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Trinité

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Marie-Françoise

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Paul ouvre les yeux, son radio réveil affiche 3h en ce jour du 3 mars. Pas un seul rai de lumière ne filtre à travers les persiennes. C’est bien trop tôt pour me lever pense-t-il. Cette fois encore, je ne réussirai pas à me rendormir alors je vais lire. Au sol près de la table de nuit, traînent magazines et bouquins. Finalement, je vais me replonger dans mon polar, je me mettrai à ma série d’abdos et de pompes quotidienne plus tard. Depuis plusieurs années il subit ces réveils prématurés invariablement à la même heure, mais pourquoi ?
Pour le rendez-vous en fin de matinée avec ses frères, lui le dernier de la fratrie ne doit pas être en retard, il est d’une grande rigueur sur ce point. L’horaire précis a toujours été source de stress pour le benjamin. Mais, ses préparatifs prendront beaucoup plus de temps que prévu !

Vite, l’heure tourne, Paul claque un peu trop fort la porte, dévale rapidement les escaliers, saute les trois dernières marches, s’enfonce dans la ruelle. L’horloge de l’église martèle ses heures sur le bronze de la cloche. Il cale son pas sur cette cadence et essaye de la maintenir tout au long du chemin. Ces rencontres au café Les Mousquetaires, le deuxième samedi de chaque mois leur permettent de décompresser, d’oublier leur rythme, de casser la routine de leur travail respectif. Tous trois bavardent, critiquent, échangent leurs points de vue sur les derniers films vus au cinéma, leur passion commune.

Tout autour du village, la garrigue s’étend à perte de vue. Thym, romarin, buis et genêts ornent les bords de route, proposant aux yeux qui savent les contempler les merveilles de la nature provençale. L’aîné François, contemplatif sensible ce qui ne l’empêche nullement d’être un vrai sportif, court tous les matins seul dans les vignes. Elles offrent, selon les saisons, une gamme de couleur de l’ocre aux verts tendres. Ses yeux se perdent souvent entre le bleu du ciel et le bleu violet si particulier de la lavande. La couleur de ces arbrisseaux lui apporte la sérénité qui lui a toujours fait défaut.
Ce grand brun à la carrure de basketteur cache un être sentimental et lyrique. Il arrive la plupart du temps le premier sur les lieux pour réserver sa place face à la grande affiche d’ «Autant en emporte le vent » qui l’absorbe particulièrement. Sur fond rouge feu comme la passion et la guerre de Sécession, Clark Gable enlace la superbe Vivien Leigh. François contemple cette reproduction avec délectation, revit les scènes émouvantes où la fière Scarlett perd sa fille de 4 ans Eugenia, lors d’un stupide accident d’équitation.
Son choix se porte toujours sur des films romantiques, semble en permanence au bord des larmes, est par ailleurs souvent qualifié d’hypersensible, malgré une éducation qui aurait dû l’endurcir. Il a pourtant reçu des injonctions très strictes dans son enfance à ce sujet lors du décès de sa grand-mère : « un garçon ne doit pas pleurer en public, mon fils ».
-Tu es encore arrivé en avance pour t’attribuer « The » place, à croire que le patron te la réserve d’office lui lance Xavier en entrant, à bout de souffle.

Soudain, Xavier devient très pâle quelque chose ne va pas. La chaleur de cette fin de journée l’étouffe, ses jambes se dérobent, sa nuque se couvre de sueur. Il est pris d’une quinte de toux interminable, s’effondre sur le siège en toussant de plus belle. Sa respiration devient sifflante et saccadée. François se précipite pour l’éventer avec la carte des menus puis cherche l’aérosol que son frère lui désigne dans la sacoche échouée à ses pieds. Le cadet, a beaucoup de difficultés à retrouver la maîtrise de son souffle, son asthme le tourmente toujours.
Quand a débuté cette maladie ? Aucun souvenir. Xavier a toujours été craintif et souffreteux, mais ça ne l’empêche aucunement d’imposer avec autorité parfois, ses choix et de préférer les films d’action. Pour l’aguerrir, son père l’enfermait dans sa chambre, lumière éteinte. « Un homme ne doit pas avoir peur du noir. »
Son regard quelques années plus tard, le hante encore. Le jour où lui, le fils insolent et révolté a lancé alors qu’ils mangeaient en famille « je ne veux pas finir comme toi, derrière un bureau ». Le silence régnait autour de la table, les insultes et les injures allaient pleuvoir, c’était sûr. Sa fourchette restée en suspens près de sa bouche ouverte, Xavier attendait. Tous attendaient, muets et immobiles même le chien semblait en arrêt devant sa gamelle. Mais le chef de famille a repris simplement sa mastication, en repiquant dans son assiette jusqu’à ce qu’elle soit vide. Xavier n’avait pas pu articuler un mot de plus. « Ni ce jour, ni un autre je n’ai pu lui avouer ce que je voulais faire de ma vie. Son absence de regard, je m’en souviens encore, et encore aujourd’hui elle me fait mal. Je lui étais indifférent, je n’existais pas à ses yeux. Danseur ce n’est pas un métier d’homme. »
C’est ce moment que choisit Paul, le petit dernier pour faire irruption dans le café. Ouf, pile à l’heure ! D’un tempérament plutôt vif, curieux et remuant, il apprécie particulièrement ces retrouvailles fraternelles même si elles donnent lieu souvent à de mémorables accrochages. Aime sonder les méandres de l’esprit humain, percer les secrets des rêves les plus terrifiants et découvrir le cheminement de la pensée ou de la mémoire qui laisse une empreinte sous forme de manifestations psychosomatiques. Depuis ses 13 ans Paul s’abreuve de livres de psychologie, Freud et Lacan ne lui font pas peur, sont même devenus ses compagnons de chevet. C’est peut-être la raison pour laquelle sa sélection de films est plus axée sur le mental et le psychisme.
- Xavier a encore fait une crise ? S’écrie-t-il un peu anxieux à l’adresse de François
- Oui la rigueur de notre éducation exacerbe ses malaises physiques sans doute, répond l’aîné sans grande conviction.

