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Aurélie Beutin

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FINALISTE
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Pourquoi on a aimé ?

Des meurtres commis dans le métro lillois, deux policiers qui mènent l'enquête et étudient plusieurs pistes... Une nouvelle policière comme on ...

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6h14 du matin. Stéphane est tiré de son sommeil par la sonnerie de son téléphone portable. Sur l’écran clignote le nom d’Alex, son coéquipier. Alors que sa femme, allongée à côté de lui, soupire, Stéphane s’extirpe du lit et sort de la chambre.
— Ouais, répond-il.
— Salut copain ! On a besoin de toi.
— T’es au courant que j’ai pris ma journée ?
— Ouais, mais tu m’avais dit de te prévenir si on avait un nouveau cas...
— Je vois. T’es où ?
— Ligne 1. Station Quatre Cantons.
— J’arrive.
Alors que Stéphane récupère ses vêtements et son arme de service dans la chambre à coucher, Virginie l’interpelle :
— Où tu vas ?
— Au boulot.
— Tu devais emmener Julien à son épreuve de philo.
— Je n’ai rien promis, se défend Stéphane.
— Dans la vie, il y a des choses qui n’arrivent qu’une fois. Tu sais ça ?
La discussion est close. Virginie se rallonge, tournant le dos à son mari. Stéphane quitte le domicile.
Avant de démarrer sa voiture, il jette un dernier regard à la maison silencieuse. Il espère que la déception de son fils n’aura pas d’incidence sur le déroulement de ses examens. Il se reprend. Après tout, Julien a l’habitude de se passer de son père : les anniversaires, Noël, sans parler de la fois où il avait eu sa crise d’appendicite. Avec ou sans lui, Stéphane sait que son fils obtiendra son baccalauréat. Les mains serrées sur le volant, il accepte tant bien que mal d’endosser, encore une fois, le rôle de l’éternel absent. Les sacrifices sont le lot de tous les policiers.
Alors qu’il roule dans les rues de l’agglomération lilloise, Stéphane laisse glisser son regard sur les maisons des mines blotties les unes contre les autres. Même en plein mois de juin, elles ont l’air de grelotter.
Arrivé à la station Quatre Cantons nichée en plein milieu de la cité universitaire, Stéphane est accueilli par Alex qui l’entraîne en direction de la rame immobilisée.
— Cette fois, il s’agit d’une étudiante. Ophélie Bourquin, vingt-deux ans, en troisième année à l’École centrale de Lille.
D’une main gantée, Alex lui tend un sachet plastique.
— C’est ce qu’on a trouvé dans les poches de son jean. 
Stéphane note la présence de pièces de monnaie, d’une carte d’identité, d’une carte d’étudiant, et de ce qui ressemble à un ticket de métro froissé.
— Pas de sac ? demande-t-il.
— Non, c’est tout ce qu’elle avait sur elle. À mon avis, elle devait revenir d’une soirée dans un des bars du centre. Les jeunes ne prennent pas de sac, pas de veste. Comme ça, ils économisent le prix du vestiaire.
Lissant le plastique protégeant les papiers de la jeune fille, Stéphane regarde une photo, sur laquelle Ophélie Bourquin lui adresse un sourire franc. Un sourire que plus personne n’aura l’occasion de voir.
Alors qu’il marche sous les néons blafards de la station de métro, il sent une migraine naître derrière ses yeux. Dans la rame, ce qu’il voit ne l’aide pas à aller mieux. La première chose qu’il aperçoit, c’est un débardeur en lin blanc teinté d’hémoglobine. L’estomac de Stéphane se crispe. Le policier se souvient de son premier cadavre : il n’avait pas pu se retenir de vomir. Avec l’expérience, les policiers acquièrent leurs petits trucs. Celui de Stéphane, c’est de fermer les yeux et de respirer une profonde bouffée d’air. Frais de préférence, quand il y en a. Mais ce matin, l’atmosphère est saturée par des effluves de métal chaud et de poussière. Il a l’impression d’étouffer. Stéphane lutte pour se reprendre et se penche pour examiner le corps de la jeune fille.
