Transcendance

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« Paris s’éveillait dans l’agitation quotidienne qui règne dans toutes les capitales du monde, je foulais ainsi le pavé dans un ravissement complet. J’étais heureux et mon bonheur semblait  [+]

« Bonjour, perfusion de mélange prête » ronronnait le haut-parleur perché au plafond de ma cabine. J’étais ainsi convié à rejoindre les toilettes où m’attendait le distille, un amas de tubulures huileuses pendantes du plafond et se terminant par une fine aiguille souillée. Une fois introduite dans le pli du coude, l’injection du « mélange » pouvait avoir lieu pendant les deux heures suivantes. La routine quotidienne pour chaque membre d’équipage du vaisseau T-33 (T pour classe Titan) véritable cité volante puisque abritant des milliers d’individus, sans compter la myriade de robots et autres systèmes autonomes en assurant viabilité et maintenance permanentes.

Mon regard se perdait à travers le hublot, offrant toujours le même tableau sinistre d’un ciel orageux et menaçant au-dessus, une brume épaisse et jaunâtre en-dessous. Depuis combien de temps ? Plus personne à bord du vaisseau ne s’en souvient. Des millénaires au moins c’est sûr, des millions d’années, peut-être...

Ce que je sais, c’est ce que les archives à bord relataient. En des temps extrêmement reculés, notre espèce avait voulu s’amender de son monde d’origine en envoyant des vaisseaux tels que le nôtre aux confins de la galaxie. La colonisation en vue d’assurer la pérénité de l’espèce, telle était notre mission. Embarqués à l’état embryonnaire nous n’avions connu que la vie sur le navire et aussi loin que remonte notre mémoire, nous gravitions déjà autour de cette planète inhospitalière.

Peu après « l'éveil » (c’est ainsi que nous nommions notre émancipation du caisson de stase puisque arrivés à l’âge adulte), nous avions bien sûr tenté d’y installer une colonie comme l’avaient certainement prévu nos Anciens. Mais malgré tous nos efforts nous avions rapidemment renoncé tant la surface n’était qu’un enfer souffré et stérile. Un air hautement toxique, pas de trace d’eau, aucune forme de vie, rien... Un désert de désolation à l’échelle planétaire. Ce monde n’avait rien à offrir, pas plus le gîte que le couvert. Nous n’avions rien à faire ici, il nous fallait poursuivre le voyage quitte à revenir sur nos pas. Mais toutes tentatives pour s’arracher à son attraction gravitationnelle s’étaient soldées par un échec, nos moteurs défaillants ne pouvaient fournir la puissance recquise. Comme un gros insecte piégé dans une toile d’araignée, nous demeurions donc là, immobiles dans ce ciel lourd, faute de meillleure solution. Coincés là sans but, années après années, siècles après siècles...

Même la mort ne nous délivrait pas de notre prison céleste. Notre race avait acquis l’immortalité par la découverte du « mélange », un cocktail de drogues nano-bio-technologiques qui, injecté en perfusion quotidiennement, vous assurait une vie sans fin. Le temps n’ayant pas d’emprise sur nous, les voyages intergalactiques étaient devenus possibles. Mais ici, cette aptitude s’était tournée contre nous, une véritable torture ayant pris la forme d’une errance perpétuelle. A ce huis clos interminable beaucoup d’entre nous y mettaient fin volontairement en renonçant au « mélange ». Nous étions piégés dans l’ennui à perpétuité, Nous, éternels mais désespérés, allions bel et bien disparaître dans l’indifférence la plus totale.

Mais au fil du temps, la consommation du mélange eût des conséquences mutagènes tout à fait inattendues. Très progressivement, insidieusement, nos corps avaient changé. Notre squelette s’atrophiait, se recroquevillait, nous donnant ainsi l’aspect de vieillards au visage pourtant poupin. Notre crâne au contraire s’était considérablement développé vers l’arrière au profit de l’occiput, du massif facial ne restait que des orbites démesurées où siégeaient deux globes oculaires noirs de jais. Ils avaient pris la teinte du mélange tant consommé. Même la peau en était devenue cireuse. Notre cerveau n’avait pas été épargné. Au fil du temps, il avait acquis, avec son accroissement considérable, de nouvelles propriétés. Ainsi la télépathie, la télékinésie et la préscience devinrent vite monnaie courante au sein de la communauté. Au bout de quelques millénaires, nous étions tous arrivés à ce qui semblait être l’aboutissement du processus de mutations induit par le mélange. Nous avions acquis une capacité des plus exotiques : le pouvoir de manipuler le temps. Pour nous, le temps n’avait plus rien du fluide immatériel qui s’écoulait en suivant sa direction. Nous pouvions désormais littéralement le voir et l’appréhender pour le plier comme une feuille de papier sur laquelle serait inscrits « Présent », « Passé « et « Futur », les faire coincider à notre bon vouloir. Des instants différents (parfois très éloignés) pouvaient ainsi être concentrés dans un même lieu de l’espace. Nous avions atteint la Transcendance, l’incarnation de notre propre existence à différentes époques.

