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Traînée d’essence

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Daënor Sauvage

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Première. Accélération maximale, moteur vrombissant, pneus crissant. Je démarre en trombe, sans regarder en arrière. Mon passé abandonné et une belle croix rouge et grasse sur mon avenir. Deuxième. La flèche grimpe sur le compteur, les gyrophares crient dans un ciel d’encre. Cinq voitures suivent ma fuite sans espoir. Deux longues berlines noires, aiguisées, effilées, chauffeurs aux gants de cuirs et tireurs masqués aux couleurs du gang. Deux pickups bleus et blancs, conducteurs à casquette ridicule et collègues aux gilets pare-balles. Une voiture de course, légère, basse, pilotée par une femme au sourire ravageur, regard trompeur, seins fermes et voluptueux, une douce main déposée sur son fusil calibre 50, destructeur. Troisième. J’emprunte sans hésiter la bretelle d’autoroute, direction plein sud. Pied sur l’accélérateur, main gauche sur le volant encore froid, main droite posée sur ma vilaine plaie au ventre. Je saigne. Mon regard passe du compteur à mon abdomen. Le premier me rapproche de la vie sauve, tandis que le second me précipite dans les bras de Lucifer. Lequel sera le premier à destination ? J’accélère, regard à gauche, rétro, contrôle, clignotant, je double un camion. Quatrième. Je souffle tel un bœuf pourchassé, j’essuie une goutte de sueur qui perle sur mon front. La trentaine ne me va guère. Trop de fêtes, trop d’oublis, trop d’erreurs. Je passe ma langue sur ma lèvre inférieure. La aussi je saigne. Il faut dire que le coup était puissant... Un regard en arrière : ils sont là, de plus en plus proche, à quelques accélérations, si près qu’ils pourront bientôt me crever les pneus avant de me passer sur le corps. Cinquième. Je passe sur la droite d’un camping-car et fonce sur la voie d’urgence. Plus de remords, je dois sauver ma peau. J’accélère. La voiture de course me rattrape déjà, sur la gauche, troisième voie. Les autres traînent, attendent leur tour, le moment où elles pourront bondir, s’emparer de mon cadavre encore chaud et broyé dans les restes fumants de mon véhicule. Je jette un œil sur la siège passager : un sac d’argent, classique, et trois armes à ma portée : un scorpion, très efficace à courte portée et pouvant être caché sous un manteau, un bereta 92, petit et pratique en conduisant, et une grenade. Usage unique pour me débarrasser de tout intrus désirant m’achever un peu trop tôt. C’est peu, mais suffisant pour semer la zizanie dans les rangs bien serrés de mes ennemis. J’ai toujours su être le trouble fête, moi et ma tête au nez décalé, mes yeux verts un peu trop foncés pour être admirés, ma barbe naissante, jamais touffue, et ma coupe aux bouclés rebelles comme dans les années quatre vingts. J’accélère encore. Sixième.