Dans sa vie, il en a vu des victimes d’homicides. Mais des massacres comme celui-là, rarement. Que peut-on dire d’un type qui se jette sur une jeune femme, lui lie les mains sur le visage avec du fil barbelé, fait une dernière boucle autour de sa gorge ? Stéphane imagine Ophélie qui se débat et se mutile elle-même. Et l’autre qui la regarde agoniser.
Décidant qu’il en a assez vu, le policier se lève et demande à son collègue :
— L’heure de la mort ?
— Environ cinq heures ce matin.
— Qui l’a trouvée ?
— Un agent de sécurité qui a vu le sang goutter entre les portes.
— Il a remarqué autre chose ?
Alex secoue la tête et poursuit :
— Les vêtements de la victime étaient en place. Le légiste va vérifier au moment de l’autopsie... Mais il y a peu de chance qu’on trouve des traces d’agression sexuelle...
— Comme la dernière fois, conclut Stéphane.
Deux jours auparavant, le corps d’une autre femme avait été retrouvé, en fin de soirée, sur la même ligne de métro. Marie Baudoux, la quarantaine, infirmière en gastro-entérologie au CHU de Lille, avait été découverte exsangue, avec les mains attachées sur le visage grâce à du fil barbelé. Le médecin légiste avait émis une hypothèse. Ce meurtre n’avait pas forcément pour origine un cerveau dérangé. Un tel déchaînement de violence pouvait s’expliquer aussi par un mobile personnel. Dans le cadre de crimes passionnels, on avait trouvé des corps lardés de multiples coups de couteau. Il se trouvait que Marie Baudoux avait rompu quelques mois auparavant avec son compagnon. Aux dires des proches de l’infirmière, les rapports entre les deux amants étaient plutôt houleux. Stéphane et Alex croyaient tenir leur coupable. Mais le candidat avait un alibi solide : un séjour en cellule de dégrisement. Retour à la case départ. Retour à l’hypothèse glaçante de l’anonyme fou furieux.
— Je vais avertir la famille d’Ophélie, annonce Alex, sortant son collègue de ses pensées. Tu devrais faire un saut à l’École centrale, histoire de retracer l’emploi du temps de la fille. Je les ai prévenus de ta venue. On se retrouve en fin de matinée.
À son arrivée à l’École centrale de Lille, Stéphane s’aperçoit qu’effectivement, il est attendu. Appelé par la secrétaire de l’accueil, le directeur met à peine une minute pour faire son apparition. Sa poignée de main ferme laisse entendre que l’homme a de la personnalité, mais ses traits sont tirés.
— Je vous remercie de nous avoir prévenus si rapidement. Suivez-moi, je vous prie, dit-il d’une voix lasse.
Guidant le policier à travers un dédale de couloirs, le directeur poursuit :
— C’est une tragédie. Ophélie Bourquin était une de nos étudiantes les plus brillantes. Et je ne dis pas ça pour faire de la communication. Nous avons, avant tout, affaire à de jeunes gens qui déploient d’énormes efforts pour réussir, qui peuvent connaître de terribles déceptions et qu’on doit parfois rassurer. Certains l’ignoreront toute leur vie, mais il est difficile de ne pas s’attacher à eux.
— Vous vous étiez attaché à mademoiselle Bourquin ?
— J’étais son tuteur en première année. Je n’arrive pas à croire qu’une telle atrocité ait pu avoir lieu. 
Posant finalement la main sur la poignée d’une porte, l’homme annonce :
— J’ai convoqué les camarades de mademoiselle Bourquin afin qu’elles vous aident à retracer son emploi du temps.
La porte du bureau s’ouvre sur trois jeunes femmes au teint pâle et aux yeux rougis. L’ambiance est lourde et le moment pénible. Stéphane décide d’entrer dans le vif du sujet.
— Est-ce que vous pouvez me résumer votre journée d’hier avec Ophélie ?
La première, après avoir pris une profonde inspiration, commence son récit. Les deux autres lui apportent leur soutien quand la peine devient trop forte, quand il devient insupportable de parler de leur amie au passé.
La veille, Ophélie Bourquin a suivi ses cours comme d’habitude. En fin de journée, ses amies et elle ont rejoint leur logement, chacune de son côté. Elles devaient ensuite se voir aux alentours de vingt et une heures.
— Vous savez ce qu’a fait Ophélie ?
