5
min

Transhumance familiale !

54 lectures

11

« Les p’tits, on va dans le Doubs ! »

Cette phrase, prononcée régulièrement dans l’année, annonçait le grand chambard !

Toute la famille émigrait dans le Doubs, dans la maison ancestrale de mon père. Nous étions six enfants, dont une bonne moitié à prendre le véhicule familiale, les aînés, prenaient le train.

Nous habitions depuis 1962, une petite maison sans prétention, payée par le labeur de mon père qui ne ménageait pas sa peine, il travaillait à la fabrique, acceptait tous les postes, de jour comme de nuit, parfois du lundi au dimanche, et sans compter les « à côté » qui permettait de garder dans le Doubs, sa vieille ferme, héritage familiale, aux murs de pierre, si froide en hiver et si naturellement climatisée en été.

Mais plusieurs fois dans l’année, notre père était récompensé pour sa peine, et nous émigrions de notre Alsace natale dans le Doubs, pour passer des vacances, selon nos âges, mémorables ou ennuyeuses à l’infini !

Tout comme le français « on monte à Paris », en bon alsacien, nous montions dans le Doubs.

L’appel, de maman agissait comme un réflexe Pavlovien, et nous étions trop heureux d’échapper à la monotonie de l’école.
Nous descendions les valises entreposées dans le grenier, enfin quand je dis, nous, essentiellement un membre, à cet époque aussi, le pilier du groupe, « la maman » ; nous, les six enfants, vidions simplement un tiroir de commode dans des valises bondées, et nous y entassions le costume aux odeurs incommodantes de naphtaline que nous endossions aux grandes occasions, dans cet ordre, baptême, communion, mariage, enterrements... il fallait être vigilants, au « cazou » comme disait maman.

Les valises bouclées, la veille, nous étions fébriles et n’arrivions pas à nous endormir, le départ dès potron-minet (tiens celui-là, je ne pense pas que la nouvelle grammaire l’ait changé) minait les plus petits, dont je faisais partie, car le voyage nous semblait interminable.

Cinq heures du matin, les odeurs de café se mélangeaient à celle de la gomina et de l’eau de Cologne que nos parents utilisaient sans modération sur la peau et les cheveux toujours coupés courts, l’une plaquée noire de geai, l’autre auburn, permanentée régulièrement : il ne fallait pas ressembler à un « beatnik » !

A cette heure précoce, additionnée au stress du départ imminent, mon fragile estomac n’arrivait pas à accepter le café au lait habituel, ni la tartine de confiture, pourtant faite maison, à la prune, abricot ou à la fraise du jardin, aussi, je ne mangeais rien.
J’assistais, le cœur au bord des lèvres mes frères et sœurs se régaler et le moment tant redouté arrivait ; Pas celui de descendre dans le garage respirer l’odeur du véhicule de l’époque, non, celle du cigare, qui occultait un instant cette incomparable fumet qui n’appartient qu’aux mythiques deux-chevaux, envahissant nos jeunes poumons, et tatouant définitivement et irrémédiablement cette odeur unique reconnaissable entre toute.

175 kilomètres en « deux-pattes », où les bagages semblaient sortir par tous les orifices de cet incroyable et increvable véhicule, duraient bien quatre heures.

Au vu du poids des bagages et autres ustensiles qui manquaient toujours d’un côté ou de l’autre des départements, ajoutés aux deux adultes à l’avant, plus un bébé et trois enfants à l’arrière, il n’y avait que dans les descentes que le compteur fleuretait avec les 90 km/heure, faisant la fierté de mon père ; nous, les trois enfants, assis sur cette banquette arrière, avec des ressors en guise d’amortisseurs, et une barre en fer à la plus mauvaise place du milieu qui nous laissaient des bleus pour toute la durée du séjour, nous retenions avec nos pieds le siège avant qui se soulevait dans les descentes, mal ancré par l’usure.