Cette fois, je n’ai plus droit au moindre écart. Je zigzague entre les voitures, en évitant la voie de gauche, trop proche de ma poursuivante. J’espère semer un ou deux véhicules. La berline volée est puissante : son moteur ronfle avec aisance, ses accélérations me collent au siège, son compteur n’a de limite que les 300. Il lui manque une paire d’ailes pour être tout à fait serein à son bord. Fuir, je dois fuir, le plus vite étant le mieux pour ma bonne santé physique. Les gyrophares percent les ténèbres nocturnes et créent un mouvement de panique parmi les quelques conducteurs qui partent travailler. J’abandonne la vision arrière et me concentre sur ma conduite, tant pis. J’esquive un camion qui part sur la droite sans prévenir, et me retrouve coincé derrière un vieux van des années 80. Merde ! Je klaxonne un grand coup. Pas de réaction. Je retente. Ce con me fait un doigt d’honneur. L’emmerdeur. Je sors le flingue, baisse la vitre et tire un coup dans son rétro. Il explose en milles et un éclats accompagnés d’une jolie gerbe d’étincelles. Il vire sur la droite autant que possible et me laisse enfin passer. J’accélère. Un tir retentit près de la carlingue. Je tourne la tête et aperçois un des pickup derrière moi, à seulement quelques mètres. J’ai perdu trop de temps, ils m’ont rattrapé. Un deuxième coup retentit : j’ai de la chance, mon assaillant ne semble pas savoir viser. J’en profite pour repasser devant le camion de marchandises alimentaires et je double quelques voitures supplémentaires. Ma conduite sportive repousse les chalands qui regardent dans leurs rétros ce qu’il se passe, et la voie se libère naturellement. Parfait ! Je saisis l’opportunité et met le pied au plancher. La voiture gagne en vitesse, les détails défilent sous mes yeux, l’aiguille du compteur continue de s’envoler, le moteur rugit plus fort, tel le roi de la savane. Étrange. Le moteur fait beaucoup de bruit. Beaucoup trop. Je regarde alentour et m’aperçois que la superbe voiture de course se trouve juste à côté de moi, le capot au niveau de ma vitre. Son moteur fanfaronne, et le sourire cruel de sa conductrice me donne des sueurs froides. Je glapis intérieurement et tente une dernière accélération. Impossible, je vais trop vite pour le peu d’espace que j’ai. Mon ancien gang me rattrape lui aussi, se plaçant sur ma droite. Ils abaissent leurs vitres, crient des mots qui me sont incompréhensibles et sortent pistolets et autres armes de guerre. Chouette, ils veulent jouer au soldat. Trop peu pour moi ! J’ai repéré ma voie de sortie. Je freine un grand coup et braque. Ils filent devant, coups de feu en l’air. Je me retire sur la droite, manque de percuter une citadine verte pomme et arrive enfin à atteindre l’échangeur. Je m’y engouffre sans demander mon reste.

Les flics restés à l’arrière ont suivi ma manœuvre avec facilité et me suivent maintenant sans contrainte. Ils accélèrent et gagnent rapidement du terrain. Les salauds. J’accélère autant que possible dans le virage et je déboule finalement sur la nouvelle autoroute. Il y a plus de monde, je ne sais pas dans quelle direction me mène ma fuite. Je fonce, ils arrivent. Je vire sur la 3ème voie, jusqu’à frôler le rétroviseur contre les barrières métalliques. Quelques étincelles de plastique jaillissent en usant copieusement la déco de ma belle voiture volée . J’espère que le propriétaire a une assurance pour les courses poursuites. La plus grosse voiture de flics me colle l’arrière train et rattrape son retard, gyrophare criard et mégaphone en colère. Je ne cherche pas à comprendre les mots des gentils policiers qui ne veulent que mon bien. La seconde voiture reste à l’arrière et tente de pousser les autres véhicules qui se croient dans un film hollywoodien. Je pourrai utiliser ma grenade. Ça ferait du grabuge pour sûr, et ça me permettrai de gagner beaucoup de temps. Malgré les cambriolages, les casses et autres délits issus de mes mains, ma conscience relativement peinarde me murmure doucement à l’oreille que tuer des innocents sur l’autoroute ne serait pas hyper sympa. Aie. Je saigne toujours. Il faut que je sorte de cette foutue voie sans issue avant que les autorités décident de mettre en place un beau barrage pour ma belle trogne. Je repère un panneau de sortie de voie pour les urgences. 3km. Je souffle un coup, je met la main droite sur le levier de vitesse. Je serre les dents, main gauche contre le volant. Gauche toute, je passe entre deux véhicules surpris de me voir arriver à pleine vitesse. Un coup retentit, ma vitre droite explose dans un fracas assourdissant. Je continue mon slalom entre les badauds qui commencent à flipper sévère. Les flics continuent de tirer dans ma direction, visiblement frustrés de me voir fuir telle une anguille. Des coups secs et une douille fumante s’encastrant dans le tableau de bord me permette de savoir qu’ils ne visent pas si mal que ça et que ma voiture sera bientôt un gruyère. 2km. Je contrôle comme je peux mon fromage roulant et je navigue entre l’accélération brutale et le freinage d’urgence. Je rétrograde aussi bien qu’à l’auto école devant l’examinateur. Qu’il serait fier de moi ! Je me paie même le luxe de faire mes contrôles - autant que possible - pour ne pas me payer un camionneur polonais mal réveillé qui ne s’attend pas à voire un chauffard passer devant lui coursé par deux pickups de poulets.