— Elle a terminé un devoir de maths qu’on devait rendre aujourd’hui. Je le sais, car elle m’a appelé pour vérifier une formule.
— OK. Quand vous vous êtes retrouvées en début de soirée, est-ce que vous avez remarqué quelque chose d’inhabituel dans le comportement d’Ophélie ?
— Non.
Ensuite, les jeunes filles racontent qu’elles ont toutes rejoint le centre de Lille pour participer à une soirée à thème. Alors qu’il note l’adresse du bar sur son calepin, Stéphane demande :
— Vous y êtes allées comment, à cette fête ?
— En voiture.
— Je suppose que vous deviez revenir ensemble... Comment se fait-il que ça n’ait pas été le cas ?
Le policier s’interrompt, regarde les jeunes filles qui s’agitent sur leurs chaises. Un air de culpabilité s’installe sur le visage de l’une d’elles, probablement la propriétaire de la voiture.
— À trois heures du matin, on avait décidé de rentrer. Mais Ophélie était tombée sur un garçon qu’elle connaissait et comme elle avait des vues sur lui, elle voulait rester un peu.
— Et vous l’avez laissée...
— Elle nous a dit de ne pas nous inquiéter, qu’elle prendrait le métro...
— Vous n’avez pas protesté ! intervient une voix, à la droite de Stéphane.
Le directeur, un mélange d’effarement et de colère sur le visage, s’est redressé dans son fauteuil. Les trois étudiantes gagnent un degré de lividité supplémentaire.
Non, elles n’ont pas protesté. Et la question de savoir ce qui se serait passé, si elles l’avaient fait, les taraudera toute leur vie. Stéphane, qui a vu des témoins se gâcher l’existence avec des « si », intervient.
— Sauf votre respect, monsieur, mademoiselle Bourquin était majeure. Si elle était, à ce moment, en pleine possession de ses moyens, ses amies ne pouvaient en aucun cas la forcer à rentrer avec elles. 
Calmé, le directeur ne réplique pas. Après avoir noté le nom de l’homme rencontré par Ophélie Bourquin, Stéphane décide de prendre congé. Juste avant de partir, une dernière question lui vient :
— Le nom de Marie Baudoux vous évoque-t-il quelque chose ?
La seule réponse qu’il obtient, c’est le vide dans le regard des jeunes femmes.

De retour au commissariat, Stéphane découvre dans son bureau le tableau récapitulatif de l’enquête installé par Alex. La boule au ventre, le policier remarque qu’à la droite des photos de Marie Baudoux et d’Ophélie Bourquin, se trouve un espace vierge. La place pour une nouvelle victime ? L’arrivée d’Alex sort Stéphane de ses pensées :
— Je reviens de chez le légiste. Je te confirme qu’Ophélie Bourquin n’a pas subi de viol.
— Comme notre infirmière. On est sur le même mode opératoire.
— Ouais.
— Avec les parents, comment ça s’est passé ?
— Comme tu peux l’imaginer. Ils sont dévastés. Ophélie était une fille gentille. C’était leur grande fierté. Intelligente, bosseuse, raconte Alex. Elle avait plein de copains. On ne lui connaissait pas d’ennemi.
— Tu leur as parlé de Marie Baudoux ?
— Ce nom ne leur dit rien du tout. Ces filles n’ont rien en commun. Ça sent l’impasse. Et toi, tu as appris quoi ?
— Hier soir, Ophélie est bien allée en ville faire la fête avec ses amies. Mais elle n’est pas repartie avec elles. Elle a préféré rester avec un garçon, un certain Arnaud Sczymzak... 
Se passant une main dans les cheveux, Alex soupire :
— Tu dois y croire autant que moi... Mais bon, à défaut d’autre chose... Je vais interroger le bonhomme. Vérifier son alibi.
— De mon côté, je vais voir au service vidéo. Le technicien a peut-être quelque chose à me montrer.
— OK, on se tient au jus.  
Allant à la rencontre de l’analyste, Stéphane espère que ce dernier pourra l’aider.
— J’ai rien, annonce d’emblée le technicien quand l’enquêteur entre.
— Comment ça ?! Alex a demandé les vidéos de ce matin au PC sécurité ! Et il leur a dit de se bouger, en plus ! Tu n’as rien eu ?
