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Trèfle vert dans gilet bleu

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Viviane Fournier

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En compétition

— Marguerite, je t'avais dit de pas voler ce chat ! Il est noir, tout noir !

— Mais la voisine ne s’en occupait pas, il allait se faire écraser, il était toujours sur la route !

— Un de moins et alors !... Et puis enlève ce gilet bleu, t’es moche dedans, les poches sont toutes déformées !

— Maurice, tu es infect ! De toute façon, je m’en moque, ce chat est à moi !

Chanoir – c’est son prénom – les regardait se chamailler à cause de lui et ça l’amusait quelque peu !
Il était beau, une panthère miniature aux yeux d’or. Il savait toute sa puissance sur Marguerite. Ils s’aimaient tous les deux ! Il l’aimait, elle, parce qu’elle était douce, naïve, rêveuse, et elle sentait si bon la lavande des armoires oubliées…
Elle l’avait volé, ce chat, c’était vrai ! Qu’importe ! Et Dieu ou Diable, ce petit carnivore occupait joliment son existence !

Ce vol, c’était il y a bien longtemps ! Il était tout petit et vivait quasiment comme un vagabond. Germaine, la voisine l’avait pris pour chasser les souris alors il chassait et courait la campagne, mais la campagne avait bien changé ! Les voitures passaient, les camions filaient, les motos ronflaient. Il aurait pu se faire écraser.
La mort prend aussi les chats noirs.
Marguerite décida donc que ce serait son chat et Germaine ne s’inquiéta aucunement de sa disparition. Elle n’avait plus de souris et n’aimait pas plus que ça les chats !
Maurice accepta le chat en maugréant, il aimait maugréer après tout, mais pas après lui-même. Il avait une haute idée de sa personne !

Chanoir le trouvait relativement vulgaire, banal et somme toute assez détestable !

Ce jour-là, on était un vendredi 13 et Chanoir sauta sur le piano qui ne servait à personne puisque personne ne savait en jouer ! Il sauta pour atteindre le papillon qui était entré dans le salon et s’était posé sur le cadre de l’oncle Alphonse, un vieil oncle oublié depuis la Première Guerre et dont on ne parlait jamais. La mort a ses limites, même une mort glorieuse ! Tonton Alphonse avait eu la Croix de Guerre et il méritait un peu plus de compassion. Le devoir de mémoire se gommait parfois bien vite !

Bref, Chanoir avait pris son élan – d’habitude, il ne ratait jamais son coup –
mais sans doute avait-il dû manger trop de terrine de lapin et quand il s’élança, il se prit une patte dans le napperon en dentelle, confectionné il y a soixante ans par Tante Mathilde… Que Dieu ait son âme ! Et que Dieu reconnaisse ses erreurs : le napperon était laid, terriblement laid ! Mais il était bel et bien là !
Chanoir glissa donc jusqu’à heurter le guéridon en bois où trônait le miroir orné de cuivre que Maurice avait eu de sa grand-mère.

Le drame éclata !

Au bruit que cela fit, Marguerite sut que la catastrophe était arrivée ! Maurice hurla.

— Sept ans de malheur ! Voilà ce qu’il nous donne ton foutu chat ! Sept ans et un vendredi, le 13 ! Ton félin royal avec sa gueule d’hypocrite, c’est un champion ! Eh, je te parle ! Ton chat noir vient de casser le miroir !

— Oh Maurice, la dernière phrase est un joli décasyllabe !

— Mais tu me gaves avec tes trucs d’intello, on s’en fout de tes décamachins ! Va voir !

Marguerita alla voir, le miroir était en mille morceaux ! Chanoir la regarda ramasser. Il avait l’air désolé.

— Un miroir ancien qui ornait si bien la table ! Pfff ! Je le hais cet animal !

— Moi, j’aimais pas ce miroir, chuchota Marguerite.

— Bien sûr, il venait de Maman, tout ce qui vient de Maman, tu détestes !

— Non, pas tout quand même…

Je sais ce que je dis, Marguerite, tu détestes ma famille !

Et pour la nième fois de l’année, le couple se disputa à propos de leurs familles réciproques, c’en était caricatural tellement c’était devenu habituel.
Chanoir les écouta crier, lissa gentiment ses belles moustaches, nettoya ses pattes, chercha d’un œil accompli le papillon, mais ce dernier s’était enfui.
Il alla laper deux, trois gouttes de lait et fila s’endormir dans le vieux fauteuil en cuir que Maurice adorait.

Les débris furent ramassés. Marguerite arrangea le guéridon autrement, presque satisfaite, et fit un clin d’œil à son chat. Elle avait remplacé le miroir par une photo de Chanoir dans un cadre en bois blanc qu’elle avait peint en jaune. Ce jaune allait bien à Chatnoir ! Et puis c’était quand même un peu plus drôle que ce miroir, vieux de presque un siècle où personne ne se regardait et qui ne regardait personne.

Maurice criait toujours :

— Sept ans de malheur ! V’la c’qu’il nous offre ton chat ! Et un vendredi 13 !

