Traverser la rue

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Musicien, j'écris aussi, des chansons, des nouvelles, et des romans  [+]

Une histoire inspirée d’une des plus belles petites phrases ciselées par le président Macron. Souvenez-vous : « Je traverse la rue, je vous en trouve, moi, du boulot ». Oui, ça date un peu. Mais ça ne se démode pas, c’est si beau. J’ai pensé qu’il fallait préserver et transmettre cet héritage Macronien. Ce qu’on retiendra de Lui, avec « ce pognon de dingue à des pauvres qui restent pauvres ». « Make our planet great again » aussi, oui, faut avouer que c’était sacrément bien envoyé.

Ma mère, son boulot actuel, du provisoire qui dure comme elle dit, c’est auxiliaire de vie. Joli, non ? Joli mais ça paie pas : le smic. Et c’est très dur comme taf. Elle s’occupe des vieux à domicile. Elle les promène, les emmène faire leurs courses, leur fait le ménage, la conversation, la bouffe à certains, tout un tas de petits services qui leur évite d’aller pourrir dans une maison de vieux. Avant ça, elle était dans l’événementiel. Elle travaillait sur des évènements genre salons, expositions. Elle aimait ça ce boulot. Un jour, son patron lui a dit qu’elle était dépassée. Dépassée par les évènements. Ça lui avait mis un sacré coup de vieux, c’est là qu’elle a eu l’idée de s’en occuper, des vieux. En attendant mieux, elle disait.
On habite à Puteaux. Ma mère se lève à cinq heures, elle fait le ménage, sa toilette, le petit déj’ et me réveille à six heures. Tout ça dans l’ordre, en courant et en rouspétant ! Elle démarre à donf à six heures et quart pour pas rater son train vers Paris St-Lazare.
Son premier vieux, il est à Trocadéro. Un riche qu’a plus de famille. Colonel à la retraite, hyper strict sur les horaires : ma mère doit sonner à sa porte à 7 heure pile, une minute de retard c’est le drame. Elle lui fait son petit déjeuner, il mange pas comme moi du müesli croustillant, le vieux, lui le matin c’est biftèque frites et une bière pour faire glisser. Pendant qu’il mange, ma mère reste au garde-à-vous. Puis il allume sa pipe et ma mère débarrasse et passe l’aspirateur en l’écoutant radoter ses campagnes. L’Algérie surtout il s’en lasse pas. Ma mère fait « Ah ben dites donc ! » de temps en temps pour montrer qu’elle suit. Il aime pas les arabes, d’ailleurs il parle jamais d’arabes mais de fellouzes. Ma mère, ça l’amuse : « Je m’appelle Nadia, il fait pas le rapport ! » Faut dire qu’avec ses yeux verts hérités de son père kabyle et ses cheveux châtains...
Le vieux suivant habite vers le métro Nation, à l’autre bout de Paris. Il était dans la limonade, avant, comme il dit. « L’a pas dû en boire beaucoup de sa limonade, il a le réseau ferré français dessiné en violet sur les joues ! » elle se marre ma mère. Il la drague un peu, voudrait bien la tripoter mais pour la coincer, compte là-dessus mon vieux : il est en fauteuil à roulettes. Elle lui fait le ménage, le repassage et après, le promène autour de la place de la Nation, avec un arrêt dans son ancien troquet où il descend un p’tit blanc avec d’autres vieux. Ils causent du vieux temps d’avant, qu’on savait rigoler, comparent leurs maladies, leurs médocs, qui qu’a la plus grosse ordonnance. À midi, elle le remonte chez lui après avoir fait les courses, pour lui et pour nous le soir. Elle lui prépare son repas et sa carafe de rouge, l’installe à table, lui allume la télé, lui positionne déambulateur et pot de chambre au cas où et « vous avez tout ce qui vous faut, m’sieur Michel ? Bon, à demain ! Et soyez sage ! »
Toujours speed, elle fonce à porte de Vincennes, tramway direction porte de Vanves et métro ligne 13 arrêt Chatillon. Là, dix minutes de marche sportive l’amènent chez madame Gigi. Ma mère l’aime bien. C’est vrai qu’elle a bon cœur, elle nous fait des gâteaux. Mais madame Gigi a 88 ans, elle perd la boule, mélange un peu tout, confond les ingrédients : un soir ma mère nous a ramené à la maison une Charlotte aux framboises un peu trop moutardée... spécial. La fille de madame Gigi avait oublié de prévenir ma mère de cette lubie pâtissière. Depuis la Charlotte à la moutarde, ma mère balance les gâteaux à la poubelle, on sait jamais, une tarte citron-javel...