— Ah si ! Le job a été fait. J’ai les images provenant de plusieurs caméras. On voit le tueur. J’ai pu retracer son cheminement, de son entrée dans la station de départ jusqu’à sa sortie à Quatre Cantons. Le meurtre aussi est dans la boîte. Mais rien ne me permet d’identifier le suspect.
— Montre-moi. 
Le technicien ne perd pas une seconde pour s’exécuter. Effectivement, les caméras ont capté à la fois tout et rien. Sous le regard effaré de Stéphane, l’assassin suit tranquillement Ophélie Bourquin dans la station Lille-Flandres, monte dans la rame et s’installe à quelques rangées de l’étudiante. Assise sur son siège, la jeune femme ferme les yeux, laisse sa tête reposer contre la vitre. De son côté, le tueur patiente, les jambes écartées, les mains sur les genoux.
Debout devant l’écran, Stéphane concentre son attention sur ce dernier. Pantalon noir évasé, veste de sport également noire dont la capuche est soigneusement rabattue sur le visage. Un jogging probablement. Stéphane remarque l’absence de bande blanche sur les vêtements. Le criminel voulait certainement éviter que le sang ne se voie sur les tissus. Un regard rapide sur les mains apprend au policier qu’elles sont cachées dans d’épais gants noirs. Du Kevlar. Stéphane comprend pourquoi les techniciens n’ont trouvé ni empreinte ni cheveu perdu sur les corps des victimes.
Sur la vidéo, le temps s’écoule. Stéphane est effaré par l’absence de méfiance d’Ophélie Bourquin. Sa femme, seule, face à cet inconnu pas très net, serait descendue de la rame. Mais l’étudiante n’est pas épouse de policier. Sa nuit blanche a dû endormir sa vigilance.
Après quelques minutes, Ophélie s’anime sur son siège, probablement à l’annonce du terminus, et se dirige vers les portes du train. C’est là que le tueur se lève. Soudain, il semble gigantesque. Son aura maléfique crève l’écran. Au fur et à mesure que le dénouement fatidique approche, Stéphane sent son cœur s’affoler dans sa poitrine. La silhouette noire se place derrière la jeune fille. La suite se passe dans une lenteur insupportable. Ophélie, attaquée par surprise, se défend avec la force du désespoir. Chaque seconde que dure ce ballet sadique, chaque seconde où l’étudiante a ressenti la peur, la seconde où elle a senti arriver la fin, sont autant de secondes de trop pour Stéphane. La vue du corps inerte d’Ophélie tétanise le policier. Abandonnant sa victime sur le sol, le tueur se redresse et descend sans être inquiété. C’est fini.
Le technicien disait ne rien avoir. Mais en réalité, cette vidéo en a beaucoup appris à Stéphane sur celui qu’il cherche. Maintenant, il sait qu’il a affaire à quelqu’un de malin et d’organisé. Pas une fois, l’assassin n’a offert son visage aux caméras. Préparé, il connaissait leur emplacement.
Un coup d’œil à sa montre apprend au policier qu’il devrait rentrer dîner. Après avoir remercié son collègue-technicien, il quitte le commissariat.
À la maison, règne une ambiance de guerre froide. Les soupirs de Virginie, les claquements de louche sur les casseroles sonnent comme autant de reproches. Croisant le regard rempli de sympathie de Julien, son fils aîné, Stéphane se rappelle soudain l’objet de sa faute. Il n’a pas le temps d’ouvrir la bouche, que sa femme laisse éclater son exaspération :
— Tu as demandé à ton garçon comment s’est passée son épreuve ?
— J’allais le faire... 
Virginie ne l’écoute pas :
— Tu peux me dire pourquoi tu t’es encore débiné ? C’était quoi ? Un cassos qui tapait sur sa femme ? Un vol à main armée ? Quelqu’un en danger de mort ?
— M’man, essaie de s’interposer Julien.
De son côté, Stéphane lutte pour conserver son calme. En vingt ans de mariage, c’est la première fois que Virginie s’emporte devant les enfants. En proie à la déception et à une colère dévorante, elle franchit toutes les lignes qu’elle s’était gardée de transgresser jusque-là.
— Je vois à ta tête que c’était plus grave encore. Il n’y avait déjà plus rien à faire, c’est ça ? Tu plantes ton fils le jour de son bac pour un macchabée ? T’es au courant qu’il n’était plus à une minute près, celui-là ?