Ma vitre arrière explose, une balle ricoche dans la carlingue, je serre les poings sur les manettes. Ça devient chaud. Un tir plus puissant retentit, traversant de part en part mon véhicule et frôlant mon visage. Je rentre la tête dans les épaules et perd une bonne partie de mon champ de vision. Je dépasse une courte file de voitures au ralenties, passagers choqués. 1km. Un putain de kilomètre. Je fais tourner le moteur à plein régime et je m’engage sur la voie de droite. Un bruit sourd venant du ciel annonce la fin de ma course poursuite : un hélicoptère. Merde. Je serre les dents, ma plaie s’est réouverte. 500 mètres. Je me plaque le plus possible sur la droite, en essayant vainement d’éviter les balles. La voiture siffle et je ressens mon siège s’enfoncer dans le sol. Un pneu en moins. Je m’engage dans cette foutue voie d’urgence : je percute de plein fouet le grand portail grillagé que je pulvérise. J’atterris sur un chemin terreux qui produit un immense nuage de poussière au milieu de ma course effrénée. Les flics me suivent toujours, mais ont arrêté les tirs à l’aveugle. Je vibre de toutes parts, la poussière m’aveugle et s’engouffre dans ma gorge en feu, mes cheveux se collent à mon visage plein de sueur et mon abdomen pisse le sang. Je me demande si je vais bientôt crever. Je ne vois pas le virage, mais je comprends très vite que mon véhicule ne roule plus sur du plat et que des branches se sentent agressées par une voiture de deux tonnes lancée à pleine vitesse. Ça craque tout autour de moi, des troncs se déchirent, la mousse vole à travers mon pare brise éventré, les oiseaux s’envolent dans tous les sens tandis que je continue de descendre la forêt aux pentes de plus en plus escarpées. Je tire le frein à main, vainement, et place mes mains sur ma nuque. J’essaie de protéger ma tête au mieux. La descente dure quelques instants, tel l’envol miraculeux d’une grosse poule, puis soudain, c’est le choc.

J’ouvre un œil. Je respire, je suis vivant. Mais en quel état ? Je n’arrive pas à ouvrir ma paupière droite, et je sens mon ventre mugir de douleurs et de contractions. J’inspire un grand coup, j’essaie de rester calme. Mes doigts bougent normalement, mais ils sont rouges de sang. Pas de doute sur son origine. La voiture et moi sommes encastrés dans un chêne centenaire. J’arrive à récupérer le sac d’argent sans trop de peine. Mon épaule est lacérée et la chair est à vif, mon épiderme appelle à l’aide. Je prends le soin de prendre le scorpion avec moi, ça peut toujours servir. Aucune trace de miss grenade. Je lui laisse sa liberté, je dois m’extirper de là au plus vite, les flics doivent pouvoir suivre ma trace facilement dans la forêt : un grand chemin rectiligne d’arbustes aplatis, de branches défoncées et de feuilles envolées. J’appuie sur la poignée à ma gauche : portière bloquée. Je force. Rien à faire, elle ne bouge pas d’un cheveu. Je jure une nouvelle fois. Une odeur poisseuse de sang et d’essence mêlée me monte aux narines, il faut que je déguerpisse si je veux m’en tirer. Je détache ma ceinture et m’extirpe vers l’arrière pour trouver une voie de sortie. Le coffre est grand ouvert et une large fente me permet de m’y faufiler. J’atteins enfin le sol meuble, après maintes contorsions de tout mon corps meurtri. Je prends le temps d’écouter ce qui m’entoure : un écoulement de ruisseau à quelques mètres, les chants d’oiseaux apeurés au loin, et toujours ce satané hélicoptère, loin au dessus. Les arbres sont hauts et imposants. Leur canopé masque ma position des regards venus d’en haut. J’en profite pour m’orienter tranquillement vers le cours d’eau. Je le trouve assez facilement : je prends le temps de me nettoyer de la crasse de l’accident et de mon sang séché. Je refais un bandage propre avec le reste de ma veste pour maintenir au mieux mon ventre. Mon courage est quelque peu ravivé par une eau bien fraîche, cristalline. j’observe mon regard de cyclope sur son reflet. J’ai la gueule bien amochée, et un énorme gonflement m’empêche d’ouvrir l’œil mais aucun bout métallique enfoncé dans la rétine. Un peu de repos et je devrais de nouveau voir pleinement. Enfin, j’espère. Je reprends mes petites affaires, puis choisis une direction au hasard. Je ne connais ni le nom de la campagne environnante ni le nom donné à cette forêt. Je n’ai d’autres choix que de compter sur mon instinct de survie.