— Tu l’as déjà dit, Maurice ! Tu vas pas croire à ça !

— Eh ben si, j’y crois !

— Mais ce sont des superstitions !

— Et alors ?

— Une superstition, c’est avant tout, l’art de se mettre en règles avec les coïncidences...

— C’est toi qui dis ça ?! Tu réfléchis, maintenant ?

— Non, je l’ai lu sur Internet !

— Tu lis sur Internet, toi, toi ? TOI ?

— Ben oui, parfois... je sais lire et j’apprends ! Tu ne vas pas me croire, mais…

— On aura tout entendu, l’interrompit Maurice, tout ! Va donc me chercher une bière !


Marguerite, habituée à servir son époux, ce vieux compagnon, presque quarante-neuf ans de mariage, se dirigea vers la cuisine. Qu’avait-elle donc pu lui trouver ?
Elle se refusa à penser à avant, à celle qu’elle aurait pu être, peut-être avec un Autre… Elle rêvait… elle aurait pu devenir danseuse étoile, musicienne avertie, écrivain reconnu… elle aimait tant poser les mots n’importe où et les tisser de sa foi en un demain plus léger... Elle aurait pu être Maman, un rôle à plein temps, mais l’existence n’est pas ainsi et le choix n’est pas toujours un
choix !
Elle eut un nœud au ventre, un creux au cœur, une larme à l’œil.
Ele ouvrit le frigo : plus de bières ! Elle lui apporta un Perrier. Il la regarda furieusement. Qu’elle était bête !

Comment avait-il pu l’aimer ? Lui donner tant d’années à cette godiche avec son éternel gilet bleu ! Il aurait pu avoir des conquêtes, ah ça, oui, il était fringuant, le Maurice à vingt ans et il plaisait ! Il aurait pu avoir des déesses à ses pieds, des divas, des reines… il aurait été leur dieu, leur Olympe… elles auraient succombé !
Et elle, elle qui avait toujours la migraine et les mains dans les poches de son gilet bleu, elle était là à décupler l’ennui de sa force tranquille !... Mais oui, qu’avait-il donc fait de sa vie ? Même pas capable, Marguerite, de lui donner un bon gros garçon qui aurait porté son nom, aurait été sa réplique… sûr qu’il l’aurait aimé au-delà de la raison !

Maurice se leva et alla à son tour jusqu’au frigo. Il était en chaussettes et s’enfonça par inadvertance un morceau de miroir que Marguerite avait oublié de ramasser. Il hurla :

— Eh voilà ça commence ! c’est parti pour sept ans !

— T’aurais dû toucher du bois, dit Marguerite, mutine, coquine et nullement affectée.

Le chat sourit.
Maurice se plaignit.

Marguerite alla chercher de quoi panser la ridicule coupure de Maurice et la désinfecta à l’alcool ce qui l’irrita davantage ! ça faisait mal !

il se traîna vers le frigo et explosa de colère : aucune bière ne remplissait l’étage supérieur qui lui était affecté, à lui, pour les soirs de match et les séances de ciné un peu trop guimauves à son goût, les soirs où il avait décidé de faire plaisir délicatement à Marguerite avant de ne l’effeuiller brutalement

— Si je ne fais pas tout moi-même dans cette baraque, y a rien qui tourne !
Tu peux pas penser un peu, toi, t’as rien à foutre de tes journées !

Marguerite ne répondit pas. Elle était en train de s’inventer une histoire dans sa tête de romancière jamais accomplie et serrait convulsivement le petit trèfle à quatre feuilles qui ne quittait jamais la poche de son gilet bleu...

Le chat sourit encore.

Maurice ouvrit une bouteille de vin et s’en versa un verre, puis repartit s’asseoir pour écouter le sport à la télé.

— On peut pas avoir un truc à manger ? demanda Maurice presque gentiment à sa femme.

Elle lui apporta quelques noisettes, des amandes et du saucisson. Il ne la remercia pas, ce n’était pas dans ses habitudes et commença à engloutir son encas. Il mangeait comme s’il n’avait pas mangé depuis huit jours, compensant sans doute sa mauvaise humeur par cette gloutonnerie humiliante.

Le jour diminuait. Chanoir dormait paisiblement. Maurice continuait de se goinfrer et Marguerite de rêver…

Tout à coup, Maurice s’étrangla, toussa, essaya de cracher, mais rien ! Il devint rouge cramoisi, violet, il s’étouffait et faisait des signes à Marguerite.
Elle ne bougea pas.
Le chat leva à peine un œil.

Cela dura bien une grosse demi-heure puis rien, plus de bruit. Maurice avait fini par se taire. Pour toujours. Étouffé par une noisette et une tranche de saucisson plus épaisse qu’une autre !

Marguerite regarda le chat. Elle prit le téléphone et appela les secours en pleurant.

— On arrive, madame, ne vous inquiétez pas !

Elle ne s’inquiétait pas, elle était libre.

Elle lui avait dit en décembre à Maurice qu’il aurait dû acheter un bouquet de gui pour commencer l’année en beauté ! Elle lui avait dit !
Ils se seraient embrassés dessous, comme tout le monde, à minuit, et la vie aurait suivi son cours… La vie !

