Tribulations d'un panda

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Quelle idée aussi de ne pas avoir prévu de poche ! Comment je fais, moi, avec ces deux paluches et pas de poche ? Dans ces conditions, pas étonnant que j'ai égaré mes clés et mon portefeuille. Je les avais en mains, je les ai posées quelque part, j'ai oublié où. Ou alors, si ça se trouve, elles sont chez moi, mes clés, sur la porte que j'ai claquée d'un coup sec. Pas moyen de l'ouvrir de l'extérieur, elle est sécurisée. C'est le proprio qui a décidé de l'installer, les assurances. Mon portefeuille, en revanche, aucune idée. Je devais l'avoir à l'aller puisque que je n'ai pas souvenir d'avoir fraudé les transports dans ce sens-là.

Je crève de froid, là, sous la pluie. Une bruine d'hiver insidieuse qui me transpercerait presque les poils s'ils n'étaient pas si épais, seul avantage de ce déguisement. J'empeste le chien mouillé mais, à l'intérieur de ma carapace, je reste au sec, pour autant que j'arrive à me retenir, car, si je ne peux pas rentrer chez moi, ma vessie, elle, finira par exploser d'ici à la fin de la journée. Et pas de braguette prévue à ce machin-là ! Vraiment pas conçu pour la vie de tous les jours ce déguisement que j'ai dégoté dans un magasin juste avant qu'il ne ferme. Le vendeur, débit lent et mine maussade, baissait son rideau métallique quand, in extremis, je me suis courbé pour passer en-dessous et me jeter à l'intérieur en me réceptionnant sur le sol ; mon menton a cogné. Heureusement, pas de sang, ça a tendance à me faire tourner de l'œil. D'une voix lasse, il a déclaré que j'aurais dû arriver plus tôt. Me redressant sur mes jambes, je l'ai supplié. Un déguisement, j'en avais besoin d'un urgemment. Je choisis le premier qui me tombe sous la main, je le loue, il me laisse partir, il quitte le magasin à son tour et peut rentrer chez lui sans trop de retard. L'homme a rétorqué que la maison ne pratiquait pas la location. Et c'est combien alors ? Je me suis étranglé quand il m'a annoncé le prix. Je n'étais pas prêt à dépenser une telle somme pour une soirée à laquelle, ce midi encore, je n'étais pas convié.

Dans la pénombre de la boutique – le rideau restait bloqué à mi-hauteur et le vendeur refusait de rallumer les néons pour éviter que je m'éternise – je percevais l'agacement du bonhomme au bruit de ses talons claquant contre le carrelage. J'avais trouvé l'adresse sur Google. J'avais couru comme un dératé pour arriver avant la fermeture, je ne renoncerais pas si près du but. Et puis, si je repartais les mains vides, je n'aurais rien à me mettre pour ce soir. J'avais réussi à me faire inviter, j'avais intérêt à assurer. Alors, va pour celui-ci. J'ai montré du doigt une masse informe, qui, au fond de son bric-à-brac, se détachait dans l'obscurité ambiante. A l'aide d'une longue perche, il a décroché le déguisement, qu'il m'a mis dans les bras, sans sac et sans décocher un mot. Sur le moment, pas moyen de retrouver ma carte bancaire, j'ai palpé toutes mes poches de jean. Elle était dans la poche-arrière, je ne la range jamais ici. J'ai payé puis fut exfiltré. En sortant, mon dos a failli être écorché par le rideau de fer qui reprenait déjà sa descente.

