Transformation

il y a
8 min
16
lectures
0

Aventurière des temps modernes, professeur de Mathématiques, mère de douze enfants, je les ai scolarisés à domicile jusqu'en terminale. Ils se sont éparpillés, certains sont mariés, et ont  [+]

Connaissez-vous les peintres flamands de la fin du dix-neuvième siècle ?
Ils aiment à représenter les gens du peuple dans une lumière
merveilleuse. Tilde et Marie avaient admiré ce matin même le portait
par Emile Clauss d'un bel enfant, debout dans un rayon de soleil près
d'un champ de blé.
Ils marchaient maintenant dans les rues de Bruges. Silencieux, sous le
charme de cette cité. Soudain Marie saisit le bras de Tilde.
- Regarde ce garçon, souffla-elle, c'est celui du tableau !
-Non, Marie, le soleil rebondit sur ses jolis cheveux clairs, il est
vêtu de façon semblable, même stature, même allure, mais son expression est si différente ! Il me fait peur. As-tu vu? En regardant tout autour de lui, il semblait chercher quelqu'un en faute, pour le punir. Je
sais, poursuivit Tilde d'une voix émue, tremblante même, cette
impression est subjective, et je ne saurais la justifier, mais jamais je
n'ai éprouvé un tel sentiment.
-Tu rêves, Tilde, moi je le trouve aussi charmant que le garçon d'Émile
Clauss. Regarde de l'autre côté du canal, cette rampe d'escalier : un
serpent à tête de dragon ! Élégant et original !
À cet instant, l'enfant courut jusqu'à l'objet désigné, empoigna des
deux mains le long corps de la bête et lui imprima un mouvement de
torsion, de toutes ses forces certainement puisque de loin, Marie qui
jouissait d'une excellente vue put distinguer une violente contraction
du visage.
La rampe, alors, perdit sa rigidité, sa gracieuse courbe s'accentua, le
corps de la bête convulsa et ses écailles noires gravées dans le fer
soigneusement peint peu à peu argentées réfléchissaient la lumière.
Tilde et sa compagne virent un ventre blanc convulser, les yeux vitreux
se fermèrent, tentèrent de s'ouvrir une dernière fois au monde. Un
serpent, désormais mort gisait sur les pavés irréguliers de la rue.
Que virent réellement les deux jeunes gens ? Il est difficile de
départager ce que leurs yeux perçurent réellement de ce qu'ils
devinèrent, comprirent et que leur imagination leur représenta, mais ma
description est exacte.
L'enfant étrange s'était enfui légèrement, sans bruit. Ils entendirent
un gémissement modulé, bientôt très faible, puis inaudible.
Un pont enjambait le canal. Marie s'élança. Tilde la suivit presque à
regret.
Oui, un long corps de chair sans vie portait les empreintes de deux
petites mains. Tilde, inquiet :
-Je l'avais compris, ses yeux nous sondèrent mais ne s'arrêtèrent pas
sur nous, heureusement, mais quittons cette place, poursuivons notre
route.
Et il montrait la direction opposée à celle qu'avait choisie le petit
inconnu.
Marie ne put s'empêcher de remarquer :
-Alors, mon beau fiancé, grand et fort, aurais-tu des relations avec le
diable, que tu trembles comme les ailes d'un papillon dans le vent?
C'est un miracle ? Oui, et cette merveille te met en fuite ! Tu as la
chance de voir un tel phénomène, et ton esprit scientifique, ta curiosité, laissent le pouvoir à l'effroi moyenâgeux?
Moi, je ne prétends nullement être parfaite, mais je ne crains pas trop
Lucifer et ses semblables.
- Peut-être, répondit Tilde, par manque de foi. Veille à ne pas attirer
leur attention
-C'est vrai : l'acte de cet être, tout droit sorti du tableau que nous
admirions s'adressait à nous. remarqua Marie. Peut-être à toi, plus
précisément. En pourrais-tu deviner les raisons?
Tilde ne répondit pas, et marcha plus vite, un peu penché en avant.
Marie, voyant son embarras, changea de sujet, mais cette attitude chez
son amoureux l'intriguait et la décevait un peu.
Ils parvinrent bientôt devant la cathédrale.
- Entrons, proposa Marie.
