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FINALISTE
Sélection Jury

Danny jouait dans sa chambre. Des centaines de petites briques multicolores jonchaient le sol. Une tyrolienne pour Playmobil reliait le haut du lit à la petite lampe bleue posée sur le bureau. Au milieu du câble, « Playmo-Joe » (enfin c'est comme ça qu'il l'avait appelé), s'était suspendu, pistolet à la main. Il semblait voler.
Au Nord, vers les douces provinces de son traversin, attendait, dans la peur, une armée de pitou. Ils se battraient bientôt contre les pirates. Ces monstres sanguinaires n'avaient peur de rien ni personne. Eux n'étaient qu'une demi-douzaine sur le pont de leur bateau volant, armés de pistolets et de sabres tranchants.
Avant, c'était Danny qui faisait voler le bateau. Il attrapait de ses petits doigts la coque du vaisseau et le faisait voguer dans les airs. Il se rappelait encore de la fameuse bataille contre son Blackbird modèle réduit. Même si ce dernier allait plus vite que le son (d'après ce que son papa lui avait dit), c'étaient les pirates qui avaient gagné. Qu'est-ce que ce minuscule avion pouvait bien faire contre un navire volant armé d'une dizaine de canons ? Mais il avait résisté. Ce fut un beau combat. 
Aujourd'hui, cela promettait d'être épique. Il n'aurait pas besoin de faire voler le bateau. Trevor s'en chargerait. Tout était mieux avec Trevor. Il y avait eu un avant et un après Trevor. 
Il se rappelle encore de leur première rencontre. On n'oublie jamais sa première rencontre avec Trevor.

C'était un joli soir. Le dernier d'octobre. Cela faisait bientôt un an qu'il avait emménagé dans sa nouvelle maison. Dehors soufflait une brise agréable. Les feuilles voletaient à la manière de ces boules de poussières qui roulaient dans les rues désertes et sablonneuses du western qu'il avait vu avec Papa. Il était trop tôt pour la nuit, mais elle était déjà arrivée, allumant sur son passage les lampadaires d'une orange clarté. 
Les autres enfants étaient dehors, déguisés en drap blanc, en courge ou encore en rouleau de papier toilette. Ils sonnaient de porte en porte, demandant des bonbons aux voisins. Danny n'avait jamais fait tout cela. Il n'était pas sûr d'aimer cette fête, ses parents lui avaient dit qu'elle avait été créée par Satan. Il devait rester à la maison. De toute façon, il n'avait que peu d'amis, puis, s'il pouvait jouer toute la soirée, cela lui allait. En plus, le dentiste l'avait averti. Il ne voulait pas de caries.
Le repas s'était donc déroulé sans encombre, Maman avait expulsé sans douceur des petits suppôts du Diable et aucun démon n'avait interrompu la prière du dîner. Après le dessert (une délicieuse tarte aux pommes), il était monté dans sa chambre. Arrivé en haut des escaliers, il avait remarqué quelque chose de différent. La mezzanine qui conduisait au grenier était ouverte. Seul Papa y allait, et ce n'était pas dans ses habitudes de la laisser ouverte. Danny était intrigué.
Depuis son plus jeune âge, il avait développé sa curiosité. Il aimait s'intéresser et comprendre. Souvent, et contre la volonté de ses parents, il sortait des sentiers battus. Dans ce genre de moment, Danny se sentait comme un aventurier. Il courait de partout, se battant contre les démons de son imagination qui voulaient capturer ses chers parents. Du bout de sa petite épée de bois il fendait l'air et voyait ces petits monstres disparaître sous ses coups majestueux. Il s'était longtemps demandé s'il pouvait vraiment défendre sa famille avec une épée en bois. Cette question avait fait plusieurs fois le tour de ses pensées avant de trouver une réponse. Non, sauf que son arme était magique. C'est sûr que cela changeait tout.
Quand il jouait dans le jardin il n'y avait pas de problèmes. Jamais on ne l'avait grondé pour cela, peut-être des fois Papa avait-il calmé ses ardeurs car il était bientôt l'heure de se coucher. On ne dort pas si l'on est excité disait-il, mais jamais on ne l'avait puni pour ça. D'ailleurs, enfant sage qu'il était, la punition lui avait souvent été épargnée. Cependant, une fois, il avait été trop loin.
De temps en temps, sa maman l'autorisait à sortir de la maison pour se promener dans le petit quartier résidentiel où ils habitaient désormais. Généralement, il restait aux alentours, mais ce jour-là, poussé par un désir d'aventure, il avait franchi les limites du bois pas loin du pavillon familial. Un ennemi avait fui par ici et la tentation de s'enfoncer dans la forêt pour le poursuivre et gagner la bataille avait été trop forte. Danny avait alors abattu une brindille feuillue d'un coup d'épée et avait dépassé la lisière pour arriver au cœur des bois où chaque arbre ressemblait à son voisin, là où, passée une certaine heure, l'obscurité était reine. Suite à un combat acharné, le petit Dan s'était autoproclamé vainqueur. Mais, seul dans la forêt, le chemin de la maison avait sombré.
Ses parents l'avaient retrouvé une heure plus tard, pleurant sur la souche meurtrie d'un chêne qui avait péri sous les coups de la foudre. Il se rappelait encore de la punition qui lui avait été infligée. Il s'en rappellerait sûrement toute sa vie. Depuis, il n'osait plus « jouer les grands » comme disait Papa.

