblique. Tels le chocolat chaud et les marrons glacés qu’il aime partager avec ses amis notables, le bonhomme au cœur ratatiné fondra devant sa mégère d’épouse, au masque blafard de vampire. De son côté, elle s’emploiera à faire tourner les Toledanos en bourriques. S’exhibera à son balcon, le peignoir ouvert ; et la vision hautaine de cette unijambiste pervertira la libido des plus purs. L’acariâtre rêvera sans cesse de sa moitié cacochyme, la tête décapitée, sanguinolente, qui se balance à la place d’un battant de cloche. Ces cauchemars la réveilleront dans un cri, en nage. Elle qui, le visage adolescent entouré de tresses rousses, poussait avec vitalité la tige et le battant de la cloche la plus lourde de Tolède. Symbole érectile, turgescent, fécond autrefois. Vil, répugnant, stérile à présent.

Une nuit de glace, la pupille tuera son tuteur terrassé par une pneumonie. Elle ouvrira grand la fenêtre de la chambre du vieillard. La revêche arpentera le couloir, battra la cadence du trépas de son mari à coups de béquilles sur le plancher. À l’aube, elle refermera la fenêtre sans un regard pour le cadavre. Puis fera saigner ses doigts sur le clavier, écrasera le pédalier du seul pied qui lui reste. Étude « révolutionnaire » op. 10 n° 12 en boucle. Libération ad libitum. La musique adoucit les mœurs ? Tu parles ! Dans une rancœur mêlée de hargne, cette enfant surnommée Tristanita, cette boiteuse appelée Tristana, l’âme tordue, le corps tronqué et les doigts gourds, perdra la raison à force de jouer Chopin jusqu’à son dernier souffle.

***

2019. Je reviens de Tolède, d’où, comme le romancier Benito Pérez Galdós et le cinéaste Luis Buñuel, je tiens le récit de cette vie des portes, des balcons, des fenêtres, des gouttières de la ville. Ses ruelles sans ciel m’ont guidé jusqu’au piano de Tristana, remisé dans un sanctuaire médiéval avec gisant en marbre blanc, à l’ombre d’un confessionnal. Instrument à queue, au ventre d’acajou terni, de marque H Bay quasi effacée. Cadeau d’un tuteur à sa pupille qui l’assassina avec froideur au début du XXe siècle, ce qui prouve qu’en Espagne les chèvres tuent parfois les loups.
Mes doigts ont caressé le clavier, mes pieds frôlé le pédalier, et j’ai attaqué l’étude op. 10 n° 12 de Frédéric Chopin. À la lueur des bougies, toutes les mater dolorosa couronnées de perles et de doré, ont laissé couler sur leurs joues des larmes de verroterie. Diamants en souvenir d’un morceau révolutionnaire exécuté par une veuve meurtrière. Triste ad vitam aeternam.

PRIX

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CLASSEMENT Nouvelles

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Felix CULPA · il y a
Je lis et je contemple vos mots. Je suis comme devant un tableau, une oeuvre d'art, en quête de sens, d'images, de beautés. Vos personnages sont marquants. Merci pour cette belle lecture.
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Marc Cambon · il y a
Tristana et Viridiana sont des films qui m'émeuvent comme votre texte, moi qui vis à Madrid je connais bien Tolède et j'y vais souvent. J'aurai désormais votre opus en tête. Celui de Chopin, de Buñuel et le vôtre.
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Benoit Gautier · il y a
merci beaucoup, très touché.
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Virgo34 · il y a
Andalouse par ma mère, votre texte fort bien documenté, me parle. Mes 5 voix.
Je vous invite sur ma page. https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/coup-de-chaleur-2

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Julien1965 · il y a
Très beau texte... j’apprécie son côté visuel d’autant plus que j’ai toujours en mémoire ce film
incroyable de Buñuel...Mon soutien.

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Lancelot Lancelot · il y a
Une écriture intense visuelle tranchante par un auteur de talent inspiré
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Agnes Gauzit · il y a
Magnifique texte! J’espère voir les images exister
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michel jarrié · il y a
La revisite de l'oeuvre de Bunuel est très réussie. Ecriture de grande qualité.
Bienvenue sur ma page s'il vous en dit.

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Chantal Sourire · il y a
Un texte documenté, je vote !
Et vous invite sur ma page, merci !

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Ginette Vijaya · il y a
Un récit étonnant , atypique , original . Une atmosphère baignée d'ombres .
Ombres du passé , ombres du forfait et la discrète présence de Chopin .

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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour l'originalité de cette œuvre déconcertante, Benoît ! Mes voix ! Une invitation à venir vous imbiber de lumière dans “Gouttes de Rosée” qui est aussi en lice pour le Grand Prix Automne 2019. Merci d’avance et bonne journée! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/gouttes-de-rosee-1
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