La bataille pour savoir qui avait la malchance de se retrouver au milieu se jouait après bien des tractations, d’échange de calot, carambar, mistral gagnant ou perdant, ou de yaourt aromatisé au parfum préféré mais rare.

Après les sempiternelles « t’as rien oublié ? », « non, et toi ?» nous entendions tel l’inventaire de Prévert, l’énumération du barda qui était censé se trouver à bord.

Puis, une dernière « engueulade pour la route » mes parents se disputaient la vérification de l’arrivée d’eau, du gaz de l’électricité, et la porte du garage fermée à double tour, le curieux attelage s’élançait pour de nouvelles aventures !

La première heure, mon frère dormait appuyé contre la vitre, et moi, j’étais pliée en deux, à côté de ma sœur, espérant que cette posture empêcherait mon déjeuner, pourtant occulté, de sortir par ma bouche qui sentait les prémisses annonciateurs d’une catastrophe imminente, la salive au bord des lèvres ! Mais la honte de celui qui vomit en premier était un enjeu entre nous, je devais tenir encore, et bien sûr, aucune chance que le conducteur ne s’arrêta, trop désireux de retrouver au plus vite la ferme familiale.

En effet, la famille de mon père habitait le petit hameau non loin de Besançon ; les champs et les forêts de sapin embaumaient l’air, mais bien moins que les bouses des vaches qui occupaient le territoire à perte de vue.

Loin de nous rebuter, c’était le parfum tant désiré des vacances, même lors des fameux « cinq heures » des paysans, d’énormes bol de café au lait cru avec une tartine aussi longue et large qu’une savate, recouverte d’une couche d’un demi centimètre de beurre et « surplombée » d’autant de confiture, une à la framboise ou aux fraises des bois, cueillies dans l’année.

Mon père affirmait que l’air des montagnes ouvrait l’appétit, et nous en étions persuadés, nous avions toujours faim dans le Haut Doubs, et le pain avait une odeur forte de levain que je reniflais bien quelques minutes avant de dévorer ma tartine.

Quand mon père grondait un « attention, les cognes », ma mère attrapait ma petite sœur assise sur ses genoux et la cachait à ses pieds, sous l’habitacle ; j’entendais ma petite sœur, la « petite dernière » qui m’avait détrônée de ce rang agréable mais énervant quand on rencontrait les amies de maman, glousser de joie, elle trouvait ça amusant !

C’était une période insouciante poste années 60, où fumer dans une voiture bondée d’enfants était naturel, rouler « à tombeau ouvert » chargé comme des mulets, normal, et personne sécurisé par une ceinture à l’avant, encore moins à l’arrière, et de mettre un enfant sous ses pieds ou dans le coffre tout à fait rassurant, et j’en oublie le chien quelques années plus tard qui « cheveux aux vents » humait l’air, la truffe par la fenêtre !

Ce décor aurait fait les beaux jours d’un dessinateur de BD, et c’est Roba avec « Boule et Bill » qui s’en rapproche le plus, également Franquin, le maître incontesté, avec « Gaston », par la nonchalance et l’inconscience de ces actes !

Epoque bénie, mais pour moi, « sale quart d’heure à passer », expression d’époque, et je tenais bon, pliée jusqu’à ce que ma mère, se retourna, ne m’ayant pas entendue du trajet, bien que ce ne soit pas inhabituel ; Comme mon père, parler ne servait qu’à énoncer des urgences ou des faits du quotidien, le reste n’étant que littérature, je préférais écouter et rêvasser.

Quand elle me vit pliée en deux, pratiquement la tête sur le plancher vache, elle m’obligea à m’asseoir correctement : « redresse- toi, tu vas être malade ! »

Nous n’étions plus qu’à quelques kilomètres du Graal, elle comprit en voyant ma pâleur et le rictus avant-coureur, cria un « papa arrête-toi !» et il freina à en déjanter les quatre roues ; j’eu le temps de bondir hors de la voiture mal garée devant une maison, pour que je retapisse allègrement une jolie bordure fleurie !

