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K57

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Le vieux Giuseppe est ravi. Il y avait si longtemps que l’on avait fait appel à ses services pour suivre la Banacaöda jusqu’à Metchen. Il est pourtant par son grand âge, et la longue lignée de marins dont il est issu, le plus expérimenté dans la région, et même si la Santa Véronica accuse plus le poids des ans que son propriétaire, elle s’acquittera sans peine de cette mission...Après tout –pense Giuseppe-une cargaison de livres, est plus calme que les troupeaux de buffles, de porcs, de moutons qui ont martelé de leurs sabots, le pont buriné de mon bateau !...
...Mais Giuseppe a, en guise d’ombre, sa réputation...

Avec une ombre, on peut composer, se mettre en valeur, la laisser traîner négligemment derrière soi, comme un décor rehausse un personnage, la faire précéder de si peu, qu’elle ne laisse à l’adversaire le temps de se préparer à notre rencontre, ou au contraire, être d’elle suffisamment devancée qu’elle en devienne une carte de visite, l’attacher derrière soi d’un d’un lieu d’où l’on veut s’extirper au plus vite, la déplacer latéralement qu’elle fauche au jarret qui la néglige, la piétiner de rage, pour changer de vie, tenter de s’en défaire en lui accrochant une pierre qu’on jette en Seine.
Mais avec la réputation, c’est autre chose !...On en a qu’une durant toute sa vie, acquise on ne sait trop comment...Parfois il faut des années, parfois une fraction d’événements suffit à vous coller cette étiquette, ce support de l’identité, plus réel qu’un acte de naissance, cette ombre que l’on aimerait tant être à usage unique, tellement il est intolérable qu’elle soit, non la copie du personnage qui l’endosse, mais bien l’original !

La réputation de Giuseppe est de celles qui se sont installées au fil du temps...Bien qu’ici, chacun s’accorde à reconnaître, comme fondement de son attrait pour la boisson, un événement ponctuel ; un dépit amoureux...N’est-il pas question de cette américaine fortunée qui, séduite par son mode de vie, son torse tatoué et son air « terriblement brésilien », aurait, pour lui, tout renié, avant que de se pendre dans la chambre d’hôtel où ils s’aimèrent pour la seule fois ?...Mais toute réputation a un goût de légende, comme si les êtres, n’en pouvant assumer seuls l’entière responsabilité, il fallait qu’un dieu, une force obscure, en soutiennent les bases.
Giuseppe, depuis ce tournant dans sa vie, n’a plus que deux compagnes ; la bouteille et sa réputation...Il a perdu son ombre, et, comme la plus grande méfiance est portée sur les êtres démunis de leur ombre, on l’a rapidement écarté de tout commerce.
Aussi, quelle fut sa joie de décrocher ce contrat, de refaire toussoter le moteur de la Santa Véronica, de reprendre l’embouchure vaseuse de l’Arto, avant que de suivre le cours sinueux de la Banacaöda pour trois jours et trois nuits !


Le dispensaire d’Agoudon, au nord-est de Metchen étale au soleil d’août ses bâtiments uniformes aux murs sombres en pierre de la région disposées en opus quadratum, que surmontent des toits de fûts de canne, conférant à l’ensemble une légèreté inattendue.

Sœur Abigaïle attend avec fébrilité ses cartons de livres, don de la bibliothèque de Paris, qui vont renouveler un stock d’ouvrages aux pages parcheminées et jaunissantes, entamées plus par la touffeur des hauts plateaux que par les yeux et les doigts de qui les ont parcourus.
Elle prie pour que le vieux Giuseppe rejoigne Agoudon sans encombre...Elle ne peut supposer que les impedimenta inhérents à la navigation en rivière dans cette région ; crues, rochers affleurants, animaux sauvages, indiens matchess, sont loin de constituer pour ce nautonier, le réel piège !

Assis sur le bastingage arrière, Giuseppe abandonne une main au sillage de la Santa Véronica, ses doigts griffent la surface de l’eau, caresse formant une plaie qui cicatrise à mesure. Sa vue embrasse le trajet flexueux de la Banacaôda ; elle fouille l’horizon au cœur d’une végétation luxuriante de part et d’autre refoulée...Le paisible chuintement de l’eau sur les flancs de l’embarcation, troué d’éclats d’aras, des cris de singes hurleurs, égaye son ouïe. Un remugle, des vapeurs d’essence au parfum lourd des sphaignes caquingembrées constitué, vient rythmiquement titiller ses narines, laissant persister en sa bouche un goût âcre et safrané...Tous ses sens, ainsi stimulés...C’est sa façon a lui de rendre hommage à la rivière, au cours de l’eau, du temps.

Giuseppe sait lire. Surtout son permis de naviguer, et une image votive, punaisée sur la poutre maîtresse du rouf, et qui rappelle aux marins qui seraient tentés de l’oublier dans l’alcool, les dangers que recèle la mer.... Mais jamais il n’a vu autant de mots alignés les uns à la suite des autres, sur autant de pages couchées les unes sur les autres, constituant autant d’ouvrages s ‘épaulant les uns les autres, et, son esprit ne peut concevoir qu’il existe, au sein de ce chargement, un ordre, que le documentaliste, à Paris, a pris soin de respecter, en formant les malles, bien au fait que pour équilibrer l’une d’entre-elles, il faut alterner l’alacrité des vers de Baudelaire avec le caractère empesé d’une prose stendhalienne...Qu’on ne peut, sans risques, faire jouxter Rimbaud et Verlaine...Qu’il est irrespectueux de reposer, fût-ce délicatement, un Camus sur une pile de Sartre, de lire conjointement une œuvre de jeunesse et une autre du même auteur à maturité...
...Que des mots, négligés, boudés, incompris finissent par peser leur centuple, gorgés du sens amer de leur ressentiment...Qu’enfin lorsqu’on ouvre un livre, sans contenir par son attention les mots qui surgissent à chaque page, ils s’échappent, de nouveau libres, aux pouvoirs infinis...

