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Trains de nuit

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Pecorile

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Le silence m’a réveillé, le roulement cadencé s’est interrompu et le train maintenant est en gare, à l’arrêt. Je n’ai pas le temps de m’interroger sur le nom de l’endroit, un haut-parleur tout proche me donne la réponse : « TOULOUSE MATABIAU, TOULOUSE, TOULOUSE ! Quinze minutes d’arrêt ! ». Nul ne semble pouvoir échapper à l’annonce, chantée plus que clamée dans cet accent ensoleillé qui pousserait à interrompre ici son voyage. Il n’y a pourtant aucune réaction sur l’autre couchette. Tournée vers la cloison Elle dort enfoncée dans les draps, je ne vois qu’un gros bouquet de boucles sombres couvrant tout l’oreiller qui en paraît minuscule ; j’aperçois aussi une épaule arrondie, tentante.

Il doit y avoir un lampadaire juste en surplomb de la fenêtre du compartiment car deux lames de lumière y pénètrent de part et d’autre du store en y découpant l’obscurité. Après l’annonce le calme revient où j’entends des voix entremêlées, quelques paroles indistinctes d’employés qui s’interpellent, le roulement chuinté d’un chariot à bagages puis plus rien. Je regarde ma montre, il n’est pas loin de trois heures, trois heures moins deux précisément, nous repartirons donc vers trois heures treize et trois heures après nous serons enfin « chez nous » ! Dans cette jolie maison coup-de-cœur que j’ai trouvé à louer dans une rue tranquille à proximité du Centre-Ville ; une maison à colombages entourée d’un jardin ‘’avec des arbres’’ comme Elle le souhaitait... Il me tarde de voir sa surprise, après lui avoir vanté le confort et les commodités d’un appartement « moderne » dans un bel immeuble « cossu » voisin du parc municipal ! Notre voyage de noces en Camargue se termine et, maintenant, va commencer la vraie vie. Je souris en moi-même à cette idée et je ‘’nous’’ promets mille félicités... Pourvu que ce train reparte vite et nous emporte vers notre Bonheur !

Mais non ! On ne bouge pas... elles sont bien longues ces quinze minutes ou bien la correspondance que l’on attend a du retard ! Soulevant le store je vois au loin, au-delà des quais voisins, arriver un train qui lentement s’arrête. C’est un train de marchandises avec des wagons à claire-voie, des wagons à bestiaux... lesquels se font entendre ! Des bœufs, à n’en pas douter ! Combien sont-ils ? Promis à l’abattoir : Matabiau c’est bien ça, le savent-ils ? Les bêtes ont-elles la préscience de l’approche de la mort ? L’air tout-à-coup résonne de leurs beuglements, le vacarme fait suite au silence. Les quais déserts, blanchâtres sous la lumière crue des hauts projecteurs, et ces appels mortifères... c’est sinistre ! Vivement que l’on reparte !

Elle se réveille, se tourne vers moi :
« Où sommes-nous, qu’est-ce qu’on entend ?
— Nous sommes à Toulouse, il y a un abattoir près de la gare et un train chargé de steaks en puissance !
— Pauvres bêtes... Ici elles ne peuvent pas se défendre et ça te fait plaisanter !
— Meuuuh non, voyons ! Tu n’aimes pas l’osso-bucco et le pot-au-feu ?
— Bête ! Je ne te savais pas si méchant... Si j’avais su j’aurais épousé un végan !
— Trop tard ma Belle, tu es dans les griffes de la Bête qui ne te lâchera pas !
— Pourquoi ne repart-on pas ? Qu’est-ce qu’on attend ?
— Que j’aie eu tout le temps de te dévorer toute ! Pousse-toi, je commence... ! »
Mais... au moment où quittant ma couchette j’allais la rejoindre, le brutal accrochage des wagons attendus me fait perdre l’équilibre et je m’étale dans la ruelle !
« Et alors à quoi joues-tu ? Je t’attends... Moi ! »

* * *

Bien des années plus tard, des décennies plus tard, tout un Bonheur plus tard... je suis étendu au fond d’un wagon, à même le plancher. Une ridelle s’interpose dans le faisceau puissant d’un lampadaire, je la vois à contrejour, qui s’imprime en moi comme la marque imposée par l’éleveur sur la peau de ses bêtes. Une grille robuste ou une cage décourageant tout désir de fuite mais... comment pourrais-je y songer ? Un poids sur le flanc gauche m’immobilise, je n’essaie même pas de bouger ! Je suis au fond d’un wagon à bestiaux d’un train à l’arrêt. C’est le silence absolu. La lumière d’abord éblouissante décline très vite, la ridelle s’estompe et disparait... Juste avant que l’obscurité se fasse une voix me fait sursauter, Sa voix ! Son timbre si familier, faible mais reconnaissable entre tous avec ce subtil zézaiement qui me faisait fermer les yeux pour mieux le goûter lorsque je L’avais au téléphone ! Sa voix qui n’a jamais cessé de hanter mon esprit, d’enchanter mon oreille ! Elle murmure cette voix : « Enfin te voilà ! Je t’attends depuis si longtemps ! » Je ne La vois pas... Elle est là pourtant puisque je L’entends... distinctement : « Viens, près de moi... tout contre moi... réchauffe-moi ! Je t’attendais et tu es là ! Enfin ! »

Extase ! J’oublie tout et avant tout ce corps qui me retient dont je veux me défaire. Je me sens près de le quitter. Comme, dans le désert alors que nous nous reposions en plein midi à l’ombre d’une roche, chacune de nos exhalaisons à l’unisson provoquait la condensation de notre souffle commun, quelques mètres au-dessus du sol brûlant. C’était un gros flocon de vapeur blanche qui montait, s’enflait et se résorbait en quelques secondes dans l’air sec et limpide. Je suis ce nuage qui s’effiloche et je suis le silence qui absorbe Ses paroles pour m’en imprégner : « Viens donc, qu’attends-tu ? »

Hélas ! Un battement très faible, hésitant, à peine perceptible, qui rompt l’enchantement... Un autre qui le double et un troisième insiste... Un autre encore, plus fort, percutant qui couvre l’appel déchirant : « Non ! Oh non ! Reste, ne pars pas ! » Et tous les autres qui suivent, impitoyables, odieux, réguliers comme les pulsations d’une pompe propulsant le flot qui m’entraîne à nouveau, me roule... Comme les roues du train qui, reparti malgré moi, m’emporte irrésistiblement !

Je reviens à moi, pantelant, dans la pénombre de la chambre nue, anonyme. La supplique, inaudible, résonne encore au plus profond. Le réveil lumineux indique 03h13 et je suis seul.

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Isabella · il y a
Il a des rêves que l'on voudrait voir durer l'éternité. Des instants de vie imprègnent notre mémoire et nos sens à jamais, quelques instants qui planent au dessus de tout ou au contraire dans un recoin de nous et qui se réveillent parfois à la faveur de la nuit. J'aime, j'aime j'aime...
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Adriana · il y a
Le grand amour est là mais la vie aussi avec ses traitrises .; quand la solitude est là il faut s ' accrocher aux beaux souvenirs
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