Trente minutes de retard

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La trentaine et en pleine crise d'ado, j'aime me réfugier dans ma bulle et rêver... Rêver sur mon canapé est mon activité favorite car il s'agit là des prémisses de l'acte créatif. Tout cela  [+]

- Avez-vous la carte fidélité du magasin ?
- Non, de toute façon on ne gagne rien à part être fiché et embêté avec de la publicité en veux-tu en voilà !
- Très bien, cela fera 128 euros et 49 centimes.

Un rapide coup d’œil à l’horloge, encore 1h46 minutes à tenir, à supporter la mauvaise humeur ambiante des clients avant d’être libérée pour le week end, cet espace de décompression entre des semaines qui se suivent et se ressemblent en de nombreux point.
Justine avait rêvé d’une vie grandiose, finalement le seul luxe qu’elle pouvait se payer avec ce salaire de misère c’était la routine. Mais bon, c’était déjà pas si mal. Ça lui permettait de se payer sa chambre d’étudiante et ses frais de scolarité.
Une fois le Franprix quitté, Justine ajuste les écouteurs de son casque de musique et s’autorise à flâner dans les rues de la capitale. Elle aime ce moment où elle retrouve sa liberté et malgré la grisaille et la pollution ambiante, elle respire à plein poumons, un peu comme si elle venait d’accéder au sommet du Mont Blanc après un douloureux périple.
Chaque samedi soir, c’est le même rituel.
La chanson de Brel, les prénoms de Paris, à s’en faire exploser les tympans, voilà son bonheur !


Un dernier coup d’œil dans le miroir avant de quitter son studio, elle sourit à son image.
Justine est une jolie fille, son plus bel atout est son sourire, elle le sait et en use à bon escient, surtout derrière la caisse du Franprix pour faire patienter les mécontents.
Et lorsqu’elle rehausse ses pommettes et ses lèvres d’un peu de maquillage, elle devient irrésistible et c’est bien le but qu’elle s’était fixé avant de rejoindre son compagnon au restaurant.
Bon, elle a pris du retard, mais qu’importe ! Ils ont toute la vie devant eux, ils ne sont pas à la demie heure près !


Alors qu’elle arrive rue de la Fontaine au roi, Justine aperçoit Idriss attablé à la terrasse de la Casa Nostra.
Il patiente avec une bière et ses yeux sont rivés sur son smartphone.
Justine sent son cœur battre au rythme de ses pas, elle est heureuse de le retrouver.
- Bonsoir, dit-elle d’une voix enjouée.
- Je me demandais si tu allais venir, tu ne peux pas répondre lorsque j’essaie de te joindre ?
- Excuse-moi, je n’ai plus de batterie et j’ai un peu de retard.
- Tu ne peux jamais être à l’heure, c’est une fâcheuse habitude chez toi et ce qui est encore plus fâcheux c’est que tu ne répondes jamais au téléphone dans ces moments, le monde n’attendra pas toujours sur toi Justine !
- Mais Idriss ! que t’arrive-t-il ? J’ai une demie heure de retard c’est vrai mais ce n’est pas la fin du monde, ça arrive. Je ne vois pas pourquoi tu en fais toute une histoire !
- Tu fais chier Justine ! Il n’y a pas une semaine où je ne fais pas le pied de grue en t’attendant, c’est toujours comme ça avec toi, ça en devient irrespectueux !
- Allez, trinquons et commandons un bon repas, c’est moi qui invite !
- Je n’ai plus faim, tu m’as coupé l’appétit.
- Tu plaisantes ?


Alors qu’Idriss se lève furieusement de sa chaise, Justine comprend qu’il ne plaisante pas. Elle est décontenancée et se demande quel malaise plus profond peut cacher ce comportement qu’elle juge disproportionné.
Elle essaie de lui parler, de le toucher, de le retenir, mais en vain.
Il se débat lentement, murmure quelques mots pour ne pas crier.
Laisse-moi. Je suis à bout. Je n’en peux plus. Je suis fatiguée.
Justine se rassoit, machinalement, et regarde Idriss s’éloigner dans la nuit éclairée des candélabres et des néons.
Les larmes lui montent aux yeux, mais elle ne vacillera pas. Pas ce soir. Non !
Elle sait que les choses s’arrangeront, elle est pleine d’espoir. Elle a espoir en la vie, en leur amour. Il suffit simplement d’attendre que l’orage passe.
Elle se souvient avoir lu dans un livre qu’en espagnol l’attente se dit « esperanza » et que l’auteur disait que «  l’espoir ce n’était jamais que cela : attendre ». *