Giuseppe entrebâille les malles qui jonchent le pont, au gré de sa fantaisie ou attiré par la couverture rehaussée d’or de certains des bouquins qu ‘elles contiennent, parcourt quelques lignes avant que de les y replonger au petit bonheur.
.
Bientôt la Santa Véronica est le siège d’un roulis étrange...

...Pensez-vous que lorsqu’on referme un livre, les mots y restent, bien alignés, en attendant que de nouveau nous les parcourions ?...Non, ils se livrent à une saga, régie par l ‘énergie qu’a mise pour les ployer à son rythme, leur auteur !...Ils changent de place, au sein des phrases, des pages...Ceux de la fin s’exilent en introduction...Ceux d’Hugo rejoignent nuitamment au cœur de rayons poussiéreux, les ouvrages de Chateaubriand...Ceux de Balzac s’aèrent des points de suspension de Céline...Ceux de Poe percent le marocain de la censure...La ponctuation, lasse de servir de faire-valoir, ourdit la révolution qui restaurera ses privilèges, sous l’autorité d’un point d’exclamation moustachu et revanchard, ancien point-virgule d’un roman d’Alexandre Jardin, et qui répète sans cesse « quel crédit accorderiez-vous à un livre, émanant-t’il d’un cacique, s’il était tout entier compris entre deux parenthèses ? ! »


Bientôt la proue du navire s’élève au zénith.
L’équilibre littéraire est rompu.
Giuseppe est victime de la diaspora des mots.



Sœur Abigaïle, une main en visière, scrute le ciel...Médusée de voir tomber des nuages, une pluie de lettres.






Guiseppe s’immisce entre les mots et leur support. Il déambule sur le papier avec à une dizaine de mètres au-dessus de lui, les lourdes nefs encalminées des mots dont les jambages pendent vers lui à la façon des Montres molles de Dali.
Quand il est sous un point d’exclamation, il est dans la position d’un spectateur assistant à l’aplomb de celle-ci, au décollage d’une montgolfière...Il peut en saisir le guiderope...
De cette position privilégiée il fait plusieurs constatations ;
Les mots ne sont pas situés à la même hauteur par rapport au niveau du sol représenté par le papier sur lequel ils se déplacent...Il en conclut qu’il est probable que certains mots sautent aux yeux du lecteur de part l’unique fait qu’ils sont situés plus « en relief »...Qu’ils occupent le devant de la scène sur laquelle les autres constituent la « toile de fond ».
Il appert que cet état de fait n’est pas stable. C’est à dire qu’un perpétuel mouvement, dont l’ordre lui échappe à cette heure, fait que, certains mots, sur une même ligne, se hissent puis redescendent (il doit alors éviter les jambages pour ne pas être écrasé par l’un d’entre eux)...Qu’une espèce de « holà », telle qu’elle anime les mouvements de foule dans les gradins d’un stade, confère aux lignes une dynamique...Il en conclut que les relectures font redécouvrir l’ouvrage.
Ensuite il constate que certains mots sont attachés, entravés au papier, par des liens osmotiques, qui leur fait quitter leur base en vertu de la loi qui régit les transports du milieu le moins concentré vers le plus concentré...Il en conclut que la concentration du lecteur régit le sens du texte.
Par le jeu des attaches, les mots, lorsqu’on referme l’ouvrage, réorganisent leurs rapports. Il arrive que, surpris par le lecteur insomniaque, ils n’aient pas le temps de respecter l’ordre établi par l’écrivain...Il en conclut, ayant pris pour objet d’investigation, le premier des Trois comptes de Flaubert...La référence !...Qu’aucun écrivain, fut-ce le plus habile, n’est responsable de l’effet qu’il produit sur le lecteur...Il se souvient du « sommeil du moine »...Certains moines accaparés dans le méticuleux et fastidieux travail de recopiage des textes anciens, s’accordaient un petit somme, les coudes sur les genoux, une cuiller entre le pouce et l’index, la chute de celle-ci marquait la fin de leur repos...On leur attribua de malencontreuses erreurs de traduction...En fait, durant leur brève incursion en Léthé, leur flirt morphéen, les mots s’étaient baladés !
Il fait aussi le constat que tous les mots ont une ombre.
Qu’en lisant leur ombre, qu’en parcourant leur projection à travers la lumière du faisceau du regard du lecteur, il est quasiment exceptionnelle que celle-ci ait le sens du mot dont s’imprègne, innocemment, ignoremment, le parcoureur de lignes...Ainsi le mot « inconscient » a pour ombre « hydre », le mot « ignorer » a pour ombre « Olkiron », mot aztèque qui signifiait « regard », le mot « image » à pour ombre anagrammatique le mot « magie », le mot « poésie » a pour ombre « Poe » ( comme Mallarmé l’avait, dans sa foudroyante clairvoyance pressenti , en écrivant à propos du tombeau d’Edgar Poe « Un bloc de basalte, que l’Amérique posa sur l’ombre légère du Poète, pour sa sécurité qu ‘elle n’en ressortît jamais »), que le mot « sagesse » a pour ombre « lotus »...
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