À dix-huit heures, elle repasse vite fait à la maison pour préparer mon dîner, m’engueuler parce que je traîne sur mes devoirs et hop ! juste le temps de me claquer une bise, elle file à la gare de Puteaux, le train, St-Lazare, Trocadéro, pour sonner chez le colonel à dix-neuf heures vingt huit pile, juste deux minutes avant qu’un livreur amène le couscous du colonel. Ma mère fait la mise en place, c’est très précis : semoule au centre, viande et bouillon de part et d’autre à soixante degrés par rapport à l’axe semoule colonel. Elle attend qu’il approuve puis elle le sert et se met au garde-à-vous pendant qu’il attaque le couscous après avoir lancé son rituel « Toujours ça que les fellouzes n’auront pas ! »
Quel boulot de con ! je me disais. Elle mérite mieux, ma mère, même si elle percute pas comme avant, normal : à 42 ans... Alors quand j’ai vu à la télé le président Macron dire à un chômeur : « Moi, je traverse la rue et je vous en trouve du travail ! »... Je me suis passé et repassé la vidéo sur Youtube : ben non, il blaguait pas. Alors bien sûr, si le président Macron traverse la rue, entre dans un Mac Do ou un sex-shop et demande de l’embauche, est-ce qu’il va se faire envoyer sur les roses ? Mais c’est pas ce qu’il voulait dire. J’ai réfléchi, des nuits entières, j’ai décortiqué la petite phrase, j’en dormais plus. Un matin : « bingo ! » comme disent les keufs sur C8. Comme toutes les idées géniales, c’était méga simple !
C’est trop un boulet, ma mère ! À force de ne voir que des vieux toute la journée, aussi... Et de passer sa vie dans le train, le métro, le tram, le bus et entre deux, courir, courir, lui restait pas une seconde pour réfléchir. Car toutes ces rues qu’elle traverse... sûr que parmi ces rues, y a LA rue, celle du président, la rue du bonheur, la rue de l’argent qui ruisselle, la rue de la grasse mat’ et des vacances aux Seychelles. Et tous ces chômeurs, et ces gens à boulot à la con comme ma mère, qui traversent des rues et des rues sans jamais rien trouver en face... Ça prouve qu’il suffit pas de traverser une rue au hasard, il faut traverser LA rue ! Toute en nuances la pensée du président. « Traverser la rue », si on ne précise pas quelle rue, ça signifie « traverse ta rue à toi ». Et voilà !
J’ai décidé d’expliquer ça à ma mère, lui ouvrir les yeux sur le nouveau monde en marche, les méthodes modernes, qu’elle trouve enfin un boulot à sa mesure.
— C’est le président Macron, qu’est pas un bolosse, qui l’a dit. C’est simple, t’as juste à traverser la rue. LA rue. Toi tu traverses tout un tas de rues, des dizaines de rues partout dans tous les sens, c’est n’importe quoi ! LA rue, c’est TA rue, tu comprends ? Mais celle-là, tu la traverses jamais !
— Ah oui ? Cher petit crapaud... Quand tu traverses la rue, je te l’ai toujours dit : regarde à droite et à gauche au cas que... maintenant j’ajoute : regarde en face ! Quand j’ai été virée, que ton président était encore qu’un vulgaire banquier d’affaires, la première chose que j’ai faite, c’est de traverser la rue, ma rue. Viens voir.
Elle m’a attrapé par le bras et m’a tiré jusqu’à la fenêtre.
— Tu sais lire ? C’est quoi en face ?
J’avais jamais fait attention : en face de chez nous, c’est l’agence Pole Emploi.
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Safia Salam · il y a
Merci ! Voilà un joli petit ttc bien ciselé comme vous dites, bien inspiré de celui qui donne des ailes aux idées de la nation ! Vous m'avez fait sourire.
Une remarque : dix minutes de marche sportive l’amène chez madame Gigi. J'aurais mis "l'amènent". Mais c'est selon...
Bonne soirée !

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Le cacographe · il y a
Avec beaucoup de retard, merci Safia, le but c'était ça, faire sourire. Et merci pour la faute d'orthographe, le genre de faute qu'on fait au clavier pas au stylo, j'ai corrigé.
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Safia Salam · il y a
Vous la faites pas au stylo ? Moi si, même à l'oral, seulement là, personne s'en rend compte. À la relecture, c'est différent. J'ai la tête reposée. Encore mieux si je lis les autres et pas moi-même.
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Bonne soirée !