— Bravo ! Quelle élégance ! Mais tu t’es vue ? On dirait une gamine capricieuse, s’emporte Stéphane.
— Ce que je veux dire, c’est que nous sommes là, nous, et on passe notre vie à t’attendre ! 
Sur ces derniers mots, Virginie se rassoit tandis que son mari se lève de table.
— J’ai plus faim. 
Avant que le policier ne quitte la pièce retentit le bruit d’une fourchette jetée dans une assiette. Julien, debout, fusille ses parents du regard.
— Vous faites chier tous les deux !
L’adolescent se réfugie dans sa chambre. Stéphane sort sur la terrasse.
Dehors, le bleu du ciel se dilue dans le rose orangé du crépuscule. Rien à voir avec les nuages moroses du matin. Stéphane se rappelle que son père avait, lui aussi, l’habitude de prendre l’air, seul, en fin de journée, qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige. Mineur de fond, il disait que c’était l’unique moment de la journée où il pouvait vraiment respirer. Enfant, Stéphane imaginait son père couché dans des tunnels si étroits qu’ils manquaient, à chaque instant, de l’écraser. Aujourd’hui, lui-même a l’impression de ramper dans les méandres sombres de l’âme humaine.
La sonnerie de son portable tire Stéphane de ses pensées. Un SMS lui apprend, sans surprise, que le petit copain d’Ophélie Bourquin est lavé de tout soupçon. Le policier soupire. Cette affaire lui semble tellement opaque, qu’il espère voir venir un miracle. De toute sa carrière, c’est la première fois qu’il se retrouve devant un cas de figure semblable. Deux victimes que tout sépare. Un mode opératoire macabre et inédit. Peut-être Alex et lui devraient-ils demander de l’aide aux collègues de Paris, avant que cela ne prenne trop d’ampleur et que les journaux en fassent leur quatre-heures...
C’est la question qu’il se pose au moment où Virginie caresse son épaule d’une main repentante. Un air chagrin sur le visage, elle se blottit contre le dos de son mari :
— Je suis désolée, je ne voulais pas m’emporter comme ça.
— Je sais. Crois-moi, j’aurais bien aimé accompagner Julien à son épreuve. Je n’avais vraiment pas besoin que tu en rajoutes. J’ai pas bien compris pourquoi tu as décidé de péter les plombs comme ça.
— J’ai juste l’impression que tu passes à côté de notre famille. Ton boulot, c’est une mission pour toi, je le sais. Mais parfois, je me dis « à quoi bon ? » J’ai peur qu’un jour, tu ne rentres pas. J’ai peur que les enfants ne gardent à l’esprit que les moments où tu étais absent plutôt que ceux où tu étais là pour eux. C’est pas juste. Tu prends des risques, tu fais des sacrifices... Elle est où la reconnaissance ?
— C’est comme ça, c’est le job. Il faut bien quelqu’un pour arrêter les méchants, hein ?
Radoucie, Virginie sourit tristement.
— Le pire dans tout ça, dit-elle, c’est que Julien n’était même pas fâché que tu ne l’accompagnes pas, ce matin.
— Je sais. C’est pas grave. Comment s’est passée son épreuve ?
— D’après lui, pas trop mal.
— Tant mieux.
L’horizon retient, à peine, les derniers rayons du soleil. Virginie s’éloigne dans un froissement d’étoffe.
— Tu viens te coucher ?
Le policier ne se fait pas prier. Une demi-heure plus tard, il dort du sommeil du juste.
Au milieu de la nuit, la sonnerie de son portable l’en extirpe :
— On en a un autre, annonce Alex d’une voix lasse.
— Il va vite en besogne, l’enfoiré !
— Ouais, mais cette fois-ci, la victime est un homme. 
Quelques heures plus tard, les deux policiers s’arrachent les cheveux devant leur tableau, les yeux rivés sur la photo de la dernière victime. Georges Maréchal, cinquante-quatre ans, père de deux adolescents. Cuisinier dans un restaurant du centre de Lille, il a été tué, aux alentours de minuit, dans la rame de métro qui le ramenait chez lui. Le mode opératoire est identique à celui des deux autres crimes, à un détail près : l’assassin a utilisé le barbelé pour lui lier les mains, non pas sur le visage, mais de chaque côté.