La porte de la mezzanine était donc bien ouverte et, malgré la réminiscence de ce souvenir douloureux, l'appel de l'aventure tonnait dans l'esprit de Danny. En approchant sa main du loquet, une petite voix envahit son esprit. Elle lui disait de ne pas entrer. Si la porte était toujours fermée, c'était pour une bonne raison. Papa n'apprécierait sûrement pas qu'il y monte. Mais d'un côté, ce n'était pas la forêt. Que risquait-il au sein de sa propre maison ? Puis Papa ne lui avait jamais interdit de monter ici. Cela n'avait l'air ni dangereux ni formellement proscrit. Il pouvait y aller. D'ailleurs, son cœur ne cessait de lui répéter qu'il devait y aller. Il y alla.
Danny poussa la porte de la mezzanine qui grinça comme si elle n'avait pas été ouverte depuis des temps immémoriaux. Après avoir lâché la poignée, il se retrouva devant le petit escalier qui menait en dessous du toit. Il monta les marches une à une. Peut-être y avait-il des monstres tout en haut. Il n'avait pas peur, Maman lui avait toujours dit que Dieu était avec lui. Cependant, il hésitait à faire demi-tour pour aller chercher son épée magique. Sans elle, il avait quand même un petit peu peur.
« Au Diable la peur », s'était-il exclamé en son for intérieur. Danny n'avait jamais fui un combat, il battrait ses petits démons à mains nues s'il le fallait.
Arrivé tout en haut, il découvrit enfin la mezzanine, seule pièce de l'humble demeure qu'il n'avait jamais explorée.