Mais peut-on toujours attendre ? Il est des moments où prendre son mal en patience est bien difficile.
Et s’agissant d’amour, il est impossible de rester de marbre.
Alors Justine se lève brusquement, fouille dans son sac, en sort quelques pièces qui serviront à régler la consommation d’Idriss et quitte la terrasse, elle court dans la direction qu’a pris le jeune homme quelques minutes plus tôt.
Elle court telle une athlète, elle a une demie heure à rattraper alors la vitesse sera sa meilleure alliée.
Elle court à sentir son cœur battre dans ses oreilles et c’est pour cela qu’elle ne s’effraie pas lors de la première explosion.
C’est la deuxième explosion et l’agitation de la foule qui la font ralentir.
Elle s’arrête. Regarde derrière elle et ne comprend pas ce qu’il se passe à la terrasse qu’elle vient de quitter il y a quelques minutes.
Elle n’en croit pas ses yeux.



Des gens à terre.
Du sang.
Des bousculades.
De la panique.
Des cris.
Encore du sang.


Etudiante en troisième année de médecine, elle sait qu’elle doit aller porter secours. C’est son rôle, elle ne se pose pas la question du danger.
Elle s’apprête à revenir sur ses pas, à regagner le restaurant lorsqu’on la retient par le poignet.
C’est Idriss.
- J’ai entendu des coups de feu, il se passe quelque chose dans le quartier, je revenais te chercher. Je suis heureux que tu sois là, dit-il tout en la serrant dans ses bras.


Justine aimerait penser qu’elle n’est pas dans le réel, mais pourtant l’agitation qui émerge lui prouve le contraire.
Elle prend une grande respiration pour sentir l’odeur de l’homme qu’elle aime et se dégage fébrilement de ses bras.


- Retournons au restaurant, il faut que l’on aide les blessés.
- C’est trop dangereux, n’y allons pas.
- Idriss, nous n’avons pas le choix, à quelques minutes près c’était nous qui étions allongés au sol et ensanglantés. Il faut que nous y retournions, des personnes ont besoin de nous.


Les coups de feu ont cessé, laissant sur le trottoir une scène d’horreur prendre place.
Des morts, des blessés.
Justine a pu, avec l’aide d’autres personnes, apporter les premiers secours aux blessés, rassurer une enfant, aider une vieille personne.
Elle fait ce qu’elle peut en attendant la venue des secours.
Elle ne s’en rend pas compte mais ses gestes sont héroïques et son courage exemplaire.
Elle tient la main d’un vieux monsieur que les pompiers chargent sur un brancard, elle lui parle, débite des banalités pour retenir son attention, pour ne pas qu’il ferme les yeux.
Elle lui caresse le visage et lui offre son plus beau sourire.
Justine lui souhaite bon courage, le vieil homme ferme les yeux et baisse légèrement la tête, en signe de reconnaissance sans doute.


Une fois, les victimes et blessés évacués, Justine s’assoit sur une chaise. Elle veut pleurer mais n’y arrive pas.
Le commandant des sapeurs-pompiers lui demande si tout va bien, si elle a besoin de quelque chose et la remercie pour son aide précieuse qui a permis de sauver des vies.


Idriss l’entoure de ses bras et lui propose de l’emmener chez lui, elle ne peut pas rester seule cette nuit.
Il la soutient, tout son corps tremble.
Elle lui dit que la vie ne tient pas à grand-chose, qu’elle n’avait pas voulu le rattraper après son départ du restaurant et que finalement quelque chose l’avait poussée à courir pour le retrouver.
Des mots qui résonneront longtemps : « cette dispute nous a sauvé la vie ».
Et Justine qui ne perd jamais son sens de l’humour lui lance :
- Tu vois, mon retard avait du bon, inutile de m’en vouloir !


Idriss ne peut s’empêcher de rire aux éclats.
- Sois à l’heure à la mairie, mais épouse-moi !


Ainsi va la vie...



* Tomber sept fois, se relever huit de Philippe Labro
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