De retour chez moi, je me suis désinfecté le menton au savon, l'écorchure bien que superficielle, ça piquait quand même. Ensuite, j'ai déballé le ballot de linge qui m'avait été refourgué. Considérant la bête, j'ai compris au fur et à mesure de mon déballage que je prendrais la forme encombrante d'un panda pendant toute la soirée. Je n'ai jamais autant répété « excusez-moi », car, dès que je me mouvais ou simplement cherchais à me retourner, je buttais contre quelqu'un ou quelque chose. On pourrait croire que c'est une habile façon de lier connaissance. C'est tout le contraire, les gens détestent être bousculés. Ils grognent, s'écartent aussi loin que possible. L'appartement n'était pas si vaste, j'ai recroisé plusieurs fois les personnes que j'avais culbutées, elles ne m'avaient pas oublié, restaient en rogne contre le panda. Si je fais le décompte, en tout et pour tout, j'ai dû parler à quatre ou cinq invités. Des conversations réduites à leur plus simple expression. Comme je me suis calé près de la porte de la salle de bain, faute d'un autre endroit disponible pour ne pas trop obstruer les environs, on en a déduit, à raison, que je suivais les allées et venues des gens aux toilettes. Je ne me contentais pas de répondre par oui ou par non, je précisais également si cela valait le coup d'attendre. Quelques personnes m'ont demandé de leur faire signe lorsque les toilettes se libèreraient.

Ma venue n'étaient pas bienvenue. A la réflexion, peut-être aurait-il été préférable que je ne sache rien. Je ne serais pas en train de grelotter devant la porte de mon immeuble à espérer qu'elle s'ouvre dès qu'un locataire daignera la pousser. Les vieux, ils ne sont jamais là quand on a besoin d'eux ! Prompts à débouler l'escalier dès sept heures du matin le samedi pour aller faire leur marché – l'isolation phonique, thermique aussi d'ailleurs, de mon immeuble est tellement déplorable que j'entends les copulations de mes voisins, devenus moins actifs depuis que la bise fut venue – il n'y en a pas un qui s'est pointé depuis que je poireaute ici. Je reconnais qu'il est tôt. Et puis, nous sommes dimanche. Je n'ai pas l'heure parce que la batterie de mon portable est tombée à plat, mais je comprends qu'on ne soit pas encore réveillé. Donc, je patiente. J'aurais dû le recharger même quelques minutes avant de me rendre à cette soirée, car, sans argent ni téléphone, je suis à la rue. En cet instant, je n'ai qu'une seule envie : me blottir sous ma couette ; j'imagine sa douceur, son enveloppante chaleur. Je n'en réclame même pas tant. Rentrer dans le hall et m'allonger sur le sol sous la rangée de boîtes aux lettres pour être enfin protégé de cette incessante pluie, je m'en contenterai.

J'ai tapé, cogné, poussé la porte, des coups d'épaules et de pieds en son milieu et sur les bords. Solide sur ses gonds, elle n'a pas cédé. Après quelques assauts infructueux, j'ai vite renoncé, je risquais sinon de me faire mal, le déguisement n'est pas assez rembourré. Cet été, j'avais invectivé des ouvriers qui avaient laissé la porte de l'immeuble ouverte des journées entières au prétexte qu'ils charriaient des matériaux et des gravats. Je ne sais pas à quel étage ils travaillaient, mais, pendant trois semaines, les parties communes étaient saturées de poussière. J'étais à deux doigts d'écrire au syndic et puis les travaux ont fini avant que je n'ai eu le temps d'envoyer un e-mail. Aujourd'hui, je regrette qu'aucune rénovation ne soit planifiée. A quoi bon rester debout devant cette porte close ? J'aurais pu appuyer sur tous les interphones, une âme charitable ou étourdie l'aurait peut-être déverrouillée. Je faisais ça quand j'étais petit, jusqu'au jour où je me suis fait pincer par le concierge. J'ai été puni, normal. Je n'ose plus essayer.