Il alluma la lumière.
L'endroit était étonnement propre pour l'idée que s'en était faite Danny. Il avait toujours cru qu'une pièce située juste sous la charpente de la maison familiale, dans laquelle personne ne pénétrait à part Papa pour « entreposer des dossiers », était forcément délabrée.
La mezzanine, comme disait la famille, se rapprochait plus d'un grenier bien organisé. Quand on y accédait depuis l'escalier, on pouvait voir la charpente tomber de chaque côté de la pièce à la façon d'un V renversé. En y ajoutant les deux poutres massives qui soutenaient le toit de part et d'autre, une certaine symétrie rendait l'atmosphère plus rassurante. Mais cette ambiance était gâchée par le grésillement pénible et la faible lumière que produisait la petite ampoule suspendue par un fil décharné au plafond du grenier. Il était malheureusement trop tard pour que l'étroite fenêtre enchâssée dans le mur du fond puisse disperser les rayons du soleil sur le plancher en bois.
Danny contemplait les lieux d'un regard bien curieux. Il restait sur la dernière marche de l'escalier, immobile. Comme s'il attendait l'autorisation d'entrer. En réalité, le petit garçon avait peur. Il y avait quelque chose d'angoissant à aller plus loin. Mais Danny ne pouvait avoir peur, il devait se lancer, il avait toujours été courageux. Ce n'était pas ce grenier qui le stopperait. Il mit pied à terre. Bien qu'il n'aurait osé l'avouer, son corps tout entier était parcouru de tremblements. Cependant, il avait mis un pied, il n'allait pas le retirer. En douceur, il avança son autre jambe et se retrouva debout sur le plancher. Ce dernier poussait un hurlement enroué et strident à chaque fois qu'on le foulait.
Là où il se tenait, Danny se sentait abandonné par Dieu. Celui-la même dont Maman parlait souvent et qui était censé toujours être avec lui. Peut-être était-ce de sa faute à lui. Des fois, il arrivait que le petit Danny perde la foi, par insouciance, par peur. À ce moment même, sa croyance était occultée par la peur, comme une éclipse en son for intérieur. Il voulait courir. Partir de cette pièce. Au moins réussir à marcher.
Il était paralysé. Ses membres étaient bloqués. Les jambes incapables de se mouvoir. Les bras ballants, plaqués le long de sa silhouette enfantine. À la limite il aurait pu crier, sauf qu'il avait réfléchi, si Maman le trouvait ici, terrifié, les problèmes commenceraient vraiment. Quand Maman devenait furieuse, Dieu ne le protégeait plus non plus. Danny resterait muet. Sa main s'était refermée sur son pantalon de pyjama, il aurait dû prendre son épée, sans elle le courage manquait.
Alors qu'il allait tenter de tourner les talons et s'avouer vaincu pour la première fois, un bruit sec comme un craquement retenti. Le son ne ressemblait pas au grincement du plancher. Danny regarda, interloqué, l'étagère d'où il provenait. Un petit camion de laitier gisait au sol. Il aurait juré que le jouet n'était pas à cet endroit quand il avait contemplé le grenier à son arrivée, si ce n'était pas interdit de jurer. Cependant, le camion était joli. Le blanc était à peine écaillé et la peinture bleue brillait encore à la faible lumière de la pièce. Surpassant sa peur, il le saisit dans ses petites mains et s'accroupit pour le faire rouler. Soudain, ce n'était plus un grenier inquiétant pour un jeune enfant, cela s'était transformé en route lugubre sur laquelle le véhicule d'un héros roulait, alerte et préparé à la moindre embuscade. Le petit Dan avait chassé les idées noires de ses pensées, tout ça parce qu'une mission supérieure l'appelait. Se perdre dans son imagination.
Il joua ainsi quelques minutes et, lorsque le moment de la poursuite finale arriva, il poussa le camion un peu trop fort. Ce dernier finit sa course sous l'étagère pleine à craquer de vieilles chemises remplies de papiers. C'était bien dommage. Danny voulut le récupérer. Il glissa son bras sous le meuble et essaya de saisir la petite voiture. Il avait beau l'avoir enfoncé jusqu'à l'épaule, mais son bras tout frêle était trop court pour attraper le jouet. Il se mit alors en recherche d'un objet qui aurait pu l'aider. Après avoir un peu inspecté les recoins du sombre grenier et s'être planté deux ou trois échardes dans la plante de ses pieds nus, le petit garçon avait fini par trouver un cintre. Il se pencha pour l'attraper quand il entendit le camion de laitier rouler derrière lui. Surpris de ce bruit inattendu, il fit volte-face et constata que le jouet était ressorti de son propre chef. Ses phares en verre étaient dirigés vers Danny. Comme si quelqu'un l'avait poussé depuis derrière l'armoire. Plus interloqué que paniqué, ce dernier le fixait. C'était bien étrange. Des objets qui se déplaçaient tout seuls, ce n'était que très rarement une bonne chose. Quoique, cela pouvait aussi être ce genre de miracle dont Maman parlait parfois.
Il s'avança et décida de faire rouler le camion sous l'étagère, cette fois-ci de manière intentionnelle. Il disparut à nouveau sous le meuble. Quelques secondes passèrent et le camion retourna vers le jeune garçon. Les phares le fixaient à nouveau. Son angoisse avait disparu, laissant place à un profond état d'interrogation.
— DANNY !!!
Il sursauta. C'était sa mère qui l'appelait depuis la cuisine. Cela devait sûrement déjà être l'heure de manger. Danny s'empara du jouet et dévala à vive allure les marches qui conduisaient au grenier. Il lança le camion sur son lit en passant. Dans la précipitation, il ne sentit pas le courant d'air chaleureux qui passa entre sa chambre et le grenier. Il descendit alors dans la cuisine pour dîner.