A défaut de faire voyager notre vaisseau dans l’espace, la Transcendance nous permit de le faire dans le temps. Le voyage était cependant toujours bref, pas plus de dix minutes, limite apparemment infranchissable au-delà de laquelle le Présent s’imposait à vous comme inéluctable. L’entropie n’épargnait pas le temps, il reprenait ainsi son cours brutalement, inexorablement, sans porter la trace de nos manipulations. La Transcendance terminée, nous retrouvions tant bien que mal notre présent mortifère et desespérant. La vision du futur était assez limitée puisqu’elle se heurtait à l’opacité du néant et ce à relative brève échéance, ce qui ne présageait rien de très réjouissant. Par contre le passé était fascinant et beaucoup plus instructif.

Comment oublier mon premier voyage transcendantal dans le passé ? Quelle expérience extraordinaire ! Le décor extérieur fût considérablement modifié en l’espace d’un clin d’oeil. Le ciel devenu bleu m’entourait et en contrebas le sol désormais visible était couvert d’une épaisse et luxuriante végétation. De l’eau, partout, en océans et en torrents tumultueux reflétait les rayons du Soleil en promettant l’avènement d’une vie animale imminente. A ces premiers âges, la planète était donc un véritable paradis sans points communs avec le paysage morne et désolé qu’elle offrait aujourd’hui. Qu’avait-il bien pû se passer ?

Ainsi attirés inexorablement par la beauté du passé, nous fîmes des voyages temporels de façon presque quotidienne. L’Histoire de cette planète avait été riche en évènements, successions d’apparitions d’espèces et d’extinctions de masse, de périodes glaciaires et de grande sécheresse. La diversité des décors n’avait d’égale que celle des espèces vivantes impossibles à recenser à travers les âges.

Quelle ne fût pas notre surprise lorque nous découvrîmes que, tardivement dans son histoire, la planète fût habitée par des êtres doués d’intelligence ! Nous fîmes ainsi une multitude de rencontres (toujours brèves) avec des civilisations primitives, certaines érigeant des monuments en notre honneur. D’abord des cercles de monolithes puis des structures immenses à l’architecture complexe. Nous pouvions bien reconnaître la forme pyramidale de notre vaisseau T-33, érigée ci et là par ces peuplades indigènes. Moins loin dans le passé, les individus s’étaient regroupées dans d’immenses cités et avaient considérablement évolué sur le plan technologique. Leur système de communication en particulier avait connu un essor considérable. Nous avions maintes fois tenté d’établir une relation avec eux, nous ne comptions plus les contacts visuels entre nos modules d’exploration et leurs aeronefs. Mais il fallait se rendre à l’évidence, à chaque époque successive, leur comportement vis-à-vis de nous n’évoluait pas. Soit ils nous déifiaient, soit ils nous fuyaient totalement paniqués... Dans tous les cas ils nous craignaient, la plupart préférant vivre dans le déni de notre existence. Qu’attendre d’autre de la part d’êtres aussi inférieurs, autant tenter de communiquer avec des foumis !

Bizarrement, le moment désigné M 4577-A correspondant à l’extinction de cette race (et de toute autre forme de vie d’ailleurs) coincidait presque exactement avec l’arrivée de notre vaisseau T-33 dans l’atmosphère. Quelques compatriotes eurent accès avant moi à ce moment précis. Ils en furent changés à jamais, certains devenus fous à lier, d’autres mutiques et d’autres encore refusant de prolonger leur existence par l’injection de mélange.
Je craignais le pire, bien que circonspect sur la nature de notre implication dans la disparition de la vie sur cette planète. Note espèce était censée être exploratrice et pacifiste, d’ailleurs le vaisseau et ses modules étaient totalement dépourvus de systèmes d’armement d’aucune sorte.

J’ai hésité des années durant avant de choisir finalement à me transcender précisemment au M 4577-A, il y a 1,5 millions d’années environ. La curiosité était trop forte et l’angoisse de notre possible responsablité dans le désastre m’assaillait jour et nuit.
Ce que j’y vis fût terrible bien que prévisible : la civilisation occupant cette planète en avait épuisé toutes ses ressouces, avait pollué irrémediablement son eau et son air. La guerre à l’échelle globale fit le reste de la sinistre besogne, armes chimiques et nucléaires déployées sur toute sa surface. En un instant tout avait pris fin... J’étais révulsé mais aussi quelque peu soulagé de notre non-implication dans le cataclysme.

C’est alors que je vis une chose à laquelle je n’étais pas préparé. Des dizaines de vaisseaux identiques au nôtre décollaient de ci et là de la surface pour s’en éloigner rapidement en prenant des directions opposées vers le vide intersidéral. L’un d’eux cependant s’immobilisa à basse altitude, visiblement victime d’une avarie. Mon regard parcourait la surface de sa coque sur laquelle siègeait un motif gigantesque, parfaitement lisible : « T-33 ». Il s’agissait de notre vaisseau, aucun doute n’était possible. Il avait atteint une altitude géostationnaire que jamais il ne devrait plus quitter. L’Humanité avait envoyé ses héritiers à la recherche d’un nouvel habitat viable à coloniser.

Pour notre part, nous n’étions pas allés bien loin...

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