Triste danse

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J'avais quinze ans à la publication de mes premiers textes. Ais je beaucoup changé depuis ? Sans doute, bien plus cynique, bien plus d'aversion pour le déballage de grands mots savants pour rien  [+]

Derrière elle, la porte automatique se referme promptement en un glissement sec suivi d'un petit claquement aimanté. La tour vitrée la méprise de sa hauteur vertigineuse et la toise hautainement, comme le bonhomme en costume bien taillé tout à l'heure. Elle lui aurait bien pris, son veston très cher, ou sa cravate de satin, comme elle n'en verrait plus qu'en rêve alors que lui s'en payerait aisément, rubis sur l'ongle, un nouveau chaque matin. Elle lui aurait bien claqué son élégant feutre mou au visage, sa face bouffie et rouge, ridiculement grasse, dégoulinant de part et d'autre de son nez de porc en d'imposantes bajoues suintantes. Sous son double menton couvrait la plupart des plis de son cou blanc, semblable à une écharpe de pâte crue, fade et molle. Sa veste est toujours mouillée d'une pluie de miettes copieuses d'un quelconque déjeuner d'affaires dans un de ces restaurants réputés et hors de prix ainsi que d'un océan de sueur à chaque renflement de son ventre obèse. Chaque bouton menace de sauter sous la pression de la panse tendue au-dessous, risquant de découvrir un coin de la chemise blanche, translucide tant elle est trempée. Elle aurait voulu écraser de toutes ses forces ses pieds dodus moulés dans ces belles chaussures de ville cirées le matin même.

Elle fulmine, peste et maugrée et toutes les insultes, maudit le directeur ventripotent qui l'avait renvoyé froidement. Son regard vert se perd dans les flots de cette marée humaine sur le parvis allant indifférente à cette femme immobile vers les bureaux alentours. La bouche de métro crache ses glaires de gens coquets et pressées et sa sœur d'égout vomit sur leurs jupes et leurs complets son haleine puante.
Tournant toujours le dos aux portes, elle ne sait où aller, hésite, marmonnant machinalement ses vindicatives paroles. Elle ne prête attention ni à cet environnement hostile et gris, ni aux regards furtifs des hommes d'affaires les moins concentrés sur leurs notes, ni à elle-même. Elle se contente de balancer légèrement son corps chétif sur ses deux pieds. Ses cheveux bruns, semblables à un ballot de foin, se froissent au moindre coup de vent. Quelques mèches viennent se perdre devant son visage blême et exsangue, barré des ligne fines de son nez droit et de ses lèvres tremblotantes. Ses épaules avachies portent le stigmate de ses clavicules saillantes et semblent supporter un poids pareil à celui d'Atlas. Sa silhouette grêle, décharnée projette sa triste ombre sur les pavés fuligineux du trottoir. Ses longues jambes osseuses s'effondrent brusquement, elle laisse couler de son œil vitreux une unique larme amère, commune à tous les sanglots des délaissés. Les vagues des occupés se tarissent peu à peu.
Elle gagne le trottoir d'en face, au soleil. Là, sous la tiédeur chaleureuse, son animosité s'amollit et son agitation fond , laissant place à un vide inquiétant. Ses émotions, comme les feuilles des platanes de la rue, s'envolent au vent de cet automne moite, et elle, spectatrice de ce ballet désolant, cède sa colère à la sombre résignation.

D'un pas dolent, elle avance dans les rues aux boutiques colorées et aux restaurants bondés, dans les promenades pavées cousues de feuilles rousses, dans les boulevards encombrés de voitures aux conducteurs furieux. Elle offre aux aléas de ses foulées incertaines son cœur pitoyablement ouvert, erre, se perd, se terre.
La boutique charmante d'un fleuriste l'attire. Les parfums des roses, des lilas et des eaux de toilette onéreuses se mêlent. Grisée, elle titube entre les vases débordant d'iris, les flaques d'eau verte, les feuillages fraîchement coupés, sans prêter attention aux élancements de ses mains portées par les douceâtres effluves vers les pétales éclatants. La grosse marchande s'impatiente, les clientes fardées secouent avec une pétulance vive leurs breloques dorées et leurs maroquineries bourgeoises. Dans un grand éclat, une orchidée s'écrase sur le carrelage maculé. La fleuriste s'emporte, tempête un quart d'heure, elle doit payer, réparer son crime, sans quoi la police, l'armée, le ministre seront convoqués, les ribaudes comme elle ne devraient même pas pouvoir venir dans sa chère boutique. Elle finit par la relâcher, sous le regard outré des dames en fourrures, une moue dédaigneuse sur leurs lèvres pincées.
Abattue, elle s'enfuit, court droit devant elle, ses yeux brouillés de larmes. Elle entre dans une librairie, feuillette longtemps le dictionnaire dans l'espoir d'y trouver un mot convenant à décrire à lui seul tout son malheur. « Fatalité » lui semblant bien assorti, elle fixe longuement la définition « Puissance occulte qui, selon certaines doctrines, déterminerait le cours des événements d'une façon irrévocable ».

Le patron et la bourgeoise, eux, avaient du soudoyé la fatalité, leurs pots-de-vin les laissaient l'âme tranquille le soir, dans leur chambre moulurée, lorsqu'ils s'endorment dans leurs draps de soie fine en pensant aux instructions à donner à leur bonne le lendemain matin. Ah oui ! Eux, le destin les chérit, et elle doit haleter constamment, courir d'un emploi à un autre, d'un homme à un autre, cherchant l'argent du loyer dans le premier et la protectrice chaleur humaine dans le second. La malédiction l'a marquée au fer rouge et la condamne aux pires supplices. La survie dans son studio miteux rongé par le temps et l'humidité avec les trois francs des allocations, l'abandon aux hommes un jour et des mâles du lendemain, tous lui promettant l'avenir paisible dont elle rêve chaque soir, dans son canapé râpé, sous un plaid à fleurs délavé.