Elle qui croyait que Dieu ne fréquente guère les églises, mais aime planer sur toutes choses, pensa que ce monument, habité par tant de figures saintes, parfumé par l'odeur des cierges et de l'encens, et résonnant de cette musique divine de Jean Sébastien Bach qu'on diffusait dans la majorité des édifices religieux rassurerait Tilde : il se sentirait en paix dans ce lieu bien fermé, et bien gardé. Elle oubliait que les sculpteurs aiment à représenter des créatures diaboliques Sur un chapiteau, dans un coin sombre, au-dessus de la clôture du cœur, et, bien sûr, à l'extérieur ; Les gargouilles, par exemple ne sont pas des angelots.
Tilde accepta avec plaisir, ce qui confirma Marie dans son opinion : ici, il se sentira en sécurité, protégé.
Ils firent quelques pas, de façon à se trouver devant la nef, face au
cœur baroque, surchargé de trésors, de dorures, d'anges de toute sorte, de colonnes torses. Maintenant, son instinct maternel la poussait à bercer le jeune homme. Elle prit doucement sa main et commença, d'une voix très douce et caressante à décrire le spectacle qui s'offrait à eux. Ainsi, songeait-elle, je le distrais. Mais il restait tendu, sa démarche raide trahissait sa préoccupation.
Soudain, incapable de parler, il désigna du doigt des statues d'êtres fantastiques qu'elle n'avait pas remarquées : griffons, chimères, dragons, faunes, centaures, et diablotins variés, cornus et grimaçants, dansaient autour d'une lourde colonne sombre.
Elle éleva la voix, autoritaire : Allons, pas d'enfantillages, s'il te plaît, viens, regagnons notre auberge, tu boiras un bon café, cela te
fera du bien. Prie d'abord, si tu le peux, ce sera plus intelligent que
de fouiller l'ombre de cet édifice.
À cet instant, les statues furent miraculeusement éclairées et Marie les
vit nettement tourner lourdement, comme le suggéraient les images de
pierre. Elle tira sur la main de Tilde : Viens, suis-moi, mais il
restait immobile, ne parlait plus. Elle le regardait soudain elle sentit
une terreur insupportable la pénétrer, détruire ses forces, la clouer sur
place, et elle faillit hurler quand elle réalisa qu'elle tenait dans sa
main chaude des doigts de pierre froide et qu'elle découvrit à ses côtés
une statue.
Un moment, quelques minutes ou quelques heures, elle resta là, incrédule et honteuse. Puis elle vérifia sa constatation. Elle réfléchit et
conclut que, ne sachant que faire, elle devait solliciter de l'aide.
Un prêtre recevait non loin d'elle des fidèles désireux de recevoir ce
qu'autrefois on appelait l'absolution, maintenant le sacrement de la
réconciliation. Elle passa devant la file d'attente, alléguant l'urgence,
provoquant quelques sourires, quelques grimaces et des grognements de désapprobation.
-Pour la perte de temps que je leur impose ou pour un énorme péché qu'ils imaginent, pensa-t-elle.
Le prêtre la fit entrer et l'invita à s'asseoir; le regard interrogateur
empli de cette bienveillance dont on ne saurait dire si elle est sincère
ou professionnelle.
-Mon père, connaissez-vous parfaitement cette église?
-Parfaitement, non, mais assez bien tout de même
-Mon fiancé, fait de chair et d'os, s'est transformé en statue de
pierre.
Elle lut immédiatement sur la face de ce prêtre le scepticisme le plus
absolu.
Alors, avant même d'entendre sa réponse elle hurla, et les voûtes de la
Cathédrale répercutèrent ses cris à l'infini
-Vous êtes prêtre et vous ne savez pas croire? Venez constater et
agissez. Ne savez-vous pas chasser les démons? N'est-ce pas une de vos
fonctions?
-L'exorcisme est réservé à quelques rares prêtres, particulièrement
solides, commença l'homme, qui, soudain ressentit une puissante peur.
-Aujourd'hui, c'est urgent, la statue est dans votre église, c'est votre
problème.
-Peut-être aura-t-elle disparu pendant que vous veniez ici ? suggéra le
prêtre, plein d'espoir d'échapper à cette épreuve.
-Alors, suivez-moi. Mais s'il en est ainsi, le retrouverai-je ?
-Cela ne dépend que de lui, Madame.