J'ai senti ma vessie gonfler et mes jambes se ramollir. En face, un banc, je vais m'y reposer. D'ordinaire, il est occupé par un clochard ; ce matin, il a disparu. Soit il fait un tour du quartier avec sa cariole, soit il s'est fait récupérer par la police municipale qu'il l'a rejeté en périphérie. Les marginaux ainsi déguerpis mettent du temps à revenir mais, au bout du compte, ils finissent toujours par retrouver leurs pénates, pour autant qu'on puisse considérer qu'un bout de trottoir s'apparente à une espèce de propriété. Je ne critique pas cette politique mise en place depuis l'élection du nouveau maire, parce qu'il sent mauvais et laisse ses détritus partout. Il dégueulasse tout, le clodo. Je suis sûr qu'il fait peur aux enfants. Avant de m'asseoir, j'ai vérifié que l'assise n'est pas trop souillée de fientes de pigeons. Après tout, peu importe, ce déguisement je n'y tiens pas et, si je voulais le laver, au lavomatique, il ne passera pas dans les machines. Dès que je pourrai l'enlever, je le mettrai sur Leboncoin. Vente en état, c'est ce que je notifierai, pas de tromperie sur la marchandise. Ce sera une manière comme une autre de rentrer un peu dans mes frais.

Si, au détour d'une déambulation dans les couloirs vendredi après-midi dernier, je n'avais pas surpris une conversation, jamais je n'aurais été au courant de cette sauterie. Après m'être escrimé avec une imprimante bloquée suite à un bourrage de papier, j'avais pris le parti de baguenauder avant de me réinstaller derrière mon poste de travail pour le temps restant à tirer. Notre responsable en réunion au siège, personne ne me demanderait de compte. Nulle préméditation, j'ai déboulé dans ce conciliabule à l'improviste. La soirée était organisée en l'honneur d'un collègue récemment promu. En clair, son salaire augmentera et ses responsabilités seront diluées parmi ses futurs subordonnés. Dès qu'ils m'ont aperçu, ils se sont tus. J'étais aussi gêné qu'eux, je n'avais toutefois pas à m'excuser de ma présence. J'étais prêt à faire celui qui n'avait rien entendu, une attitude que je pratique souvent dans le milieu professionnel. L'une des participantes à cette réunion clandestine a craqué. Elle a chuchoté que tout le service était convié, si je voulais, eh bien, je pouvais venir... si je n'avais rien de prévu samedi soir... Les autres ont roulé des yeux, j'ai bien vu. De la bouche de la directrice adjointe du service, je venais de recevoir une invitation officielle, si bien que, d'un ton d'une exquise obséquiosité, j'ai répondu sans leur laisser le temps de se reprendre que je m'en réjouissais d'avance. J'étais sur le point de reprendre ma flânerie de salarié solitaire lorsque l'un a ajouté que, en fait, c'est déguisé, la fête.

Sur place, j'ai compris pourquoi ils s'étaient sentis obligés de m'inviter : absolument tout le service était présent, stagiaires et apprentis compris. Mon absence n'aurait pas été regrettée, je suis lucide, mais elle aurait été trop flagrante. Est-ce par pitié que j'ai été convié ? Je le crois, oui. Je l'accepte. Cela ne m'empêcherait pas de leur montrer la meilleure facette de moi-même. D'où ce déguisement qu'il me fallait à tout prix. Donc, va pour le panda, malgré tous les inconvénients de cet accoutrement. Dans le métro, je prenais trop de place. Pour entrer ou sortir de la rame et à chaque arrêt, j'obligeais tout le monde à se mettre d'un côté ou de l'autre. Je me suis fait insulter. S'ils savaient comment il est pénible de se déplacer dans cette tenue, ils se montreraient plus compatissants. Quand je suis arrivé à l'adresse indiquée – un immeuble avec des moulures au plafond dans la cage d'escalier – j'ai compris qu'on s'était moqué de moi à l'instant où a été entrebâillée la porte.