Je descends tranquillement la pente du bois qui m’entoure, plus douce et abordable à pied qu’à voiture, tout en écoutant le voluptueux son lointain des pales d’hélicoptère. J’évite les bosquets de ronces autant que possible et contourne les troncs qui barrent la piste. Ma fuite s’est considérablement ralentie depuis que mon ex-voiture forme un petit tas compacté. Je m’arrête, ferme mon œil encore viable, et serre le poing sur mon arme. Là. Un clic. Je me jette à terre, je m’écrase dans un tas de feuilles mortes bien humides et un bouquet de vesses-de-loups. Le frêne qui se trouve derrière moi émet un sinistre craquement et perd son buste, explosé par un puissant impact. Comme celui d’un calibre 50 par exemple. Ma chance de survie vient de plonger dans le négatif. Je panique et sorts le scorpion de sous mon corps. Problème : je rampe et n’ai aucun champ de vision. Merde. Elle m’attend tel un chasseur qui prend sa pose. Elle attend que je sorte la tête pour faire feu, approcher de son trophée de guerre et réaliser un petit selfie macabre. A ma connaissance, ses années de carrière n’ont connu aucun échec, et ce face à des adversaires plus nombreux, plus armés et plus coriaces que moi.

« Laisse moi t’alléger du sac que tu portes Éric, et je te laisserai la vie sauve.
- Tu ne laisses jamais la vie sauve, chérie.
- C’était façon de parler, histoire d’écourter notre rencontre gênante. Aller, arrête cette cavalcade maintenant.
- Je ne le sens pas trop de te laisser autant d’argent en liquide. Je ne voudrais pas que tu ne saches pas quoi en faire.
- Aucun risque, j’aurais à payer ton enterrement. J’investirai dans un beau caveau en marbre, c’est promis.
- Trop aimable de ta part mon amour. Mais j’ai peur d’avoir froid dans toute cette pierre. Dis moi, tu as bien garé ta voiture ?
- N’essaye pas de détourner la conversation Éric. Aucun échappatoire pour toi. C’est beaucoup trop tard pour te rattraper.
- Je n’ai pas la même vision que toi, mais ce n’est pas nouveau, tu devrais le savoir. Allez, laisse moi passer et je serai aussi discret qu’un fantôme. »

Le canon du fusil de tireur d’élite se pose délicatement sur mon front. J’écarquille les yeux de stupeur. Je ne l’ai pas entendu se rapprocher de moi, trop occupé à chercher une issue de secours.

« Fini de ramper mon chéri. Jette ton jouet et je t’épargne la souffrance. »

Je lâche mon arme et place mes mains sur ma nuque, priant la terre et l’humus qui me rentrent dans la bouche d’être sauvé par un quelconque miracle. Un coup de feu retentit et se répercute contre l’écorce des vieux arbres, traverse la forêt et s’évade dans les cieux lointains. Elle s’effondre à mes côtés, terrassée, abattue tel le grand cerf de la forêt. Je pose mon regard sur elle, sur son doux visage, sur son regard perdu, sur ses lèvres pulpeuses, sur le filet de sang qui s‘en écoule. « Adieu ma chérie. J’enverrai ton cher papa te chercher dès que je serai en sécurité. »

Sans attendre mon reste, je récupère mon arme, mon sac d’argent et je rampe dans la direction opposée au coup de feu. Au son, je dirais que le gang m’a retrouvé. Je me demande un court instant si les flics sont toujours sur mes traces, s’ils sont encore vivants. Puis je me souviens que j’ai d’abord mes fesses à sauver, et je rampe de plus belle. Je finis par atterrir sur une route sinueuse en mauvais état qui doit traverser les bois. Je respire un coup et répère un véhicule, seul. Je m’en approche à pas feutrés et me place derrière, histoire de ne pas offrir mon postérieur comme cible évidente à mes poursuivants. Je déverrouille sans trop de problème la portière passager du vieux 4x4 et m’y engouffre sans attendre. Un rictus de douleur me traverse le visage, mon ventre saigne de plus en plus. Merde, j’en ai mis plein le siège... Je jette un œil sur le contact : les clés attendent, sagement. Enfin un peu de chance ! Je me précipite sur le volant et les pédales, contact, moteur, j’engage ! Le moteur ronfle , les pneus glissent sur la terre, et je m’envole vers de nouveaux horizons. Je quitte rapidement le bois pour m’aventurer dans un paysage de champs et de prés vides de toute présence humaine. Je tousse, un peu, sans reprendre mon souffle, beaucoup, je crache presque, je n’y vois plus rien. Je braque. Je freine, je crache mes poumons. Du sang sur le tableau de bord. Du bitume à la terre, de la nationale au chemin privé, je dérive. Quelques vieux pavés et du gravier : une cour. Je m’arrête, ouvre la portière et tombe à terre. Je ne peux plus bouger, j’ai mal partout, je tremble de froid et de douleur. Je suis mal.