-Mademoiselle, rectifia Marie. Et elle se remit à crier :
-Levez-vous, ne perdons pas de temps. Vous croyez en Dieu? Vous Le croyez présent ici? Alors demandez-lui Son aide.
L'homme la suivit lentement. Après un bref moment d'incrédulité, la peur s'était emparée de lui, et croissait d'instant en instant, il souffrait terriblement et tenait son ventre douloureux En effet, dans les yeux de la jeune fille, après avoir deviné franchise et raison, il avait vu la scène et il murmurait ; -Est-ce possible, Seigneur, est-ce possible? Pourtant je ne
vous ai jamais mis à l'épreuve, jamais je n'ai demandé un signe. Et en
marchant lentement, cahin-caha, il se questionnait sur sa foi affaiblie, oui, si menue, depuis si longtemps.
Certes il croyait en son métier : Jésus nous demande de nous aimer les uns les autres, j'aime les malheureux qui se confient à moi parce que le poids de la vie les écrase et ils souffrent. Mais la foi, la vraie, il l'avait perdue.
-Comment ferai-je sans la foi? Seigneur, ce n'était pas prévu. Et il entendait, nette, une réponse : bien sûr que si, tu confonds ton contrat avec moi et celui qui t'engageait avec l'église.
Il respirait avec difficulté, mais soudain se hâta, craignant de nouveaux cris courroucés de la jeune fille, cette furie si intimidante !
La statue était bien là. Bien qu'il s'y fût préparé en entendant résonner ses pas lentement sur les dalles de marbre, il sentit couler des larmes sur ses joues, et oublia de les essuyer.
Marie ordonnait : Allez ! Un démon a fait ce crime horrible, usez des pouvoirs que vous procure votre fonction, les apôtres l'ont reçu, et vous aussi, n'est-ce pas ? Rendez-moi mon fiancé!
Le prêtre soudain inspiré, répondit : Je vais chercher mon matériel. La foi, si forte soit-elle, perd une partie de son pouvoir dès lorsqu'elle devient professionnelle, le pouvez-vous comprendre ?
Bien sûr, elle le savait instinctivement, et l'attitude fuyante de l'homme qui l'accompagnait démontrait clairement cette opinion.
-Dieu, poursuivait le prêtre, exige plus de nous. Nous utilisons nos petits outils en signe d'obédience, de soumission. Mais vous, vous bénéficiez de toute Son indulgence. Priez avec ferveur en m'attendant, si vous n’obtenez le miracle que vous implorez, du moins vous préparerez le Seigneur à mon intervention.
-Comment dois-je prier?
-Comme vous voulez. Soyez sincère, parlez-lui, il est ici, il vous écoute, amusé. Ne l'attristez pas, c'est un farceur, un bon vivant, il en a assez de toutes les croix qui lui rappellent un mauvais souvenir. Faîtes le rire, en étant naturelle. Tenez, moi, en vous entendant hurler comme une folle en colère, j'aurais ri si la peur que vous m'inspiriez n'avait pas gâché le jeu. Mais j'ai presque cru que vous m'étrangleriez. Sans doute transformait-il la vérité, mais il voulait vraiment aider Marie.
-Vous êtes jeune et solide, je suis vieux et faible, expliqua-il encore.
Marie sourit, remercia. La présence paternelle et fuyante de cet homme l'agaçait maintenant. Oui, elle préférait s'adresser seule à Dieu. N’avait-elle pas vécu sans le secours des gens d'église? Dieu exige-t-il des intermédiaires ? Elle s'agenouilla parce qu'on lui avait enseigné ce geste de respect, mais, une fois sur le sol, elle sentait disparaître son éloquence. L’avocat ne plaide-t-il pas debout? , Elle se releva. Je ne saurais retranscrire tous ses propos. Parfois, elle criait, parfois elle parlait calmement, ou encore sa voix se précipitait en cataracte puissante, oui elle murmurait, gémissait, et, levant les bras, effectuant de grands gestes, elle articulait à nouveau avec ardeur.