Celle qui m'a laissé entrer ne s'est pas privée de me rire au nez, mes narines piquées par une odeur de vodka-tagada quand elle a ouvert la bouche après la porte. Elle, dans ses habits civils, était si menue en comparaison de ce panda, qui a failli rester coincer dans l'encadrement. Aux entournures, le costume frottait de part et d'autre du mur. Je n'avais pas passé le seuil qu'elle s'était déjà précipitée dans la pièce principale pour annoncer à la cantonade que j'avais vraiment cru que c'était costumé. Vivas et bravos sarcastiques. Pétrifié, je n'ai pas su quoi dire ni comment réagir. Je voulais me planquer, impossible avec un déguisement de cette circonférence. J'ai pénétré dans la pièce, intimidé par tous ces yeux braqués sur moi, alors que les miens se voilaient à mesure que je progressais vers l'intérieur. La tête de panda vissée sur la mienne, ils ne pouvaient rien remarquer, j'aime autant. Des sourires mal dissimulés derrière les verres, des messes-basses, des ricanements, j'enregistre tout, me tais. Si j'ouvre ma gueule ça sera pire, alors je continue d'avancer avec, comme objectif, la table sur laquelle sont disposées boissons et nourritures. Manger à l'œil, on se consolera comme on peut, cela colle parfaitement avec mon personnage. Encore quelques gloussements en écho, puis, après s'être bien gaussés de moi, chacun a repris sa conversation ou ses gesticulations sur les quelques mètres carrés de parquet dédié à la piste de danse. Ils pouvaient reprendre le cours de leur fête, après cinq minutes, je ne les intéressais déjà plus.

Pas un ne m'a proposé de me servir, bien qu'il fût évident que je n'arrivais à rien attraper à cause de mes pattes sans pouce préhenseur. Je me suis enfilé de la manzana à même le goulot, seule bouteille sans bouchon à disposition, cause de ces relents acides de jus de pomme, qui me remontent maintenant de l'œsophage. Assis sur le banc, je me force à déglutir. Par précaution, j'ai retiré la tête de panda. A peine installé, voilà le clochard qui a rappliqué pour me disputer l'espace. Je ne sais pas d'où il a déboulé. Il m'a fixé de ses yeux globuleux, la tronche presque collée à la mienne. Je peux compter ses chicots, il ne lui en reste presque plus et les derniers menacent de se déchausser. Son haleine exhale des odeurs qui ne sont pas humaines. S'il ne ferme pas la bouche tout de suite, je ne pourrais pas me retenir. Je lui fais des signes, détourne la tête, il n'en a cure et continue sa logorrhée, mélange de baragouinages et borborygmes. Un haut-le-cœur que je réussis tant bien que mal à retenir quand soudain tout cède. Je dégobille sur mes chaussures et mon costume de panda, qui a définitivement perdu de son éclat. Mes baskets, j'en pleurerais presque. Des sneakers Adidas, certes achetées en solde, mais qui m'ont coûté trop cher si je rapporte leur prix à mes revenus.

La teinte du déguisement est devenue indéfinissable, car s'ajoute à ces régurgitations intempestives tout ce que je me suis renversé dessus au cours de cette soirée. Quand je n'étais pas posté à proximité des toilettes, je m'étais trouvé un petit coin tranquille, près de ce qui faisait office de buffet, la table recouverte d'une nappe en papier jonchée de bouteilles plus ou moins entamées, de bols vides et des morceaux de quiches grignotés à moitié. Comme j'avais faim et rien de mieux à faire, j'ai baffré tout ce qui s'y trouvait lorsqu'une fille est arrivée avec un nouveau plat. Tourte aux blettes, a-t-elle expliqué face à ma mine circonspecte. Et, sans me demander si je voulais goûter, elle m'a mis une part dans les pattes. Elle m'a regardé mâcher, en quête d'un compliment. Comme je ne disais rien – on m'a appris qu'il ne faut pas parler la bouche pleine – elle a rempli les silences en me donnant son prénom, que j'ai instantanément oublié (un nom de fleur je crois). Elle a tenu à préciser qu'elle était végan. Elle avait déclaré cela comme si elle venait de faire son coming-out à ses parents. Plus tard dans la soirée, je pourrais l'observer se contorsionner sur la piste avec une autre fille, sans réussir à déterminer s'il s'agissait d'une tentative de flirt ou les effets des quantités d'alcool ingurgitées. Végétarienne, elle ? Je ne l'ai pas crue ou alors c'était la première fois de ma vie que j'en rencontrais une si volumineuse. Quitte à ne mâchouiller que des fruits et légumes, cela doit au moins permettre d'être healthy et sexy, non ? Ce ne sont bien sûr pas des choses à dire. Elle a posé le plat sur la table et, se tournant de trois-quarts, elle s'est immiscée dans une conversation qui ne la concernait pas.

