Translation

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J'avais 20 ans sur ma photo de profil. Je rêvais de devenir écrivain. 20 ans plus tard, parce qu'on a toujours 20 ans et qu'il n'est jamais trop tard, je me laisse aller à rêver d'une autre  [+]

La translation est un mouvement de forme, mathématique, basique, cartésien. C'est binaire, vrai ou faux. Il n'y pas de place pour le doute. C'est tout sauf relatif à la vie réelle. Doute, hésitation, retour en arrière, erreur, approximation, la vie n'est pas mathématique. Il n'y a de place ni au regret ni au remord dans une formule mathématique. Il n'y a qu'une vérité plate, sans émotion. Il n'y a ni colère ni tendresse. Il n'y a aucunes larmes, qu'elles soient de tristesse ou de joie. Rien. Aucun sentiment. Un peu comme Céline lorsqu'elle annonça à Eric, sur un ton monotone, que c'était terminé entre eux. Il l'avait invitée au restaurant pour fêter leur cinquième année d'amour sans la moindre imperfection, ou presque.

Ils s'étaient rencontrés à la fac. Le coup de foudre ou quelque chose dans le genre. Il était réservé, elle était libre comme l'air. Les extrêmes s'était attirés. Ça lui plaisait bien, à lui. Visiblement, alors qu'ils vivaient ensemble depuis deux ans, elle avait commencé à s'ennuyer. Apparemment, ce n'était pas génial au lit et il manquait de conversation de manière générale, de caractère aussi. C'était sans doute pour ces deux dernières raisons qu'il l'avait laissée partir sans un mot, sans combattre. Il avait simplement terminé son repas sans grand appétit. Il avait payé l'addition et était rentré chez lui, chez eux. Les affaires de Céline n'étaient déjà plus là. Il s'en était douté.

Elle lui avait demandé de ne pas rentrer immédiatement. Il avait marché pendant près d'une heure. Ça correspondait, grosso modo, à trois fois le tour du pâté de maison en prenant le temps de regarder les mêmes vitrines éteintes à chaque passage. Ces mocassins étaient trop chers pour son budget. Ça l'arrangeait. Il n'aimait pas les mocassins.

Il n'était rentré qu'en voyant la voiture qu'il connaissait si bien s'éloigner dans la nuit. Il avait malgré tout espéré se tromper. Peut-être qu'elle plaisantait. Elle plaisantait beaucoup. Pas cette fois.

On l'avait prévenu, pourtant, que ça finirait ainsi. Elle n'était pas faite pour lui. Lui, il était promis à un brillant avenir d'expert-comptable quand elle préférait jouer les filles de l'air. Elle n'avait fréquenté la fac que pour rencontrer un gars comme lui, une bonne poire. Elle était probablement partie avec un médecin ou un avocat. Lui, il finirait vieux trop tôt. Il aurait une calvitie à trente ans et ne jouerait pas au golf. Il ne pourrait jamais l'emmener en vacances dans un quelconque archipel des mers du sud. Avec un peu de chance, il lui aurait fait deux enfants qui se seraient mis à se droguer à l'adolescence. Elle aurait fini par le tromper, tôt ou tard, si ce n'était pas déjà fait. Il ne perdait pas au change tout bien réfléchi. Il les entendait déjà ses parents. Ils lui auraient parlé de Clotilde, la fille des Martin. Elle, elle était encore vierge, c'était sûr. Pas comme l'autre. Ils ne l'ont jamais aimée, l'autre. En plus, elle porte des strings. On les voit. Ils dépassent de ses jeans. C'est vulgaire les strings. C'est pour les putes. Ils lui auraient trouvé tous les défauts du monde entre le gigot et le fromage. Eric soupira.

Non, décidément, la réalité n'était pas mathématique. Ce soir là, Eric se coucha sans envie particulière. Il trouva le sommeil vers six heures du matin et le réveil sonna deux heures plus tard. Il n'était ni fatigué ni endormi. Il se contenta d'une douche et d'un café froid avant de prendre le bus pour rejoindre son lieu de travail. D'expert-comptable il n'avait que les diplômes. Il passait ses journées derrière un bureau au milieu d'un service dont il ne se souciait pas. Il travaillait mécaniquement, par réflexe. Rien d'exaltant.

Il repensa à Céline tandis qu'il attendait que la photocopieuse soit réparée. A sa place, il serait parti également. Sa vie manquait de folie. Elle ne reviendrait pas mais il devait, malgré tout, changer quelque chose. A force de routine, ce serait lui qui partirait. Douze étages, ça devait être suffisant, pensa-t-il. C'était mathématique.