A certains moments, elle s’adressait à Dieu mentalement, puis ses lèvres
remuaient et, à nouveau ses phrases ébranlaient les voûtes et se
répercutaient en longs échos. Mais je ne puis donner que quelques-unes de ses idées : je ne peux, disait-elle user d'hypocrisie face à vous. Point de simagrées, de saluts retentissants. Je ne puis affirmer que ma foi est aussi vive qu'elle devrait l’être. Est-ce ma faute, et ne fûtes-vous pas indulgent envers Saint Thomas ? Je demande un miracle, non pour vous éprouver, au contraire, je ne veux douter que de moi. Mais un échec serait pour moi très dur, car alors je crains, faible femme, de croire en l'existence du diable et non en la vôtre ou de l'imaginer plus puissant que vous. Oh, si c'est un chantage moral, pardonner-moi, je ne le fais pas exprès, c'est involontaire, je décris ce que je ressens, ce qui adviendrait certainement compte tenu de ma culture scientifique et
de ma façon de raisonner. Je l'exprime parce que je veux me dévoiler à
vous, bien qu'en principe, vous sachiez très bien ce que je pense, mais
pourquoi vous parler si je ne dis ce que vous savez, et si vous
connaissez toutes choses?
Donc je prie parce que je suis malheureuse que Tilde soit transformé en
statue. Certes, je me questionne sur lui, et je ne garantis pas que mon
amour résiste à l'angoisse que me procure l'événement, mais si je ne
peux promettre de l'épouser, je l'aime encore tant que le voir ainsi me
démolit, mord profondément et cruellement mon âme.
Je pense aussi à ses parents.
Et il aimait tant la vie ! il n'en a goûté qu'une partie, rendez-lui...
À cet instant, elle entendit les pas lents du prêtre frapper le sol et
leur son semblait celui d'un carillon.
- Vite, Seigneur, avant son retour ! Il s'en moque, ne lui imposez pas de
faire semblant, je ne veux pas de sa mascarade.
Puis : pardonnez mon jugement hâtif, j'ai tort, faites ce que Vous voudrez...mais rendez la vie à Tilde; s'il vous plaît.
J'ai pensé à promettre en échange un don, Pardonnez-moi, vous n'êtes
pas un commerçant, mais puisque cette pensée m'est venue, j'agirai ainsi.
Je suis celle qui implore et vous le chef, le puissant, bien sûr, et je
l'accepte. Je vous prie, Vous pouvez ou non accorder. Je veux l'humilité
suffisante pour être exaucée. Est-ce un crime d'y penser maintenant?
Peut-être est-ce le but de cette aventure? J'ai conscience de mon
ignorance.
Le prêtre était près d'elle. Il ne dit rien et commença à disposer le
contenu d'une valisette sur une chaise qui se trouvait là. Marie se
taisait. Son discours ne s'adressait pas à cet homme et elle se
réjouissait qu'il voulût gagner du temps et la laissât s'adresser seule
à Dieu.
-Jésus, dit-elle enfin, à nouveau à haute voix, toi qui es si jeune et
qui comprends la souffrance, entends-moi. À cet instant, le prêtre poussa un grand cri car il regardait la statue et la vit s'animer. Alors Marie réalisa le miracle. Mais, avant de remercier, elle s'adressa au curé qui priait avec ferveur ; Ne dis rien à personne, Dieu l'ordonne. Ceci ne
concerne que nous quatre, moi, mon fiancé, toi et Jésus. Le curé opina.
Malgré le miracle et son grand plongeon dans la prière, il avait entendu la jeune fille.
Le soir, celle-ci rappela les événements du jour à Tilde. Il avait tout
oublié et ne la crut qu'à grand peine.
-Comment expliques-tu ta transformation, et d'abord la crainte que t'inspirait cet enfant?
Depuis toujours, je rêve de démons. Les raisons en sont mystérieuses.
-As-tu un jour mal agi?
-Je ne crois pas avoir mérité une attention particulière de Satan.
Jésus souffla à Marie de le croire et elle l'épousa. La foi de Marie en fut assurément renforcée, mais le plus bouleversé fut le prêtre. Il
faillit conter l'histoire plusieurs fois par jour et sut toujours se
contrôler. Et il remerciait Jésus. « Je ne résiste que grâce à Votre aide ! Celui-ci répondit un jour : maintenant, dispose, dis ce que tu veux, qui
te croira?
On le crut, et la cathédrale devint un grand lieu de pèlerinage. Quant au
pauvre Tilde son amnésie complète lui fit toujours un peu douter de la
véracité de l'histoire et il continua à craindre les démons, et même à
en rencontrer quand il était seul. Heureusement, comme il aimait Marie et la comblait de bonheur, elle l'accompagnait partout volontiers.
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,