Je me réveille dans un soubresaut violent, hoquetant, étouffant de chaleur, baigné de sueur, fiévreux et en panique totale. De violents pics de douleurs lancinants agressent mes muscles et tendons, déchirant ma peau à petit feu. Je geins, sans arriver à émettre le moindre son de ma bouche meurtrie et de ma gorge desséchée. et je me sens faible, presque agonisant. Putain je suis vivant ! J’ouvre les yeux, doucement, sans tout à fait y parvenir entièrement. Je repose sur un lit au milieu d’une vaste pièce avec des commodes et des matelas. Un dortoir peut être. Ça sent la cannelle et le vieux bois. Je retombe assez sèchement sur le matelas, tente vainement de me retourner sur moi même et replonge dans un sommeil fiévreux.

« Vous êtes activement recherché monsieur le voleur de banque. »

Agréable réveil que voilà. J’ouvre un œil et observe la petite tête qui me parle. Une jeune fille, les cheveux blonds comme la paille, les yeux bleus comme deux perles sur un visage encore épargné par l’âge adulte. Un mince sourire chaleureux rehaussé par deux jolies pommettes, m’observe sans crainte. Elle a ses mains sur un linge rouge sang, dans une bassine de métal sur le côté de mon lit.

« Qui es-tu demoiselle ?
- Celle qui t’a sauvé la vie alors que tu tentais de cracher tes intestins sur le parvis de ma maison.
- Ha. Merci alors. »

Je suis nauséeux, faible, sans force ni courage, la voix enrouée comme jamais, redevable auprès de la maisonnée. Mais bel et bien vivant.

« Ou est-il ? C’est toi qui l’a pris ? Les policiers..
- Il est à l’abri. Maintenant rendors toi et essaie de reprendre un peu des forces. Nous n’allons pas te garder à vie. »

Et elle s’en alla de la grande chambre : un joli déhanché et des formes généreuses m’indiquent que l’adolescence a déjà bien commencé. Sans pouvoir m’imaginer fuir et reprendre mon magot, je suis ses conseils et me rendors rapidement. Je me réveille bien plus tard, au milieu d’une nuit illuminée par la pleine lune. J’ouvre mes yeux, sans peiner, sans douleur. Je souffle de bonheur, ma vie est de retour aussi sûr que ma motivation à atteindre une plage chaude, paradisiaque et le plus loin possible d’ici. Je m’assois dans mon lit et prends le temps de détailler les alentours : je me trouve dans une immense grange aménagée en dortoir. Une odeur de miel chaud parcourt la pièce, et les lampes de chevet offrent un confort chaleureux à la pièce. Des vêtements repassés m’attendent sur une petite commode de bois. Je m’habille sereinement et prends le temps d’observer mes plaies dans une grande glace mise à ma disposition. Je ne retrouverai jamais ma forme de jeune voleur, mais enfin, je n’en aurai sûrement plus besoin à des milliers de kilomètres du moindre problème. Le jean et le pull à col roulé me vont parfaitement bien, même les couleurs pastels me plaisent. Je prends la direction du couloir, et trouve sans problème une petite salle de bain dans laquelle je me rafraîchit le visage, me taille la barbe et raccourcit mes cheveux avec attention. Une fois propre, je descends au rez-de-chaussé de ce qui me semble être une ferme. Un délicat fumet de poulet rôti m’attire à la cuisine, assez vaste pour faire rentrer un régiment entier. Surprise.