Maman avait encore fait du ragoût. Il n'aimait pas vraiment, mais Danny n'avait pas la tête à se plaindre des goûts douteux de sa maman. Son esprit était occupé par cette histoire de camion qui revenait tout seul vers lui. D'un côté, il trouvait ça plutôt plaisant. Depuis le temps qu'il attendait que ses nombreuses prières pour qu'il trouve un camarade de jeu s'accomplissent. Cependant, d'un autre côté, ce n'était pas normal. Il n'avait jamais eu d'ami imaginaire, peut-être était-ce l'effet de son imagination débordante. En tout cas, si cet ami existait vraiment, la situation devenait totalement extraordinaire et géniale. Il se sentait si seul. Il ne pouvait pas en parler à Papa et Maman. S'il le faisait, ils voudraient sûrement le priver de son ami. Dès que quelque chose d'amusant sortait de l'ordinaire, ça lui était alors interdit. Cela serait son secret.
Il avala en vitesse le plat infâme qui gisait dans son assiette. Quand il eut fini le repas, il retourna dans sa chambre pour jouer avec le camion. Il revenait tout le temps vers Danny. Demain, il essaierait avec d'autres jouets. C'était plutôt amusant. Pour la première fois de sa vie, il avait un ami.
Un ami discret et muet un peu comme lui. Il ne lui manquait plus qu'un nom. La tête sur l'oreiller, prêt à s'endormir, une idée lui était venue. Trevor.
C'était un bien joli nom, Trevor.

Ainsi l'avait-il rencontré. Cela faisait déjà quelques mois que Danny jouait avec lui. Il adorait surtout quand Trevor faisait voler le bateau pirate. Papa et Maman n'avait toujours pas appris son existence. Du moins, pas totalement.
Le petit garçon mentionnait parfois son ami Trev au détour de conversations banales sur sa journée que lui posaient ses parents. Tu as fait quoi aujourd'hui ? Tu as joué à quoi aujourd'hui ? Est-ce que les pirates ont gagné aujourd'hui ? Danny restait toujours très vague à ce propos. Si on le privait de son Trevor, il serait à nouveau seul, il devrait faire voler le bateau avec ses mains, c'était plutôt nul. Mais l'enfant ne se trouvait que très peu inquiété par ce risque. Certes, parfois il en avait peur. Il avait de bonnes raisons d'en avoir peur. Si on lui demandait, il pourrait même dire que Trevor l’inquiétait parfois. Bien sûr, il était gentil, amical et serviable, néanmoins son ami imaginaire avait un défaut. Un terrible défaut selon Maman qui l'attribuait aux enfants méchants du parc où il allait parfois jouer. Trevor était capricieux.
Bien que rares, les caprices étaient souvent terribles. En y réfléchissant, Danny se disait même qu'une fois, les conséquences auraient pu être bien plus dramatiques qu'elles ne furent. Cette fois-là, Danny jouait tranquillement au camion avec Trevor. Le premier jeu qui les avait rapprochés, là-haut dans le grenier. Tout se passait généralement très bien, mais cette fois-ci, Trevor n'avait pas contrôlé sa force. Le camion s'était alors écrasé avec violence sur les phalanges de Danny. Comme à chaque fois qu'il se faisait mal, il avait pleuré. Une rage avait grandi à l'intérieur de son corps et avait explosé d'un coup en direction de Trevor. Il lui avait répété tous les mots que son Papa pouvait lâcher quand il se faisait mal. Si ses parents l'avaient entendu, le petit garçon aurait certainement écopé d'une énorme punition. Mais après le flot d'injures, il ne restait que le silence. Seul Trevor avait entendu. Il n'avait pas aimé. Pas du tout aimé. Quand ce dernier n'aimait pas, il valait mieux ne pas être dans les environs.
Danny s'était excusé maintes et maintes fois. Il ne voulait plus jamais se retrouver dans de telles situations. En plus de s'être disputé avec Trev, Papa et Maman l'avaient bien corrigé. Le petit garçon ne voulait pas accuser Trevor d'avoir mis à sac sa chambre. De plus, il était le seul à connaître la présence de Trevor. Qui l'aurait cru ? À quoi aurait servi de ne pas reconnaître ses fautes là où, aux yeux de ses parents, il n'y avait pas d'autre fautif possible ? Surtout, il ne voulait pas à nouveau lui faire de la peine.
Trevor était gentil, capricieux également, mais surtout dangereux s'il n'était pas respecté. Depuis ce jour, il y faisait très attention.