— Putain, je pige plus rien. Je croyais qu’il en avait qu’après les femmes. Il a même changé sa manière de faire, s’énerve Alex.
— C’est peut-être pas important pour lui.
— On n’a pas de mobile. Pas une seule empreinte. Pas une image qui permette d’identifier ce dingue. Pas une foutue branche à laquelle se raccrocher.
En proie à l’agitation, Alex marche en va-et-vient devant le tableau. Soudain, il se fige. Attrapant un feutre, il tente d’expliquer l’idée qui lui traverse l’esprit.
— On est d’accord que la mascarade avec le barbelé a son importance. Et si pour les filles, il n’avait pas attaché les mains sur le visage, mais seulement sur une partie. Genre la bouche, ou les yeux.
Il gribouille quelque chose sous chaque photo de victime. S’écartant du tableau, il laisse voir à Stéphane son œuvre :
— Ça te fait penser à rien ?
Le premier dessin sous le nom de Marie Baudoux représente un visage avec les mains sur les yeux. Celui d’Ophélie Bourquin montre une figure avec les mains sur la bouche. Le personnage de Georges Maréchal se cache les oreilles.
— On dirait les babioles qu’on trouve dans les magasins de chinoiseries... mais, honnêtement, je ne te suis pas. 
Alex, qui s’est jeté sur son ordinateur, pianote frénétiquement. Au bout de quelques secondes, un léger sourire se dessine sur ses lèvres :
— J’ai trouvé. Ces trucs ont un nom : les Singes de la sagesse. Un proverbe y est rattaché : “Ne pas voir le mal, ne pas entendre le mal, ne pas dire le mal”. D’après ce que je lis, il n’arriverait que du bien à ceux qui suivraient cette règle.
— Si je comprends ta réflexion, reprend Stéphane, nos victimes n’auraient pas suivi cette règle. Elles ont vu le mal, elles ont entendu le mal et elles ont dit le mal.
— Donc...
— Des témoins ! Il est là notre lien !
Alex enchaîne :
— Ces trois-là ont dû être témoins de quelque chose de pas très clair et leur apparition à un procès a dû faire plonger quelqu’un. La vengeance, c’est un bon mobile, non ?
— Un classique, je dirais. Il faut creuser dans ce sens. On tient un truc.
Les jours suivants ne connaissent pas de nouveaux meurtres. Même s’ils ne perdent pas de vue leur objectif, cette accalmie apporte un peu de réconfort à Stéphane et Alex. Elle donne d’ailleurs plus de poids à l’hypothèse de la vengeance. Si le tueur a éliminé toutes ses cibles, le bain de sang peut cesser.
Néanmoins, les dernières recherches des deux policiers restent infructueuses. Assis devant son ordinateur, Stéphane ronge son frein. La sonnerie du téléphone le tire de ses réflexions. À l’autre bout du fil, il reconnaît la voix du légiste :
— Je viens de ramasser deux corps pour les stups. Je crois que vous devriez venir les voir. 
Lorsque Alex et Stéphane entrent dans la salle d’autopsie, ils trouvent le spécialiste occupé à photographier les cadavres de deux hommes. S’approchant des tables, les policiers notent la présence de lacérations sur de multiples endroits des corps, mais avec une forte concentration sur les avant-bras et les pieds.
Posant son appareil photo, le médecin tend un dossier ouvert à Stéphane.
— Ils avaient les mains et les pieds embobinés dans le barbelé. Bien serré. C’est dans les extrémités du corps qu’il y a le plus de terminaisons nerveuses, explique-t-il. Je peux vous dire qu’ils ont morflé.
— La cause des décès ?
— Exsanguination due à une perforation des carotides gauches et droites.
— Comme nos victimes. Il y a des similitudes, on dirait.
— Mais il y a aussi des différences. Ils n’ont pas été tués à l’endroit où on les a trouvés.
— Tu les as ramassés où ?
— Ils ont été découverts dans un terrain vague de Villeneuve-d’Ascq par une vieille dame qui promenait son chien.
— Autre chose ?
— J’ai relevé, sur les deux corps, des marques semblables à celles que laissent les tasers.