Le clochard se met à rire à pleines dents, elles se balancent au bout de ses gencives. Il ne peut pas s'arrêter, me soufflant son haleine fétide à la gueule. Les souvenirs de la soirée mixés à ces effluves nauséabonds me tordent les boyaux. Avant que je n'ai pu me rendre compte que me remontait à nouveau jusqu'à la glotte tout ce que j'avais mangé, je lui ai projeté en plein visage un geyser formidable. Cela ne l'a pas amusé. Mes plates excuses et mes tentatives pour lui débarbouiller la figure de mes bras malhabiles de panda afin de tenter d'enlever les plus gros morceaux n'y ont rien changé. Faisant pire que bien, je n'ai pas persévéré. Fuir, c'est encore ce que j'avais de mieux à faire, alors qu'il se mettait à vociférer et à lancer tout ce qui était à portée de sa main. Il vise mal, c'est ma chance.

Mon portable est en rade, je suis donc incapable de savoir l'heure qu'il est. Même si je présume qu'il est encore trop tôt pour partir rejoindre mes parents à l'occasion du repas dominical, je me convaincs sans trop d'effort que, dans la situation présente, me réfugier dans le giron familial reste la seule option raisonnable. Sauf erreur, nous sommes le dernier dimanche du mois. Je suis donc attendu pour midi pile. Et c'est ainsi qu'un panda en baskets a commencé son errance en ville, avançant en crabe. Il dégage une odeur mêlée de vomi et d'urine ; je n'ai pas réussi à me retenir plus longtemps, ma vessie a lâché en même temps que je régurgitais sur mon compagnon de banc, je n'ai rien pu contrôler.

La tête de panda me protège de la pluie qui s'est intensifiée, je marche un peu près vers la gare. Je n'ai pas le sens de l'orientation. Des détours, je les ai multipliés. Je suis déboussolé et c'est presque par hasard que je tombe dessus, la gare, où j'espère ne pas trop attendre mon train de banlieue. Mes parents habitent dans ce qu'on nomme le périurbain. Ils sont loin, leur rendre visite quand on n'a pas de voiture est un périple, qui, toutes correspondances mises bout à bout, me prend, les meilleurs jours, entre une heure et demie et deux heures. Une fois par mois, je consens à venir parce qu'ils accueillent la maman de papa. Atteinte d'Alzheimer, elle ne se rend pas compte des trésors de patience et d'organisation que ce rituel exige. Papa va la chercher dans son établissement médicalisé pendant que maman prépare entrée, plat et dessert ; la plus grande partie sera jetée. Je ne comprends pas pourquoi mes parents s'astreignent à ce repas sans joie avec une telle constance, alors que, dans son état, elle ne leur en sera jamais gré. J'imagine qu'ils veulent me montrer ce qu'il conviendra de faire quand leur tour viendra. Qu'ils ne comptent pas là-dessus ! Je laisserai la besogne à mon frère et ma sœur qui, pas un dimanche, ne sont venus, au motif que l'un travaille le week-end à vendre des fusils de chasse chez Décathlon et que, pour l'autre, c'est trop d'organisation, les enfants, faut la comprendre. Ou peut-être cherchent-ils à se rassurer. En miroir de cet être devenu absent au monde, ils se disent que le naufrage de leur corps et de leur esprit n'est pas encore venu.

Affamé, en même temps dégoûté de tout ce qui pourrait transiter par mon transit, je broie du noir. Alors, pour me donner du courage, je pense aux cookies de maman, qui m'attendent, c'est certain, dans une boîte Tupperware. Elle ma le confiera en me faisant promettre de revenir avec la prochaine fois. Celle-ci comme les autres s'entassera dans ma kitchenette. J'ai beau me le répéter les jours précédents, j'oublie toujours au moment de partir d'embarquer une boîte ou deux, alors qu'elles encombrent mon petit espace vital. L'évocation de l'odeur des gâteaux moelleux provoque un haut-le-cœur que je parviens cette fois-ci à retenir, seul un filet de bave glisse sur mon menton. Je dois m'arrêter et ôter la tête de panda pour l'essuyer d'un vif coup de patte.

