Trajectoires

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L'écriture : une passion, des plaisirs, des tensions. Qui vont qui viennent, au fil des saisons, de très longues saisons parfois. Désertiques, prolifiques, sans que je parvienne à trouver la clé  [+]

Image de Été 2021
Il aurait dû les écouter... Mais non !
Pourquoi a-t-il renvoyé le chauffeur pour conduire lui-même ? Pourquoi a-t-il délaissé la grosse Peugeot confortable pour le coupé ?
La journée a été rude ; ce troisième verre de champagne était de trop. Mais il fallait bien marquer sa satisfaction à la petite équipe de raiders qui a assuré le succès de l'OPA sur l'américain.
PTF – Initiales de Patrick de Taillecourt-Fonteneau – aurait préféré être seul pour savourer sa victoire. Lui, le haut fonctionnaire passé au privé. Lui dont une certaine presse prétend qu'il s'est contenté de chausser les bottillons du fondateur du groupe. Lui qui vient de réussir à prendre pied aux États-Unis, à « internationaliser » son groupe, à le hisser à la deuxième place mondiale de son secteur.
Tout n'est pas terminé, bien sûr : il faudra réussir la fusion, placer les bons barons aux bons endroits, peaufiner le projet industriel...
Et repartir de l'avant, devenir numéro un.
Mais il a tout son temps : cinquante-cinq ans, ce n'est pas vieux, à son niveau.
Il pense à tout cela dans le désordre, conduisant machinalement sur la portion de quatre voies qui le mène à sa maison de campagne où pour quelques heures, seul enfin... il revivra cette journée.
Les phares de la voiture d'en face l'éblouissent plus qu'ils n'auraient dû...

Daniel rentre du long dîner auquel la Direction convie l'encadrement, comme chaque année. Pour lui, nommé chef des ventes il y a quelques mois, c'est une première. Sa promotion était inattendue : il n'avait postulé à rien, comme d'habitude, toujours surpris qu'on lui reconnaisse quelques talents professionnels. À cinquante-cinq ans, sans ambition, il tient là son « bâton de maréchal ». Et c'est très bien. Car sa vie est ailleurs, même si ses nouvelles responsabilités vont le contraindre à différer sa demande de temps partiel. De toute façon, son projet n'est pas prêt.
Cette année a été plutôt une bonne année : les enfants ont tous les deux franchi des caps scolaires importants. Ils sont assurés d'un bon diplôme. Après, à eux de jouer ! Pas si simple de les maintenir à flot après le décès de Cécile, mais il s'en sort plutôt bien. À la longue, toutes les pages se tournent. Et Blandine ? Quelles pages écriront-ils ensemble ? Trop tôt pour le dire. Au moins, les enfants commencent à admettre que leur père puisse avoir une vie sentimentale après leur mère.
Il pense à tout cela dans le désordre, conduisant machinalement sur la portion de quatre voies qui le ramène à son appartement.
Les phares de la voiture d'en face l'éblouissent plus qu'ils n'auraient dû...

PTF freine instinctivement, mais la route grasse est glissante sous le petit crachin ; le coupé de collection ne possède pas de système d'antiblocage de roues. Il tangue un instant et part en travers en direction de l'étroit terre-plein.
PTF ne maîtrise plus la trajectoire. Impuissant. Piètre conducteur, il aurait dû accepter les leçons de Ripocchi. Cette écurie de rallye, une folie ; mais quel plaisir ! Et quelle notoriété ! Les journalistes adorent ! Sans débourser un centime : génial, le système d'options sur stock options. Bravo à Meiser. Quoique... Attention à celui-là ! Trop sûr de lui ; se prend pour le dauphin ; la succession n'est pas ouverte. Lui donner un poste à la tête d'une grosse filiale. Loin. En Asie. L'OPA est réussie. Plus besoin d'artiste financier à ses côtés.
Artiste ? Penser à relire les statuts de la fondation. L'aide aux jeunes peintres, une envie ancienne. Sport, art. Manque l'humanitaire.
Reste tant à faire, mais il a le temps.
Ses pensées défilent en accéléré alors que le coupé mord sur le rebord du terre-plein. L'avant décolle et la voiture s'envole en toupie.
PTF n'a pas peur : son destin ne peut pas s'arrêter là !