— Sans blague ? On n’a pas du tout affaire au même procédé, s’exclame Alex. Ce n’est pas notre suspect...
— Peut-être. Ou bien, pour tuer nos deux gaillards, il a préféré prendre des précautions, explique le médecin.
— On sait qui ils sont, au moins ?
— Dylan Decoopman et Cyril Dierckens. Connus par nos services pour vol avec violence, cambriolage, recel, et trafic.
— De vrais enfants de chœur !
— Dierckens avait aussi écopé de deux ans de prison pour avoir tabassé sa petite copine. Voilà tout ce que je peux vous dire, messieurs. 
Les deux policiers prennent congé, après avoir remercié le légiste. Sur le chemin du retour, dans la voiture, Alex ne dit pas un mot. Stéphane, lui non plus, ne se sent guère en joie. Ces informations n’ont fait que renforcer ses doutes.
— Le toubib est convaincu d’être dans le vrai, lance soudain Alex. Et si c’était nous qui nous étions plantés ?
— Explique-toi.
— On est partis sur l’hypothèse que Marie Baudoux, Ophélie Bourquin et Georges Maréchal avaient été des témoins trop bavards. Et si, en réalité, ils avaient été passifs ?
— Ils auraient été tués... pour n’avoir rien fait ?
— Oui. Je crois que ces trois-là ont vu quelque chose de mal se passer, et qu’ils ne sont pas intervenus.
— Tu penses à des témoins d’agression ?
— Oui. Et le métro a une symbolique. Si ça n’avait pas eu d’importance, il les aurait tués n’importe où, mais autre part.
— Le réseau compte des milliers d’usagers, on devrait avoir autant de morts, si on suit ton raisonnement.
— Pas si le drame a eu lieu aux heures creuses ! N’oublie pas que Marie Baudoux était infirmière, elle ne travaillait pas aux heures de bureau. Et Georges Maréchal terminait son service en fin de soirée.
— Dans ce cas, disons que les macchabées des stups soient les auteurs de l’agression. Pourquoi il ne les a pas tués au même endroit ?
— Il a peut-être jugé plus prudent de s’organiser autrement. S’il a été victime de ces deux gars, il savait de quoi ils étaient capables, s’explique Alex.
— Il leur a bien rendu la monnaie de leur pièce en tout cas. Œil pour œil, dent pour dent. Ce qu’il a subi devait être extrêmement grave...
— Je vais chercher du côté des incapacités totales de travail qui ont duré plusieurs mois. 
De retour au bureau, Alex s’attelle à la tâche et au bout de quelques minutes, Stéphane voit la satisfaction apparaître dans les yeux de son ami.
— Tu trouves ?
— Oui. Je pense que tu devrais t’asseoir.
— Pourquoi ?
— Notre candidat est en réalité une candidate. 
Camille Delaurent, trente ans, ancienne comédienne au théâtre de Lille. Quand Alex et Stéphane se rendent à son domicile, elle ne cherche pas à se cacher derrière des mensonges. Les techniciens de la brigade scientifique retrouvent, dans son garage, une bobine de fer barbelé et dans sa cheminée, les restes calcinés de la tenue qu’elle portait au moment des meurtres.
L’assassin est hors d’état de nuire, mais Stéphane n’en tire aucune satisfaction. Cette femme n’est plus que le fantôme d’elle-même. La vie l’a passée au rouleau compresseur. Son histoire est tellement sordide que le policier se sent coupable de devoir la livrer à la justice.
Deux ans plus tôt, comme à son habitude, Camille prend le métro pour rentrer chez elle après une représentation. Il est tard. Dans la rame se trouvent trois autres personnes. Deux jeunes hommes montent, à leur tour. Camille est jolie, elle attire le regard. Ils s’approchent. Leurs intentions sont sans ambiguïté. Le premier lui palpe les fesses, l’autre l’attrape par le visage et la force à l’embrasser. Les deux puent l’alcool. Camille supplie, hurle, se débat. Ses agresseurs la bousculent. Alors qu’elle chute au sol, ils lui assènent des coups de pied aux côtes et à l’abdomen. Après ça, ils s’enfuient. Camille était enceinte de quatre mois. L’enfant n’a pas survécu.