Le soir, il rentra chez lui, comme d'habitude. Il prit une bière dans le frigo et s'installa devant la télévision, comme d'habitude. Cette fois, il ne la termina pas. Il l'abandonna à son triste sort sur la table basse du salon. Il prit une douche puis fouilla dans l'armoire de la chambre à coucher. Des vieilleries, des costumes bon marché, rien de particulier. Eric retrouva une chemise et un pantalon que lui avait offert Céline. Ça datait de leur première année d'idylle. Ils avaient été invités au mariage d'une cousine éloignée, de son côté à elle. Céline avait rattrapé le bouquet. Eric souffla un rire nasal. Ironie.

Finalement, il prenait plutôt bien les choses. Mieux qu'il ne l'aurait cru en tout cas. Il s'habilla, se parfuma et resta un instant devant le reflet que lui renvoyait le miroir de la salle de bain. Devait-il se raser ? Il était peut-être un peu tard pour y penser. Il haussa les épaules. Il avait la peau à peine rugueuse d'une barbe du soir. Encore fallait-il qu'il passe les doigts à rebrousse poil. Il n'était pas particulièrement viril. Il n'était pas non plus efféminé. Il ne faisait pas de sport mais il restait, selon son estimation personnelle, dans la moyenne hétéro. Ça irait bien comme ça.

L'objectif du soir était assez simple : socialiser. Eric se rendit dans un club à la mode qui avait ouvert ses portes récemment. Tout le monde n'en disait que du bien. L'endroit constituait un bon point de départ vers une nouvelle vie. Il n'y avait pas de folie à faire. Eric voulait simplement boire quelques verres, s'aérer l'esprit et ne penser à rien. Il laissait au hasard le choix de déterminer les chemins à emprunter. Il se sentait en parfait équilibre entre le lâcher prise et le tenir bon. La nuit était pleine de promesses.

A son arrivée, Eric constata avec une pointe de satisfaction qu'une longue file d'attente s'était déjà amorcée devant les portes du club. Un visagiste entouré de deux armoires à glace filtrait les postulants au Saint-Graal de la fête. Eric se glissa prêt d'un groupe de jeunes demoiselles aussi belles qu'elles lui paraissaient superficielles. Elles entreraient, c'était une certitude. Elles avaient l'air jeunes, probablement trop pour être majeures. Eric sortit sa carte d'identité et, lorsque le portier sembla suspicieux, il proposa généreusement son aide aux groupe de demoiselles en détresse. Echange de bon procédé. Tout ce petit monde entra et se sépara dans le même temps. Eric laissa les jeunes femmes au vestiaire et pénétra dans la sacro-sainte salle de bal. Cendrillon n'avait qu'à bien se tenir.

Bien que la musique ne soit pas dans ses préférences, il laissa l'illusion festive bouger son corps en suivant presque le rythme. Il déambula entre les petits groupes présents et se dirigea vers le but de sa quête. Le comptoir n'était pas très loin, belle aubaine. Eric trouva une place où s'asseoir, un peu à l'écart. Il avait ainsi un bon point de vue tout en restant assez discret pour ne pas être trop dérangé. Le changement ne pouvait pas être radical. C'était au-delà de ses capacités, de sa personnalité. Il avait conscience de faire un effort. Ce n'était pas insoutenable mais il se rendait compte que c'était moins évident qu'il ne l'avait imaginé. Il commanda un whisky. Il n'avait aucune crainte particulière sur son état potentiel d'ébriété. Il vivait à quelques pâtés de maisons. Ses pieds suffiraient à le ramener chez lui. Quelques verres ne lui feraient pas de mal, vu les circonstances.

La musique était un peu trop forte, un peu trop rapide pour lui mais, visiblement, tout le monde semblait bien s'amuser. Eric sentit son corps se détendre et l'alcool ébrécha les quelques barrières défensives qu'il avait dressé autour de lui.

Alors qu'il faisait un petit tour d'horizon des forces en présence, son regard s'arrêta sur la silhouette d'une jeune femme qui devait avoir à peu près son âge. Ses cheveux lisses et sombres lui tombaient au bas des reins. Elle était belle, du moins à son goût. Il estima qu'elle devait être méditerranéenne, probablement d'origine espagnole ou italienne. Elle parlait avec le barman et, sans l'entendre, Eric la voyait rire. Il lui trouva beaucoup de charme, de charisme. Encore une qui était tout son contraire. Il se demanda pourquoi il n'était attiré que par ce genre de femmes. Ça devait être son côté masochiste.