Sa mère lui avait toujours dit qu'on ne pouvait jamais dissimuler quelque chose pour toujours. Dieu voyait dans son cœur comme le soleil brillait à travers la fenêtre. Elle lui répétait souvent cela lorsqu'il cachait une bêtise. Quand elle le lui répétait, il pensait à Trevor. Son existence ne pouvait pas rester cachée toute sa vie. Avant, quand le grenier était sa seule demeure, il n'y avait que très peu de risques que son existence soit découverte. Toutefois, il n'y était pas resté caché, dans l'ombre d'une étagère. Il en était sorti. Parfois, il racontait des histoires à Danny. Le petit garçon ne savait jamais s'il pouvait y croire. Il lui racontait souvent la vie de la famille qui avait précédé la sienne. Il racontait leur arrivée, leur rencontre, leur départ. Danny avait peur parfois, il ne voulait pas partir. Il voulait rester. Pour toujours. Il ne voulait pas que Papa et Maman tombe sur Trevor. Mais on ne peut jamais dissimuler quelque chose pour toujours. Il l'apprit à ses dépends.

— Danny.
La voix sèche de son papa avait retenti faiblement dans le salon familial.
— Danny !
Le petit garçon entendit le cri puis le pas furieux de Papa dans les escaliers. Il comprit qu'il allait passer un sale quart d'heure. Pourtant, il n'avait rien fait. Il était allé à l'école comme tous les jours, avait rangé sa chambre et même fait ses devoirs. Il aurait pu rester jouer avec Trevor qui s'ennuyait fort quand il n'était pas là. Il aurait pu casser quelque chose sans faire exprès. Il aurait pu avoir une mauvaise note. Cependant, il avait beau chercher, il n'avait rien fait qui était susceptible de provoquer les brimades tempétueuses de son papa.
Ce dernier entra dans la chambre. Sur son visage était peinte la face de la fureur. Comme on pouvait la dessiner sur les méchants des contes pour enfants.
— Pourquoi mon fils ?!
Papa avait crié bien trop fort. Danny savait que sa question n'appelait pas de réponse.
— Qu'est ce qui t'es passé par la tête ? Tu sais pertinemment que personne à part moi ne rentre au grenier. Ce sont mes affaires. Je t'ai dit un millier de fois que c'était dangereux, que tu pourrais te faire mal. Et quoi donc ? Tu ne m'écoutes pas et tu y mets un véritable boxon.
Danny était tout tremblotant. Il détestait que l'on hausse le ton comme cela surtout quand il n'y voyait aucune raison valable. Papa ne lui avait jamais interdit. En plus, cela faisait bien quelques mois qu'il n'était pas retourné au grenier. Son père le fixait. Les larmes commençaient à monter aux yeux du petit garçon et sa gorge se serrait de plus en plus. Il déglutit, tentant de ravaler les pleurs qui allaient venir. Il ne dit rien.
— Et ne me regarde pas avec ton regard d'innocent comme si tu ne savais pas ce que tu avais fait.
Danny ne voulait pas que Papa crie. Il ne voulait pas qu'il soit méchant à nouveau. Au bord du sanglot, il articula faiblement qu'il n'avait rien fait.
Son père éclata de colère. Ce qu'il criait n'avait plus vraiment de sens pour le jeune enfant qui avait relâché ses efforts, pleurant à chaudes larmes.
— On va aller voir ce que t'as fait sale gamin. Je vais te rafraîchir la mémoire tu vas voir.
Papa s'approcha de lui, le visage écarlate. Il brandit sa main et plaqua son énorme paume sur le visage de Danny. Ses doigts recouverts de poils se rabattirent sur les oreilles de son fils. Il les tira et se mit à marcher vers la porte de la chambre. Danny pleurait et hurlait de douleur. Il voulut appeler Maman mais il savait que cela était vain. Elle aussi avait peur de Papa quand il était méchant.
Son père continuait à le traîner dans le couloir pour se retrouver devant l'escalier de la mezzanine. Il lui fit monter les escaliers, l'oreille suspendue à sa main et les genoux râpant le sol. Il le jeta comme une loque sur le parquet du grenier.
— Regarde. Regarde Danny ! C'est pas toi qui a fait ça ? C'est qui bon Dieu ? Un fantôme peut être ?
Devant ses yeux inondés se tenait un sombre tableau. Le grenier ne ressemblait plus à l'endroit qui avait servi de décor à sa rencontre avec Trevor. La charpente encadrait toujours la pièce, l'ampoule grésillait toujours, mais le désordre avait investi les lieux. L'étagère sous laquelle il avait trouvé le camion de lait avait été mise à sac. Tous les livres qui y étaient rangés en rang serré gisaient par terre. Certains étaient déchirés partiellement, d'autres n'avaient plus de couvertures. Un peu plus loin, on pouvait voir une commode renversée encerclée par de vieux bibelots brisés en mille éclats.
— Explique-moi. Explique-moi pourquoi Daniel ! Qu'ai-je donc fais pour que tu agisses de la sorte ?
Papa l'avait appelé par son vrai prénom. Il devait vraiment être très fâché et pour cause, tous ses dossiers de travail entreposés dans ce grenier depuis des années étaient au sol. Éparpillés, mélangés, déchirés.
Danny ne disait rien. Sa minuscule voix, cassée par des sanglots bien trop fréquents, n'aurait rien changé. Il se contenta de lancer un regard embué en direction de son père. Ce dernier leva la main, il avait les yeux du méchant.
Les pleurs de Danny ne parvinrent qu'une minute plus tard à Maman. Quand il put enfin retourner dans sa chambre, puni de tout pour un temps indéfini, il chercha Trevor. Il constata, avec une rage qu'il n'avait jamais ressentie aussi forte, que son « ami » n'était pas venu ce soir-là. Le petit garçon s'endormit alors seul sous sa couette bien trop large. Des larmes dégoulinaient encore sur ses joues. Pourquoi, Trevor ? Pourquoi...