Un rictus sur le visage, la victime-assassin raconte :
— Pour arrêter l’hémorragie et me sauver la vie, les médecins m’ont fait subir une hystérectomie. Non seulement j’avais perdu mon bébé, mais en plus mes agresseurs m’avaient même retiré la capacité de retomber enceinte. Après ça, j’ai perdu le goût à la vie.
Porter un enfant en soi, le sentir bouger, c’est un bonheur indescriptible. Quand cette joie meurt, vous mourez avec elle. Comme je n’arrivais pas à remonter la pente et que mon compagnon ne parvenait plus à me soutenir, mon couple a volé en éclats. J’ai complètement sombré. Ma famille m’a fait interner en hôpital psychiatrique. Quand, des mois plus tard, je suis sortie, la police n’avait toujours pas trouvé mes agresseurs. J’ai donc décidé de faire le sale boulot moi-même.
— Mais les trois autres, ils ne vous ont rien fait...
— Rectification : ils n’ont rien fait. Réfléchissez un peu. Ils étaient trois. Il y a des boutons d’arrêt d’urgence dans les rames de métro. Si l’un d’entre eux avait poussé un de ces boutons. Si l’homme avait cherché à s’interposer ou si une des femmes avait crié, mon enfant serait peut-être encore en vie. Au lieu de ça, les filles se sont serrées l’une contre l’autre comme des perruches terrifiées. L’une d’elles était infirmière. Son job, c’était d’aider les gens, non ? L’homme est resté tétanisé. Ils ont juste appelé les secours quand mes agresseurs se sont enfuis. Ce que j’ai fait n’est que justice. Pas pour vous. Mais pour moi et pour mon enfant, oui ! Ils ont simplement payé le prix de leur lâcheté. L’ironie dans tout ça, c’est que deux semaines après mon agression, à la suite d’un viol, la mairie de Lille a fait installer des caméras partout dans le métro, et a largement communiqué sur le sujet, en guise de dissuasion. 
Au terme de l’audition, Stéphane se sent lessivé. Deux ans auparavant, Camille Delaurent ignorait, en se levant ce matin-là, que sa vie basculerait du rêve au cauchemar. Ce jour-là, des innocents se sont retrouvés du côté des complices. Stéphane, en se levant aujourd’hui, ignorait qu’il se sentirait soudain écœuré, par la société individualiste qu’il défend depuis des années. Dans le fond, il s’est toujours trompé. Les choses auraient pu être bien différentes, à un « si » près. Parce que le mal triomphe quand les hommes de bien n’agissent pas.

PRIX

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Lyriciste Nwar · il y a
Aurelie je vote
Voici mon lien pour le concours prix rfi jeunes écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Marie-Françoise · il y a
bon je vous découvre un peu tard, mais je vote qd mm car c'est super bien écrit. Mon lapin brun est en finale jusqu'à demain viendrez-vous le soutenir ?
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Armelle Drouffe · il y a
C’est captivant! Bravo!
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MCV · il y a
Fort bien écrit, et sans temps mort (si j'ose dire). La prochaine fois, au moment de prendre la ligne 4 Cantons, j'hésiterai et je choisirai V'Lille...
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Lllia · il y a
J’adore. Ce texte est lourd de sens, et l’intrigue est menée avec brio. Beau talent!

Je participe aussi à un concours de dessin si tu souhaites jeter un coup d’oeil:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/victoire-weasley

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Potter · il y a
Très bien écrit, mes 5 voix !!!!
N'hésite pas à venir jeter un coup d’œil à mon dessin finaliste : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3?all-comments=1&update_notif=1533195954#fos_comment_2874290

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Florane · il y a
Il est très bien votre texte. Et bien écrit
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Bridget38 · il y a
..les coupables d aujourd'hui ont souvent été des victimes hier..beau sujet bravo
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Plumareves · il y a
Mon soutien renouvelé pour cette captivante nouvelle.
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Marie · il y a
Je n'avais pas lu votre texte la première fois, mais j'arrive à temps pour vous donner mes voix. Bravo pour ce texte que j'ai particulièrement aimé et bien écrit.
Si vous avez un peu de temps pour la lecture, viendrez vous soutenir mon TTC ?. D'avance merci de votre passage
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/loin-des-yeux-loin-du-coeur

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