La jeune femme au teint hâlé dut sentir qu'il la dévisageait. Leurs regards se croisèrent. Elle lui sourit puis porta son verre à ses lèvres avec une gestuelle outrageusement séductrice, presque sexuelle. Eric déglutit avec force. Lui qui se voyait loup dans la bergerie n'était en fait qu'un agneau sans défense. La jeune femme quitta son poste et s'approcha de lui. Eric n'aurait su dire si le temps avait ralenti ou si c'était cette démarche chaloupée qui l'hypnotisait. Elle s'installa à ses côtés et le dévisagea l'espace d'un instant qui dura une éternité.

- Moi c'est Nina.

Eric tenta de se présenter en gardant une certaine contenance mais les tremblements de sa main le trahirent. Il peina à porter le verre à sa bouche et faillit s'étouffer en buvant une gorgée d'alcool subitement trop fort pour lui. Il se mit à rougir. Il loua les lumières tamisées. Finalement, l'ambiance n'était pas si mal.

Nina lui sourit avec tendresse et posa négligemment la main sur le poignet de l'apprenti fêtard. Un long frisson lui parcourut l'échine. Entre la sensation de danger et la séduction, son cœur balançait. Nina dut s'en apercevoir et elle parvint à le calmer de sa voix douce et suave. Elle avait un léger accent. Eric ne s'était pas trompé.

Nina était espagnole, arrivée en France quelques années plus tôt pour ses études. Elle était tombée amoureuse du pays et avait fini par s'installer avec son compagnon du moment. La conversation dévia vers leurs déconvenues communes. Finalement, ils passèrent la soirée ensemble à discuter autour d'une bouteille de whisky.

En réalité, Nina était bien différente de Céline. Elle respirait la joie de vivre. Elle était artiste-peintre mais ne vivait pas encore de son art. Eric la trouvait passionnante. Elle faisait la conversation et il buvait ses paroles religieusement. Ça ne paraissait pas déranger la jeune femme outre-mesure. Ils semblaient s'accorder à merveille. A la fin de la soirée, ils quittèrent le club ensemble avec l'impression de se connaître depuis toujours.

L'air de la nuit leur permit de se rafraîchir les idées, si tant était que ce fut possible. Ils se regardèrent avec des sourires niais. Un lien s'était tissé entre eux, indubitablement. Eric prit la main de Nina dans la sienne et le couple improvisé fit quelques pas dans la rue. Il était encore trop tôt pour que les fêtards du soir n'envahissent le silence et ne le bousculent de leur ivresse. Eric s'arrêta. Nina en fit autant avec un léger temps de retard suffisant à la placer devant lui. Il la prit dans ses bras et déposa un long baiser sur les lèvres qui se tendaient vers les siennes avec envie. Nina portait une robe d'été légère. Eric sentit son corps, sa féminité, sa poitrine se presser contre son torse. Après quelques secondes d'un baiser brûlant, il repoussa Nina violemment. Il la regarda avec horreur et dégoût. Il cracha sur le sol et s'essuya la bouche d'un revers de la main.

- Tu me dégoûtes.

Eric cracha à nouveau sur le sol et partit en courant comme s'il venait de voir un fantôme. Nina tendit la main vers lui et cria avec l'énergie d'un désespoir certain.

- Attends ! Je peux tout t'expliquer !

Pour Eric, il n'y avait rien à expliquer. Alors que leurs deux corps se pressaient l'un contre l'autre, il avait compris le secret de Nina bien malgré lui. Visiblement, des deux il n'était pas le seul à habiter un corps capable d'exprimer son excitation par un mouvement de sang bien précis.

Eric entra chez lui en trombe et se rua vers la salle de bain. Il fit couler l'eau dans le lavabo et plongea la tête sous le flux glacé. Nina était le premier transsexuel qu'il rencontrait de sa vie. Ou la. Peu importe. Pourtant elle était belle, intelligente, drôle. Eric glissa vers le sol sans éteindre le robinet. Il posa le dos contre le grès de la baignoire et se recroquevilla. La tête enfouit contre ses genoux, il se mit à pleurer. Il ne savait pas vraiment pourquoi. Elle lui plaisait. Elle lui avait plu. Un sentiment d'injustice l'envahit. Ce même genre de sentiment qui vous fait croire que le malheur du monde pèse sur vos épaules. L’apitoiement, même s'il y avait pire dans la vie, était de rigueur. De Céline à Nina, c'était surtout cette sensation irrépressible d'avoir été trahi qui s'écoulait sur les joues d'Eric. Trop naïf. Trop doux. Trop con. Après la tristesse vint la colère. Une colère vaine, futile. Eric tapa du poing sur le sol carrelé.