Trevor n'avait pas voulu voir Danny. Il savait que Danny le gronderait très fort pour la bêtise du grenier. Il n'aime pas quand on lui crie dessus. Puis il s'était beaucoup trop ennuyé quand son ami était parti. Pourquoi l'avait-il abandonné aussi ? Ce n'était pas gentil. Trevor détestait l'abandon. Il avait passé bien trop de temps enfermé au grenier, la solitude, la noirceur, le néant, toutes ces choses le rendaient fou. Est-ce que Danny savait ce que c'était de tourner en rond, livré à soi-même dans l'obscurité pendant des heures, des jours, des années peut-être ? À vrai dire, il n'avait pas la même notion du temps que les humains s'évertuaient d'intégrer. L'espace de quelques mois, Trevor avait aimé Danny. Il le trouvait comme différent des autres. Le petit garçon n'avait pas peur de lui, il était joueur, rieur, tout à fait agréable. Cependant, Trevor commençait à douter. Et si Danny n'était pas son ami ? Après tout, comme lui, le petit garçon devait énormément s'ennuyer. Ses parents, bien qu'il ne l'admettrait jamais, étaient de vrais tyrans, ils le bichonnaient, le protégeant du monde extérieur.
La rage montait dans l'esprit brumeux de Trevor. Ses parents n'avaient jamais pris soin de lui à l'époque, ils étaient bien trop violents pour ça. C'était d'ailleurs à cause de cela qu'il était condamné à la retraite solitaire de cette pièce étroite et sombre. Qu'avait-il fait pour mériter tels châtiments ? À un moment, il avait même hésité à se confier à Danny. Il avait eu le malheur de confier ce secret à une ancienne résidente. La suite ne s'était pas passée comme il l'avait voulu. Tout ce qui l'entourait finissait toujours par s'effondrer dans un vacarme de folie et de noirceur. Trevor le savait, Trevor le sentait, cela allait recommencer une fois de plus. Néanmoins, il prit une décision. Celle de laisser à Danny la chance de prouver qu'il n'était pas comme tous ceux qui l'avaient précédé. La déception était attendue comme une épée de Damoclès, prête à s'abattre sur son existence douteuse, mais quelque part l'espoir flottait.
Danny n'arrivait pas à dormir. Ses joues encore rougeâtres et fumantes et ses oreilles meurtries agissaient en rappel douloureux de la colère de Papa. La même question trottait inlassablement dans ses pensées. Pourquoi ? Qu'avait-il fait pour mériter cela ? Pourquoi cela Trevor ? Pourquoi ?!
L'énervement n'était pas une sensation que Danny ressentait souvent, la fureur encore moins. La plupart du temps où il était confronté à la colère noire, elle s'abattait sur lui, venant du bras noueux et énorme de Papa. Ce qui s'était passé ce soir en était une sinistre illustration. Mais cette fois était différente. Danny sentait grandir en lui cette rage aveugle. Il devait trouver Trevor. Pour discuter, calmement. Puis non, il ne voulait pas être calme, ses joues continuaient de chauffer. Son cœur était serré comme si les mains enflammées de Méphistophélès le lui écrasaient. Il devait éteindre l'incendie. Il sortit de la chambre en furie avant d'y retourner aussi tôt. Il me la faut, se dit-il.
Danny attrapa fermement son épée en bois. Trevor avait beau être parfois gentil, il connaissait le danger qu'il comptait affronter ; si les mots tournaient vain, il aurait de quoi se défendre. Il sortit à nouveau. Déterminé, il avança vers la mezzanine, grimpa les marches deux à deux et agrippa le loquet. Il s'arrêta. La peur avait subitement envahi son corps. Sa main restait crispée sur la poignée. Chaque doigt fermement accroché. Il garda cette position quelques secondes mais elles lui parurent une éternité. D'un coup sec, il ouvrit la porte du grenier.