Elle lâche le dictionnaire, marche lentement dans la rue, bercée par le vent tiède de cet après-midi. La faim la tenaille, la moindre odeur la retourne, comme le bruit d'un saumon claquant dans une rivière du grand nord attire le grizzli affamé. Apercevant un commerce avantageux, elle se décide à s'arrêter. Le froid et la propreté impeccable des rayons contrastent avec la moiteur de l'extérieur. Elle déambule consciencieusement entre les étagères emplies de tous produits, néglige les lessives et se presse un peu vers les conserves. Son œil s'allume devant un tout autre présentoir.
Une poussette passe, les jeunes parents contemplant leur rejeton rougeaud au fond de la coque en toile d'un air béat. Un vieil homme maigrelet tremble sur sa canne usée au pommeau défraîchi, un cabas en plastique à la main.
Elle sort du magasin, satisfaite de ses achats bon marché. Un pas après l'autre, elle gagne un petit parc rocailleux, le sac se froissant en un bruissement clair à chacun de ses mouvements. S'asseyant sur un banc solitaire, perdu derrière un chêne imposant, elle grignote son pain et ronge minutieusement le trognon de sa pomme. Lasse, elle perd son regard vague dans le lointain, sans rien voir ni fixer. Là, elle songe à ses amours perdues, ces Roméo de pacotilles lui chantant les plus merveilleuses sérénades et l'oubliant à chaque Juliette plus naïve encore dégotée au plus profond des bars inondés. Ces Don Juan d'une semaine lui balançant un vague bouquet de misère au visage. Ce dernier Bel-Ami, bienheureux profitant de sa bonté et de son désespoir, lui extorquant maigre argent et grands services. Une larme traverse, calme, sa joue blême.

Le liège roule dans le gravier. Le liquide âpre coule dans sa gorge, brûle sa raison déjà toute écaillée, empli sa tête de pensées folles. Elle sent une goutte d'alcool rejoindre les restes salés de ses sanglots sur son menton livide, puis tomber lourdement sur son chemisier autrefois blanc. La tâche bordeaux s'étale sur le tissu. Elle pose confusément la bouteille vert sombre sur le banc et plonge encore la main dans le sac plastique. Le litre ambré ondule dans sa cage de verre blanc. Les nuances rousses s'accordaient aux odeurs sucrées. Elle sent ses membres engourdis, sa tête brûlante et de ses yeux rouges regarde le niveau du flacon baisser inexorablement. Les vapeurs lui montent peu à peu, mais sûrement, à la tête. Elle se voit au fond d'un gouffre noir, suintant de cendre et de crasse.
Les figures grasses de ses hypocrites amants, de ses singes de supérieurs, de ces dames entretenues à veiller la maison telle un chien de garde en tailleur rose bonbon sirotant son Darjeeling, exquis n'est-il pas, flottent autour d'elle en une ronde infernale. Ils l'examinent, la considèrent, se pavanent en chuchotant puis rient arrogamment d'elle.
Elle hurle, se débat, lutte, échevelée et délirante. Loin, très loin, une faible lueur semble s'éteindre plus à chaque seconde. Ils la jettent toujours plus bas dans ses ténèbres intérieures.
Plus rien n'existe, plus rien ne compte. Elle se meurt, suicidée contre sa volonté.

Une vive lumière, elle sursaute. Le gardien du parc a dirigé sa torche vers la fiole vide de sa liqueur, l'éclair piquant brutalement son œil assommé. Depuis combien de temps dort-elle ? Elle l'ignore. Sa mémoire, floue d'abord, devient plus nette. Le Casanova parti le sourire aux lèvres, lui piétinant le cœur il y a quelques jours, le patron méprisant la mettant dehors la veille, l'alcool et le vide fatal. Elle donne un coup de pied dans la paresse qui la gagnait, jette les fonds de bouteilles dans les buissons, sort tranquillement du jardin. Les muscadins du boulevard la toisent, elle leur lance un regard glacial. Les mères affairées entourées d'une myriade de marmots chahutant s'en éloignent, la jugeant nocive à leurs chérubins bruyants. Elle passe, indifférente aux regards de cette populace méprisante et méprisable. Elle se jure intérieurement la sobriété, le célibat et le sérieux professionnel.

Et le joli qui l'interpelle, de ses yeux d'acier, tranche ses résolutions d'un battement de paupière.

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Cannelle · il y a
Je m'incline devant ton jeune talent
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JadeGo · il y a
Ne serait-il pas à moi de le faire ? Votre commentaire me fait chaud au cœur, merci beaucoup !
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Utilisateur désactivé · il y a
Sacrée description ... Et la chute excellente ! Continuez dans cette voie, vous tenez déjà quelque chose d'intéressant ... Et malgré quelques maladresses (que vous saurez éliminer à force d'écrire) j'aime beaucoup ce texte !
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JadeGo · il y a
Votre commentaire me touche énormément... Je persévère et espère écrire encore d'autres textes qui vous plairont... N'hésitez pas, si vous notez une de ces maladresses, à m'en faire part, c'est en recevant ces critiques que j'apprendrai ! Merci beaucoup !

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