Treize ans de mariage

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S’évader : 1. S’échapper d’un lieu où l’on était retenu, enfermé. 2. FIG. Echapper volontairement à (une réalité). Enseignant à plein temps à des mômes aux vies souvent plus  [+]

Elle avait dressé la table, réajusté les assiettes, placé la bouteille de champagne au frais, prévu les glaçons et inséré le disque de jazz préféré de son mari dans la platine vinyle posée sur le meuble du salon. Satisfaite, elle se dirigea vers son QG, revêtit son tablier noir et retroussa ses manches.

Le couple fêtait, ce soir, leur anniversaire de mariage. Le treizième. Les noces de muguet. En ce joli mois de mai, la coïncidence était heureuse. Elle connaissait par cœur son mari. Elle l’imaginait rentrer ce soir avec un magnifique bouquet, avec treize clochettes à chacune des brindilles. A moins qu’il n’envisage de lui offrir un parfum aux fragrances de cette fleur porte-bonheur. En ce jour spécial, elle arborait fièrement autour du cou, le foulard que son mari lui offrit l’année dernière pour leurs noces de soie. Un magnifique carré, fin et délicat, acheté dans une célèbre boutique de luxe parisienne. Il avait dépensé une fortune pour ce cadeau. Mais, rien n’était trop beau pour son épouse, aimait-il lui rappeler, quand elle découvrit, émerveillée, le contenu de boîte. Il l’aimait comme au premier jour.

Treize ans de mariage. La jeune quadragénaire n’était pas superstitieuse, contrairement à son mari qui détournait la tête s’il avait le malheur de croiser un chat noir, veillait à ne jamais passer sous une échelle ou évitait d’ouvrir un parapluie sous leur toit. Tous ces signes étaient annonciateurs de drames ou de catastrophes terribles, selon lui. Les multiples précautions de son mari la faisaient sourire. Pour elle, le nombre 13 n’était aucunement associé à la malchance. Bien au contraire. En Italie, son pays natal, ce nombre était considéré comme un heureux présage.

Comme chaque année, elle mettait un point d’honneur à célébrer leur anniversaire en préparant un repas digne d’un restaurant gastronomique étoilé. Elle était une cuisinière hors-pair. La faute à ses origines italiennes, reconnaissait-elle modestement. Elle avait fait de sa cuisine son QG, un laboratoire parfaitement équipé dans lequel elle passait des heures cherchant sans cesse à innover. Elle y élaborait des plats plus savoureux les uns que les autres. Cuisiner était, selon ses dires, un art qui ne laissait rien au hasard. Elle sublimait ses préparations par des touches personnelles étonnantes qui émerveillaient à chaque fois les papilles. Elle appréciait partager ses créations culinaires pour le plus grand bonheur de ses convives. Le couple recevait bon nombre d’amis toujours impatients de découvrir les mets fins et délicieux que l’hôtesse de maison leur préparait. Mais ce soir, aucun invité ne viendrait prendre place à leur table. Un dîner les yeux dans les yeux.

Pour cette soirée d’exception, elle avait pris particulièrement soin à l’harmonie du menu. Elle avait pris un peu d’avance. L’entrée était réservée dans le frigidaire. Un potage printanier gorgé de soleil, pour réveiller délicatement les papilles. Un gaspacho de tomate, mozzarella et rhubarbe. Suivrait un plat de poisson dont son mari raffolait. Un dos de lieu jaune dans lequel se mélangeraient, pêle-mêle, des pointes d’asperges vertes grillées, des petits oignons rouges en pickles, une purée d’épinard et du quinoa soufflé. Le poisson était enfourné, prêt à cuire. Il était l’heure, pour elle, de s’attaquer au dessert. Sa grande spécialité. Grâce à l’aide précieuse de son robot dernier cri, elle avait du temps devant elle. Son mari rentrait d’un voyage d’affaires à Londres. Son arrivée n’était prévue que dans deux heures. Une heure, à peine, lui suffisait à la préparation de sa pâtisserie avant de consacrer le reste de son temps à se faire belle pour l’occasion. Elle avait craqué pour une petite robe noire légère et sexy, du plus bel effet sur sa peau diaphane lui avait affirmé la vendeuse de la boutique.

Elle était passionnée de pâtisseries depuis son plus jeune âge. Sa grand-mère maternelle lui avait appris les bases : un zeste d’imagination, une pincée de folie et une grosse poignée d’amour. Elle essayait d’appliquer ses conseils à la lettre. Elle vivait également sa passion à travers son poste de télévision. Elle faisait partie de ces spectatrices fidèles qui ne manquaient aucune des émissions culinaires qui inondaient les antennes. Son mari l’incitait, d’ailleurs, à se lancer dans les castings. Jamais, elle n’avait osé. Mais, l’idée avait cheminé et elle l’envisageait, à présent. Après tout, elle n’avait rien à y perdre. Son mari l’avait convaincue.

Tous les sens en éveil, ses desserts étaient, sans conteste, un régal olfactif, un enchantement visuel et un ravissement gustatif. Pour clôturer leur dîner en amoureux, elle avait songé à un duo de desserts inédit. Une ronde des passions sur un croustillant coco accompagnée d’une marmelade de pomme et raisin à la cardamone. Ils exigeaient une certaine maîtrise. Concentrée, elle se mit au travail, sans perdre une minute.

Sa montre affichait 20h13 lorsqu’il pénétra dans l’appartement. Un bouquet de muguet dans une main, un petit paquet blanc joliment enrubanné dans l’autre. L’enceinte du salon diffusait sa musique de jazz préférée. Il posa son sac à dos en cuir et ses clés dans le vestibule de l’entrée, dénoua sa cravate et posa sa veste sur le dossier du fauteuil. Il se regarda dans le miroir et se passa la main dans les cheveux. Il fut étonné de ne pas voir sa femme lui sauter au cou, comme elle le faisait à son habitude, dès qu’il rentrait de déplacement. Suivaient alors une douce étreinte et de longs baisers au goût savoureux des retrouvailles. Chérie. Tu es là ? Pas de réponse. Il pensa qu’elle s’était, peut-être, absentée pour une course de dernière minute. Tout était calme dans l’appartement.

Dans le living-room, la table ronde était magnifiquement dressée dans une ambiance tamisée. Deux longues bougies posées de part et d’autre du chemin de table rubis attendaient d’être allumées. Sa femme avait décidément du goût pour les jolies choses. Un petit paquet cadeau l’attendait à sa place. Il sourit et posa le bouquet porte-bonheur au centre de la table et le paquet dans l’assiette réservée à son épouse.

Il se dirigea vers la cuisine, curieux de découvrir le menu de ce dîner spécial. Il se doutait que, comme à l’accoutumée, sa femme avait mis les petits plats dans les grands. Il prendrait une bière brune en attendant de déguster une coupe de champagne avec sa femme et de trinquer à leur nouvelle année de bonheur. Il avait le temps de prendre une douche avant qu’elle ne rentre. Il ouvrit doucement la porte, pour ne pas risquer d’effrayer sa femme, au cas où elle ne l’aurait pas entendu rentrer. Il fut aussitôt horrifié par le spectacle qu’il découvrit. Celui de son épouse inanimée, les yeux révulsés, étranglée ; son foulard en soie happé par le robot de cuisine. Coïncidence ou non, nous étions vendredi 13.
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Joëlle Brethes · il y a
Oups... L'horrible chute ! Mais quel beau récit !