Papa avait rangé le capharnaüm sans nom. Les poutres du plafond structuraient toujours la pièce mais le lieu, empreint de sa symétrie habituelle, semblait bien plus sinistre qu'à l'accoutumée. La pièce était très sombre. Danny y remédia en appuyant sur l'interrupteur. Il ne voyait pas Trevor, mais il savait. Il était ici. Il le sentait. L'ampoule grésillait.
— Trevor ?
Sa voix avait trembloté sur le « o » du prénom de ce qu'il croyait être son ami. Lui-même avait tremblé. Pourquoi avait-il peur ? Trevor n'était-il pas inoffensif ? Le petit garçon en doutait de plus en plus. Pour pouvoir faire tomber les étagères pesantes qui meublaient le grenier, il fallait bien une force qu'une épée en bois ne pouvait contrer.
Papa y avait pensé, il ne l'avait pas dit à Danny. Cependant, au moment même où leur fils s'était décidé à affronter son « ami », Papa parlait à Maman. Elle avait été claire. Danny chéri n'avait pas pu créer un tel bazar dans le grenier.

— Trevor !
La voix soprano du jeune garçon avait retenti dans le calme du sinistre grenier.
Une petite voiture se mit à rouler du dessous de l'armoire pleine à craquer jusqu'au milieu de la pièce. Trevor était effectivement là.
— Trevor, je te déteste.
Il envoya la voiture rouler d'un coup de pied.
Surpris de ces trois mots accolés à son prénom et un peu blessé, Trevor pensa. Qu'avait-il fait pour mériter cela ? Il voulait juste jouer. Danny ne le comprenait-il pas ?! Savait-il à quel point cela pouvait être dur pour un garçon de six ans d'être dans une telle situation ? Bientôt cinquante années qu'il moisissait dans cette maison, sans camarade de jeu. Certains venaient le rejoindre, mais à chaque fois ils partaient. Ils avaient toujours peur. Peur de lui, peur de ce qu'il est. Où de ce qu'il était. À vrai dire, il ne savait pas ce qu'il était. Pouvait-on se vanter d'être un petit garçon de cinquante-six ans, non, il en avait honte. Pourquoi ses parents l'avaient-ils abandonné ? Pourquoi était-il si seul ? Pourquoi sentait-il autant de haine dans les yeux du petit Danny ? Danny chéri, le seul qui avait été son ami.

Ce dernier regardait la pièce. Il ne voyait rien. La peur et la haine grandissaient en lui à la manière d'une ténébreuse sensation, gangrène de son être, insidieuse dans les plus sombres recoins de son âme. Il n'avait jamais vu à quoi ressemblait Trevor. D'habitude, il ressentait sa présence comme une brume chaleureuse qui emplissait l'endroit où il se trouvait. Aujourd'hui, il ne percevait qu'un terrible froid.
Il saisit son épée en bois à deux mains. Ses doigts toujours fermement cramponnés à son manche. Il scrutait la pièce à l'affût du moindre mouvement. Papa appela Danny mais ce dernier n'entendit pas. L'effroi l'avait assourdi. Il fit un pas vers le fond de la pièce quand soudain il l'aperçut.