Avec la poisse qui me poursuit, j'espère que je ne croiserai aucun contrôleur. Déjà, j'ai failli rester bloquer dans le portillon lorsque, me collant à une mégère qui n'a guère apprécié que je la serre, mon costume s'est accroché au tourniquet. Ma crainte était qu'un agent déboule pour décoincer le système et me mette à l'amende en constatant que j'essayais de frauder, ce qui ne me gêne pas plus que cela, encore faut-il, pour garder sa dignité, ne pas se faire attraper. J'ai pu me dégager lorsqu'une usagère, qui ne s'est pas rendu compte que j'étais coincé, a passé son passe. Le tourniquet s'est déclenché pour moi, tandis qu'elle s'est retrouvée bloquer à ma suite. Je n'ai pas compris dans quelle langue elle me parlait, il était clair pourtant qu'elle m'injuriait. Quelques passants ont détourné les yeux. A peine distraits par ses cris, ils ont continué leur chemin, pensant sans doute que la resquilleuse venait de se faire choper. Une fois à la gare, obliger d'attendre plus d'une heure. Des travaux prévus sur la voie, un train sur trois assurés, d'après des bribes de conversation entre deux voyageurs excédés, qui se plaignaient de la médiocrité du service. Ils ont continué leurs laïus pendant le trajet ; je me suis installé quelques rangées derrière eux. Ils n'ont même pas semblé étonnés de partager leur wagon avec un panda puant. Pas un regard, aucune remarque à bas bruit, presque vexé. Ils déblatèrent mais je suis trop fatigué pour les écouter. Au contraire, leurs voix me bercent. La tête posée contre la vitre froide et celle du panda sur mes genoux, je me suis détendu puis assoupi.

J'aurai pu dormir longtemps. J'étais ainsi parti jusqu'au terminus, ce qui m'aurait fait rater ma station. J'ai été brusquement réveillé par le freinage grinçant du train. Il m'aura fallu quelques secondes pour me remémorer les raisons pour lesquelles une tête de panda trônait au milieu de l'allée centrale. Je suis allé la récupérer. La calant sous le bras, j'ai arpenté le wagon. Vide, les deux voyageurs mécontents étaient descendus pendant que je dormais. Alors que tous les sièges sont disponibles, je reviens à ma place d'origine. L'attente dure, rien ne vient. Je m'attendrais à une annonce d'un haut-parleur grésillant ou le passage d'un agent stressé. Personne. Pas un son. Le train est arrêté en pleine voie. Les lumières et le chauffage ont été coupés. Afin de me réchauffer, je me frictionne, ensuite me lève pour faire quelques pas jusqu'à la plateforme à l'extrémité de la voiture. Sans penser enfreindre de règle, j'appuie sur un gros bouton vert. Dans cette circonstance, mes grosses paluches ne sont pas moins pratiques que des doigts. Je comprends désormais pourquoi il est recommandé de ne pas ouvrir les portières lorsque le train n'est pas à quai : elles ne sont pas verrouillées.

Face à moi, des champs ; je ne sais pas de quoi. Je pose la tête de panda sur le revêtement poisseux en plastique afin de m'agripper à une barre pour descendre, il faut faire attention à l'intervalle entre le marchepied et le sol. Je me retourne pour la récupérer et la repositionne sur mon crâne pour garder les deux mains libres. Et je marche droit devant moi. Je ne sais pas où je suis, ni où je vais.
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M. Iraje · il y a
Au bal masqué, ohé, ohé ♫♫♪♪♪♪♫ Y'aller en slip kangourou aurait peut-être été préférable, quoi que ...

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