Le chat sourit.
La nuit était tombée et on sonnait à la porte. Les secours arrivaient. Ils ne purent rien faire.

Il y avait une étoile filante dans le ciel et elle filait jusqu’à la lune.
Une étoile filante, ça porte bonheur, non ?

Marguerite alluma la radio, s’assura que le trèfle à quatre feuilles était bien dans la poche de son gilet bleu et se mit à chanter.

Minuit finit par sonner. On était donc samedi, samedi 14…

Marguerite prit sa plume et ouvrit son grand cahier tout blanc, elle écrivit, écrivit, et signa de son nom cette pâle histoire d’un vieux couple déchiré qui n’avait pas su parler d’amour… Elle pleura juste un peu, culpabilisa légèrement… puis se servit un rien de porto dans un petit verre délicat et trinqua à la santé d’Alphonse, le vieux soldat dont plus personne ne parlait depuis tant de temps.

Le soleil venait de glisser ses rayons sous les volets de la chambre de Marguerite.

Chanoir sourit et croqua le trèfle à quatre feuilles qui était tombé de la poche du gilet bleu de Marguerite…

Dieu et Diable à la fois !

PRIX

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Felix Culpa · il y a
Je ne suis pas superstitieux, mais ce n'est pas un hasard si je découvre cette merveilleuse histoire aujourd'hui ! C'est un signe ! Mes 5 voix Viviane !
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Viviane Fournier · il y a
Oh super alors ! Je ne sais pas si c'est un signe mais c'est bien doux pour moi ! Merci beaucoup, Félix !
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Elena Hristova · il y a
je sais pas comment tu fais Viviane, mais je trouve que chacune de tes phrases est un poème. Rien que le titre pour commencer nous évoque un joli paysage, c'est grave et léger à la fois, tragique et joyeux, délicat et gourmand. C'est un régal!
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Viviane Fournier · il y a
Oh c'est adorable ... merci Elena, ça me touche, tu sais et je suis contente si tu as aimé ... j'écris peu de nouvelles, alors c'est trop bien de lire tes mots !
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Armand Armandl · il y a
Je me suis laissé faire par votre histoire qui contient de l'humour même s'il est parfois noir. Je propose J'aime et Vache lactée.
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Viviane Fournier · il y a
Merci beaucoup Armand, contente que vous ayez apprécié !
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Vrac · il y a
Aucune superstition malvenue ne m'a empêché de prendre beaucoup de plaisir à cette lecture
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Viviane Fournier · il y a
Merci encore, c'est trop bien !....
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Camille G · il y a
suis pas revenue sur le site depuis si longtemps ... mais je retrouve votre "patte" (de chat) avec grand plaisir j'aime toujours autant votre style et esprit. Vous avez changé de pseudo me semble il ?
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Viviane Fournier · il y a
Coucou Camille, contente de vous retrouver et merci de votre jolie venue... vos mots sont beaux ! J'ai perdu mon pseudo de Brocéliande avec regret ... une demande de short et j'ai pris mon nom d'étudiante .. mais je pleure encore la forêt !
Bon week end à vous et encore merci d'être là !

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jusyfa *** · il y a
Bonjour Viviane, je viens de me réveiller, nous sommes le 14 et je me suis souvenu de votre histoire.
Je l'ai donc relue avec encore plus de plaisir.
Je vous souhaite une belle journée.
Julien.

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Viviane Fournier · il y a
Comme ça me fait plaisir Julien ! Merci merci ....Belle journée à vous aussi ...c'est un joli 14 ! Bises de mon coin !
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
J'aime et je m'abonne.
Mes voix et bien méritées
C'est beau!
Je suis au:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/digoinaises-corps-et-ame

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Viviane Fournier · il y a
Merci beaucoup Mohamed, je viendrai vous découvrir !
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François B. · il y a
Une histoire de vieux couple, de désillusion, mais abordée avec humour et par le prisme (léger) de la superstition. J'aime beaucoup.
Et je médite la phrase : "elle aimait tant poser les mots n’importe où et les tisser de sa foi en un demain plus léger" qui me plait aussi beaucoup.
Mes voix

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Viviane Fournier · il y a
Merci beaucoup François, ça me touche vraiment ...et je suis ravie !
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Christine Śmiejkowski · il y a
Que tu écrives en vers ou en prose, il y a toujours quelque chose de magique derrière ta plume
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Viviane Fournier · il y a
Oh merci, merci ma Christine, contente de te voir là, contente que ça te plaise , contente de t'envoyer des bises vraies de mon coin !
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Griotte Kahoreba · il y a
C'est très chouette, j'aime beaucoup votre style, et Marguerite :)) Vous avez toutes mes voix!
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Viviane Fournier · il y a
Oh je suis ravie Griotte que cela vous plaise, j'écris plus de poésie et là, c'est la première nouvelle un peu longue que j'envoie alors ça me fait trop plaisir que Marguerite vous ait plu !
Joli dimanche à vous !

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