- Fait chier.

La nuit fut courte et le repos tout sauf salvateur. Eric arriva sur son lieu de travail avec la tête de celui qui n'a pas assez dormi. Il s'installa devant son ordinateur et ignora ses collègues la majeure partie du temps. Il était perdu dans ses pensées, dans ses doutes. A plusieurs reprises il se connecta à internet sans remplir le champ de recherche. Il ne restait plus beaucoup de temps avant que sa journée de travail ne se termina lorsqu'il se décida enfin à écrire ce mot qu'il avait dressé en tabou. Il valida sa recherche et posa un regard perplexe autant que dégoûté, peut-être faussement, sur les photos d'êtres humains hybrides, mélanges des deux sexes.

Quelque chose l'intriguait plus qu'il n'osait se l'avouer. Peut-être était-ce une certaine forme d'attirance. Au fond de lui, il savait qu'il ne devait son hétérosexualité qu'au regard que la société posait sur lui, à son éducation et à sa propre peur de la non-conformité. Il décida de regarder des photos d'hommes nus. Il n'y trouva aucun intérêt particulier. Non, définitivement, il n'était pas homosexuel. C'était sa conviction la plus intime. Il retourna sur la page précédente et fronça les sourcils.

- C'est quoi cette merde ?

Il souffla ces quelques mots entre ses lèvres closes. Qu'est-ce qui n'allait pas chez lui ? Il prit son smartphone et chercha un numéro dans son répertoire. Quelques secondes plus tard, une voix féminine et amicale résonna contre son oreille.

- Hey Eric ! Ça va ?
- Je peux te parler ?
- Bien sûr. Passe ce soir. On se fera un apéro. Ça fait longtemps.

La conversation ne s'éternisa pas. Il était temps de partir. Eric quitta son lieu de travail sans plus de cérémonie. Il rentra chez lui sans faire de détour et tenta de laver ses pensées sombres sous la douche. Julie saurait répondre à ses questions. Elle était son avis féminin. Là, il sentait bien que quelque chose lui échappait, qu'il n'avait pas toutes les clés. Julie était comme toutes les femmes qu'il semblait apprécier le plus : exubérante. Encore une. Sa damnation et son salut.

Il avait à peine appuyé sur la sonnette que la porte s'ouvrit. Elle était là avec son sourire démesuré. Julie. La petite blonde ne payait pas de mine mais ce n'était pas le sujet de préoccupation des personnes qui la fréquentait. Elle fit entrer Eric sans attendre et elle attendit d'avoir fermer la porte pour se jeter dans ses bras. Comment pouvait-on être aussi petite et peser aussi lourd ? L'enthousiasme doit avoir sa propre mesure de masse. Elle prit le main d'Eric et le guida sur le chemin du salon. Elle s'empressa de le faire asseoir et de lui servir un verre. Le ton qu'il avait employé lors de leur courte conversation téléphonique avait été assez énigmatique pour mettre en alerte tout ses sens.

- Alors, raconte-moi tout.

Par où commencer ? Par le début, certainement. Eric lui raconta comment Céline l'avait quitté, comment il avait décidé d'amorcer un virage dans sa vie et comment il avait rencontré Nina. Julie ne tenait plus en place. Elle battit des mains comme si elle se trouvait au spectacle et ne put s'empêcher de marquer son excès d'enthousiasme.

- J'ai toujours su que t'étais gay !
- Ça n'a rien à voir.
- Rhooo ça va, je te taquine. Je sais bien que ça n'a rien à voir. Rabat-joie.

Si le mot blasé devait prendre forme, il ressemblerait fortement à l'expression inscrite sur le visage d'Eric à ce moment précis. Julie promit de se taire et laissa Eric exprimer ses doutes sur ce qu'il ressentait. Elle l'engagea à explorer les recoins de sa personnalité et à laisser les barrières qu'il avait lui même dressé s'effondrer. L'argumentaire sur le bien fondé des expérimentations personnelles se poursuivit pendant la majeure partie de la soirée. L'alcool aida à délier les langues autant que les esprits. Au final, Eric retourna chez lui avec au moins autant de nouvelles questions que de réponses. Il finit par s'endormir et ses rêves furent remplis de toutes ses contradictions. Le lendemain voyait naître le premier jour d'un weekend qu'il passa à explorer les confins de ses désirs sexuels.