— Danny !!!
Papa était assis dans la cuisine en face de Maman. Il s'égosillait à hurler le nom de son fils. Qu'était-il encore en train de faire ? Comme d'habitude, il allait devoir monter à l'étage pour le chercher. Cette situation commençait à lui taper sur les nerfs. Depuis qu'ils avaient emménagé, Danny avait toujours été sage. Mais depuis quelques temps, il était bien étrange. Sa mère s'inquiétait de cette histoire d'ami imaginaire, ce qui n'avait pas lieu d'être, beaucoup d'enfants agissaient de la sorte. Puis elle s'inquiétait toujours pour son enfant. Il se rappelle qu'avant d'acheter la maison, elle avait énormément angoissé. Une histoire de jeune enfant mort il y a des décennies en chutant dans l'escalier du grenier. Toujours à parler de ces histoires de démons qui hantaient les Hommes. Foutaises. Il n'y avait pas plus d'esprit maléfique dans cette maison qu'il y avait un ami imaginaire dans la vie de son fils. Il décida de monter à l'étage. Arrivé devant la mezzanine, il entendit Danny hurler.
— Trevor !!! Lâche moi.
La voix de son fils, partagée entre sanglot et fureur, le surprit et l'inquiéta terriblement. Il ne jouait pas. Il ressentait la peur dans la voix de Danny. La vraie peur, celle qui vous hérissait les poils et vous glaçait le sang. Il ouvrit la porte qui menait à l'escalier. Danny était sur la dernière marche. Comme s'il avait été projeté par une force invisible, il tomba à la renverse. Sa nuque de petit garçon se brisa sur la première marche de l'escalier qui menait au grenier. Il gisait au pied de son père comme une vulgaire poupée de chiffon.
Papa le regarda, horrifié. Il leva les yeux en direction du grenier, quand il l'aperçut. Il y avait un petit garçon, un peu comme Danny. Sa chair n'était qu'un ramassis de fumée et de brume. Sur sa nuque, une crevasse béante qui vomissait du sang noirâtre. Papa hurla.

« Au moins je ne serai plus seul », pensa Trevor.

PRIX

Image de Printemps 2019
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Marc Cambon · il y a
Effroyable mais Trévor, pardon très fort. Bonne chance en finale
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Romain Ruffiot · il y a
Joli jeu de mot merci beaucoup !
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Julien1965 · il y a
Whaouh ! quelle histoire et quelle chute. Vous avez du talent pour nous replonger dans notre enfance et de multiples réminiscences sont venues frapper à la porte de mon grenier. Bravo à vous ! Vous êtes jeune et vous avez du talent, mon soutien et mes voix.
Si l'envie vous prend, à l'approche de l'été, de voyager vers un ailleurs lointain, je vous propose alors de vous rendre sur la Voie N°1, un train est à quai. Je m'occupe de vous réserver une place. je vous souhaite une belle traversée...

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Romain Ruffiot · il y a
Merci beaucoup !
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Francine · il y a
Brr ! bonne finale
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Romain Ruffiot · il y a
Merci !
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Patrick Peronne · il y a
Excellent texte. Finale méritée. Mes voix.
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Romain Ruffiot · il y a
Merci bien !
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Artvic · il y a
et hop ! +5 ! bonne chance à vous car ce texte est vraiment d'une vibration très forte ! j'ai vraiment aimé !
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Romain Ruffiot · il y a
Merci pour les encouragements !!
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Zouzou · il y a
Belle finale à vous
En finale Poésie avec ' Cataclysmal ' si vous aimez...

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Romain Ruffiot · il y a
Mercu
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JACB · il y a
Quelle tension dans cette nouvelle ! un scénario original très bien ficelé mais une fin épouvantable...l'amitié vaut-elle la mort ?
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Romain Ruffiot · il y a
Merci ! Bonne question
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Angel · il y a
Bonne chance.
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Romain Ruffiot · il y a
Merci beaucoup !
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Joan · il y a
Beaucoup aimé (même si j ai trouvé le texte un petit peu trop long).
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Romain Ruffiot · il y a
C'est vrai que le texte l'est plus que certains autres mais content que vous ayez apprécié
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Chantal Sourire · il y a
Bonne finale et mon vote !
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Romain Ruffiot · il y a
Merci bien !
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