Enfant, Paul vivait chaque jour comme une aventure, une conquête. C’était le boute en train, le turbulent de la famille. Un jour, on ne sait plus lequel il s’est réveillé autre. Bourré de TOC.
Dans cette construction lente d’un garçonnet en homme, les mots enfouis au plus profond de lui, attendent leur heure pour se faire jour. Ils se bousculent, trébuchent, s’échappent, donnant lieu à des monologues, des cris, des maux divers. Il a voulu choisir l’oubli, mais plus il avance plus le passé revient en force, s’impose à lui. « Je crois que mes lectures m’ont beaucoup aidé à y voir plus clair, un couvercle s’est soulevé sur une partie de mon cerveau. J’arrive désormais à ordonner mes pensées et mes souvenirs. Je me dépouille de ma cape du passé. »
Paul commande un café, s’installe brusquement à leur table renverse alors le sucrier, compte et recompte les morceaux 1, 2,3, et, 12,3, aligne les 3 petites cuillères d’une main tremblante. Puis n’y tenant plus, très agité, se lève et fait 3 fois le tour de leur table au grand étonnement des consommateurs voisins. Ses deux aînés prennent toujours patience devant les TOC de Paul. Ils savent.
Les hurlements quotidiens de son père à propos de tout et de rien : « Tu ne bougeras pas d’ici tant que tu n’auras pas fini ces 3 exercices, et j’exige qu’ils soient justes, sinon tu sais ce qu’il t’attend. » affluent dans son cerveau, face au trouble de ses frères.
François, Xavier et Paul ne rient pas à l’évocation de ces souvenirs communs. Une angoisse sourde les étreint, elle est palpable ; on perçoit dans leur attitude, leurs visages, leurs rictus, leurs yeux qui fuient, les battements de cils qui s’accélèrent, quelque chose de plus profond qui les fait souffrir.
Tout en les fixant, Paul s’agite de plus en plus, se triture les 3 premiers doigts, tape des mains 3 fois : « je veux, je dois parler. »
-vous souvenez-vous, le jour où papa vous a privés de sortie, envoyés dormir et enfermés à clef dans vos chambres ? Moi j’ai veillé très tard cette nuit-là, je lisais en cachette Le Comte de Monte-Cristo.
Papa hurlait sur maman, une dispute mémorable, cris, choc, puis silence. Un silence insupportable, assourdissant, qui résonnait sur les murs. Apeuré et flageolant, je me suis efforcé de descendre quelques marches sur la pointe des pieds. Là, j’ai aperçu maman gisant au sol, inanimée, un filet de sang s’écoulant des narines. Papa effondré à genoux, cherchant fébrilement à taper sur les touches de son portable.
A ce moment précis, un jet de bile est sorti de ma bouche, je suis remonté hébété, sonné, j’ai attendu, entendu, c’est alors que mon regard s’est arrêté sur mon radio réveil qui affichait 3h en ce jour du 3/03/2001.
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Epicurien78 · il y a
On est tous marqués par notre enfance. Des situations qui font ressortir plus tard... très tard... des manifestations diverses, parfois étonnantes, insomnies, névroses, TOC... Un tranche de vie d'une fratrie ayant grandi avec un père autoritaire.
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Jo Kummer · il y a
Deuxième j'aime, pour ses cinq minutes de lecture! Bravo Marie-Françoise!
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Marie-Françoise · il y a
Décidément je suis touchée merci Jo
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire prenante qui tient en haleine du début jusqu'à la fin ! Un grand bravo,
Marie-Françoise ! Une invitation à venir découvrir “Sombraville” qui est en lice pour le
Prix Imaginarius 2018. Merci d’avance et bonne soirée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Marie-Françoise · il y a
Merci Keith essai réussi et transformé je vais lire votre texte
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