Il lui fallut beaucoup de temps pour déterminer où se trouvait la frontière entre simple fantasme et une réelle aspiration à un mode de vie, quel qu'il soit. Était-il prêt à franchir le pas ? Il y avait une différence marquée entre la fascination pour un corps entre deux genres et l'affection qu'il se sentait capable de donner à une personne. La plupart des photos qu'il regardait lui plaisaient, du moins le haut du corps. Il trouvait les transsexuelle plus belles que les femmes, dans la majeure partie des cas. Il n'en restait pas moins évident que la partie inférieure devait, elle aussi, servir à quelque chose au sein d'une relation construite. Paradoxe.

Il se sentait aussi pleinement hétérosexuel qu'attiré par ce qui ne faisait pas partie de sa propre sexualité. Il finit par entrer en contact avec Lucie, transsexuelle de son état. Ils entamèrent une conversation qui se rapprochait plus de l'épistolaire que du véritable tchat. Jour après jour, Eric se rendait à son travail et rentrait chez lui avec l'impatience du correspondant qui attend des nouvelles d'un proche à l'autre bout du monde. Les deux presque anonymes échangèrent leur points de vue respectifs. Lucie posait les questions et Eric se livrait plus qu'il ne l'avait jamais fait avec quiconque. Une intimité s'installa peu à peu entre eux. Il n'en fallait pas plus pour qu'ils décident de se rencontrer. Le point de rassemblement fut assez simple à déterminer et la boucle serait bouclée. Le club.

Eric prit le temps de se préparer. Il sentait une forme d'angoisse monter en lui. Il en vint à sourire. Il se rendit compte qu'il avait tout de celui qui se rend à son premier rendez-vous. Ce n'était pas particulièrement faux. C'était une première expérience pour lui. Il allait rencontrer une femme qui n'en était pas complètement une, ou si, tout restait flou. D'un côté, ça le rassurait. Elle aurait, pour les autres, tous les attributs de la féminité. C'était une bonne manière de se cacher, finalement.

Ils ne s'étaient jamais vus, pas même en photo. C'était peut-être le point le plus délicat de cette rencontre. Il se rassura en se disant que l'appréhension était somme toute légitime. Il aurait ressenti la même chose s'il avait rencontré une femme considérée comme complète. Dans le même temps, ce n'était pas vraiment un rendez-vous galant. Ils se voyaient plutôt entre amis qui vont passer une soirée autour d'un verre. Ce n'était pas la mort.

Eric hésita entre ouvrir sa chemise d'un ou deux boutons. Il se demandait ce qui ferait trop strict et ce qui paraîtrait trop détendu. Il prit un temps pour se détendre. Il ferma les yeux et inspira profondément. Le col plus un bouton. Ce serait parfait. Il hésita encore un peu avant de, en fin de compte, pousser la porte qui mena ses pas jusque dans la rue. Après tout, si Lucie était assez féminine, ils pouvaient se voir sans éveiller le moindre soupçon. C'était toujours ça de pris. Ils avaient décidé de se rejoindre au coin de la rue à une heure précise. Ils ne pouvaient pas se rater.

Lorsque Eric parvint à l'angle prédéterminé, il ne put s'empêcher de sourire en secouant la tête. Lucie n'était autre que Nina. Il se trouva idiot. Le sourire affiché sur le visage de Nina laissait entendre qu'elle était dans le même état d'esprit. Ils se firent la bise et convinrent d'un commun accord que la soirée se passerait comme elle devrait se passer.

L'alchimie du premier soir revint naturellement. Ils étaient clairement fait pour s'entendre. Ils passèrent la soirée à boire, à discuter et à danser. Les jours, les semaines, qui les séparaient de leur première rencontre s'étaient évaporés comme neige au soleil. La complicité étaient évidente et plusieurs âmes alcoolisées leur confirmèrent qu'ils formaient un beau couple. Personne ne se doutaient de rien. Malgré tout, le doute persistait dans l'esprit d'Eric. Serait-il capable de présenter Nina comme sa petite amie en sachant qu'elle n'était pas physiquement complètement femme ? Est-ce que ça se résumait à ça ?

La soirée se termina et le duo, pour ne pas dire couple, se retrouva sur le trottoir. Nina prit Eric par la main et fit quelques pas à l'écart avec lui. Cette fois-ci, elle stoppa la première mais le résultat fut le même. Ils se réunirent dans les bras l'un de l'autre. Nina plongea le regard dans celui d'Eric et lui adressa un sourire tendre. Elle posa une main douce sur la joue à peine rugueuse.

- Tout n'est question que de perception des choses.
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Mireille Bosq · il y a
Histoire très cohérente autour d'une prise de conscience qui se joue de ses propres préjugés. Un humain ne s'épanouit pas, sexuellement parlant, d'après des critères socialement près définis. Un long travail sur lui-même amène le personnage à cette conclusion.