Puis je remontais dans la « Deuche » grise, sous les quolibets des autres, la consternation de maman qui me tendait un mouchoir en tissu avec ses initiales brodées, la honte de papa qui accéléra de plus belle afin de ne pas devoir s’expliquer avec les habitants qui auraient pu assister au désolant et désopilant spectacle !

Et enfin, commençaient les vacances, celles d’hiver ou d’été, celles du printemps, de l’automne et même celles de rien, toutes les excuses poussaient nos parents à ces transhumances entre deux mondes, celui de la modernité en Alsace, celui du passé de mon père dans le Doubs.

Jusqu’à sa mort, je ne puis dire lequel avait sa préférence. Un taiseux, un ancien bûcheron et paysan, les pieds sur la terre ferme, la tête dans le guidon du rôle du chargé de famille, mais nous, nous devinions son amour bien caché derrière les jeux qu’il nous fabriquait, derrière les questionnements de maman qui servait d’intermédiaire.

A mon père qui m’a mise au monde, un matin d’hiver.

11

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Nualmel
Nualmel · il y a
J'ai beaucoup aimé votre récit. Je me revoyais dans nos transhumances Allemagne Bretagne. L'odeur du café au lait, la confiture maison...
Votre texte fait revivre ce passé...

·
Image de Chantane
Chantane · il y a
mon vote pour un agréable moment de lecture
·
Image de SakimaRomane
SakimaRomane · il y a
Les vacances d'enfance en famille :)
·
Image de Fleur de Tregor
Fleur de Tregor · il y a
Quel bel hommage à votre Papa qui, plusieurs fois par an, vous offrait des vacances.
·
Image de Alain Adam
Alain Adam · il y a
Emotion et pudeur dans ce récit qui retrace bien l'ambiance d'une époque le temps d'un voyage dans le Doubs. 0n se sent proche de l'aventure annuelle de cette famille que l'on imagine bourdonnant comme une ruche et cette 2 CV mythique, qui déboulait d'Alsace en peinant dans les côtes. L'atmosphère familiale est bien rendue et m'incite à voter pour l'évocation d'un passé que j'ai connu aussi (Les beatniks)
·
Image de Acérée De La Plume
Acérée De La Plume · il y a
Ahhhh les beatniks, j'aurai adoré avoir le bon âge pour vivre cette période, mille fois plus belle que celle que vivent les jeunes maintenant. Mais je porte encore plus le médaillon "peace and love" !
·
Image de Alain Adam
Alain Adam · il y a
En ce qui me concerne j'en ai entendu parler seulement...j'étais beaucoup trop jeune, demandez à Cliff Rochard!
·
Image de Richard
Richard · il y a
j'étais avec vous... un Doubs voyage... merci
mon vote
invitation dans "mon chateau" c'est ma 1ère nouvelle, une autobiographie... ;-)

·
Image de Acérée De La Plume
Acérée De La Plume · il y a
Je vous ai répondu par mail, je préfère répondre de cette façon, ça permet de rester "vrai". A la prochaine lecture !
·
Image de Richard
Richard · il y a
c'est très gentil, mais je n'est jamais reçu ce mail?!
le facteur c'est trompé... ;-)

·
Image de Acérée De La Plume
Acérée De La Plume · il y a
effectivement, vous m'avez répondu par mail et moi sur votre page.
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Pour être franc comtoise j ai revu à mon tour les souvenirs d enfant et j ai senti l odeur de ces grands sapins!!! Le Doubs, le haut Doubs et le jura me manquent... Merci pour ce joli souvenir qui me parle sincèrement...
·
Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Les souvenirs d'enfance, bons ou mauvais nous construisent puis nous accompagnent jusqu'au bout !
·
Image de Acérée De La Plume
Acérée De La Plume · il y a
Quelques fois embellis,
Parfois noircis...

·
Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Tout à fait !
·