Daniel a tout de suite compris : comme lui, le gars en face est resté en phares. Il freine, pas vraiment brutalement, mais sa négligence fait le reste. Pneus mal gonflés, la petite berline se transforme en patineuse et part en crabe vers la gauche.
Récriminations de son fils aîné : « Je t'ai dit vingt fois de vérifier tes pneus. Si tu veux pas, je le ferai. » Fils attentionné, un peu lunaire jusqu'au décès. Adulte responsable depuis. Émilie, c'est différent. Débrouillarde, bien sûr. Mais encore fragile. Réclame plus d'attentions. Pour quelque temps encore. Très vite, il sera seul. Avec Blandine ?
Son projet : faut qu'il s'y mette. La promotion, les responsabilités : un prétexte pour différer. Il ne doit pas. Vivre pour soi. Faire ce qu'on aime.
Daniel sait qu'il est impossible de contrecarrer la force qui l'entraîne vers le terre-plein : l'urgent est de ralentir la course et, avec un peu de chance, il pourra reprendre le contrôle avant d'être emporté sur la voie de gauche. Il n'a pas vu que la voiture d'en face, elle aussi, dérive vers le terre-plein. Il n'a pas peur : tant de choses à faire ; une nouvelle vie ; il suffit qu'il le veuille.

PTF vient de comprendre : s'il ne réagit pas, la collision est inévitable. Pour la première fois depuis très longtemps, il est impuissant face aux événements et aucun de ses nombreux talents ne viendra à son secours. Une frayeur intense l'envahit.
Un flot de regrets le submerge. Incongrus !
S'il meurt, qui lui manquera ? Question idiote ! À qui manquera-t-il ? Sa femme profite de sa fortune ; elle vit ses passions, discrètement ; seule, sans lui. Ses enfants sont adultes, belles carrières. Il ne sait plus rien de leur vie. Fiers de leur père ? Pas certain. Sa secrétaire : peut-être. Ses adjoints : attendent la place. À quoi bon, tout ça !
PTF lâche le volant : inutile de lutter, ce serait pire.
Le coupé heurte un panneau dans un affreux bruit de tôle. Il ferme les yeux : un si beau modèle, de collection...

Daniel entrevoit l'autre véhicule : en vrille, il fonce vers lui.
Il ne veut pas mourir. Il lui reste tant à faire : aimer Blandine, accompagner l'envol des enfants, s'immerger dans sa passion.
Il accentue légèrement la pression sur le frein, la petite berline ralentit mais rebondit sur le rebord du terre-plein et dérape sur l'herbe. Trop tard... Un fracas de ferraille. Il ferme les yeux et attend le choc.

Après un ultime hoquet et un léger à-coup, le coupé s'immobilise contre le panneau, sur ses quatre roues.
La petite berline glisse vers lui ; lentement ; très lentement ; le coupé est à peine secoué quand elle s'arrête contre lui.

La vie continue.
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Marie Quinio · il y a
Je vous découvre en passant sur le forum... La vie qui s'arrête ou qui continue finalement, point final ou point virgule (j'ai vu ici et sur votre poème du chat et du moineau que vous aimiez bien les point-virgules ;))
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Christian Oyarbide · il y a
En effet, je ne sais pas pourquoi, les points-virgules envahissent mes textes. J'ai un jour écrit une nouvelle sur les points de suspension ...
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Marie Quinio · il y a
Ah oui ? J'aime beaucoup les points de suspension, ils en disent long... :)
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Daisy Reuse · il y a
Merci pour ce texte original et bien mené.
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Christian Oyarbide · il y a
Merci Daisy
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Cécilia Cavallini · il y a
J’ai beaucoup aimé les deux points de vue!
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Ombrage lafanelle · il y a
J'aime beaucoup les textes qui reprennent plusieurs points de vue et qui se croisent. Vous avez bien mené le récit le rendant haletant tout du long. La fin laisse une note de mystere
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Christian Oyarbide · il y a
Merci beaucoup.
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Fayrouz C. · il y a
Destins croisés ! bravo quel suspens ! J'aime beaucoup la plume qui nous tient en haleine !
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Fred Panassac · il y a
Destin de deux conducteurs imprudents. L’écriture est parfois hachée, télégraphique, forçant à s’accrocher. Mais ce texte de fiction est bien travaillé, bien construit et efficace !
Je pose un like et je m’abonne à votre page.

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Annabel Seynave- · il y a
Une bonne histoire à la construction originale, j’ai bien aimé, bravo !
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JAC B · il y a
Une histoire d'accident bien orchestrée avec les pensées des deux conducteurs par paragraphes. Deux vies très différentes qui vont se rencontrer dans une collision dont on ne sait quelle sera l'issue. L'écriture s'accorde bien au vécu de chacun des deux personnages dans ce temps court mais dense qui précède le choc: phrases courtes comme des flashs pour des préoccupations caractérisées par un parcours social et personnel. La phrase de chute sonne comme une fatalité. Bien vu Christian!
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Christian Oyarbide · il y a
Merci beaucoup.
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Ginette Flora Amouma · il y a
La minute où l'on voit sa vie défiler !
Un récit qui freine sa course contre l'inévitable .

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Christian Oyarbide · il y a
Merci c'est exactement cela.
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Chantal Sourire · il y a
Comme un film au ralenti...
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Christian Oyarbide · il y a
En effet ...

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