Trois hommes armés de pistolets, une femme équipée d’une grande machette, un paysan dans une forte mauvaise posture, la jeune et jolie fille de la veille apeurée, et moi. Le début d’un mauvais moment. Sans attendre, le plus grand des gaillards me vise le front avec le canon de son arme. Il crache quelque chose que je ne comprends pas a cause de sa cagoule ridicule. Sans crier gare, j’attrape la poêle qui se trouve derrière moi et la jette de toutes mes maigres forces sur mon assaillant. Cela suffit à lui faire perdre l’équilibre et met en péril la confiance du groupuscule de lascars restant. Le vieil homme, encore assis à sa table jette son café fumant au visage de miss machette qui hurle à la mort. Surpris par cette tournure imprévue que prend l’interrogatoire, les deux autres gaillards font feu dans notre direction sans vraiment viser, de peur de toucher leurs camarades meurtris. Je récupère le magnum 45 tombé sur le carrelage. Je l’empoigne. Je souffle. Je vise. Je tire. Le verre vibre, le sol tremble, une gerbe de sang chaud gicle contre le mur nord de la cuisine. Je souffle. Je vise. je tire. Le verre vibre, une tasse se fend, la fille crie, effrayée. Une deuxième giclée de sang vient marquer le frigo. Les deux hommes tombent tel des pantins désarticulés, troués de part en part. Je dépose l’arme fumante sur la petite table, me met à genoux, difficilement. J’inspire l’air vicié par le sang et la poudre. Je me penche sur le mec qui me tenait en respect un instant plus tôt. Je le regarde dans les yeux, lui attrape la tête, et lui murmure un au revoir au goût du pardon. Cet argent est à moi. Je lui brise la nuque d’un coup sec. La demoiselle m’aide à me relever, puis à m’assoir à table. Ses yeux me transmettent toute sa terreur, et son corps tremble autant qu’il le peut. Je la remercie et lui dis que tout va bien aller. Je regarde son père, et m’incline autant que me le permet mon dos fragilisé. Il ne dit mot. Il tient sa tasse, vide. Son regard est dur, ses cheveux gris et sa barbe fournie lui confèrent un air inquisiteur. Sa peau tannée indique clairement que c’est un homme de la terre, travaillant au soleil et sous la pluie, transformant graines en nourriture. Il comprends parfaitement ce qu’il a fait. Ce que j’ai fait. Et ce que je suis.

« Merci. Pour les soins, pour les repas, et pour votre art de parlementer avec des malpolis. J’ai maintenant deux questions avant de partir et vous laisser tranquille. Premièrement : ou est mon sac ? Et deuxièmement : avez vous des cochons ? »

Le vieil homme pose ses mains à plat sur la table maculée de sang. Je n’ai pu épargner son beau bois brut. Il me fixe, sans dire mot, encore choqué. Je soutiens son regard, sans ciller, sans perdre patience. Après tout, je ne sais même pas combien de temps j’ai repris mes forces dans sa grange. Sa fille quitte la pièce, puis revient quelques longues minutes plus tard. Elle dépose le sac sur la table, entre son paternel et moi. Il lui fait un signe que tout ira bien, et elle repart, toujours avec ce si joli déhanché, marchant entre les flaques de sang. Elle rejoint un vieux canapé de cuir dans la salle voisine.

« J’en prends un tier pour dédommagement. Et j’ai des cochons.
- Je vous laisse un quart, et vous pourrez nourrir vos porcelets.
- Un tier. Mes porcs adorent la viande fraîche.
- Un quart et je vous aide à nourrir vos fiers animaux.
- Un tier et je vous donne une vieille voiture, elle passera inaperçue.
- Belle ferme, beaux cochons et belle fille monsieur. Marché conclu. »

Je lui tends la main par dessus le sac, sans quitter ses yeux, sans quitter ses gestes. Il me serre la main. C’est ainsi que quelques heures plus tard, rafraîchi une nouvelle fois, en tenue propre et bandé comme un escaladeur, je repars sain et sauf avec deux tiers de mon magot, tous mes membres et sans ma femme.


Il me reste un important souci à éclaircir : plutôt Jamaïque ou Caïman ?
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Patrick Gibon · il y a
haletant et époustouflant, du vrai noir bien saignant, efficace en rodéo café crime arrosé de sang! du haut de forme que ce texte que je partage derechef sur mon fachebouk "pour quelques lecteurs de plus" en paraphrasant un célèbre ouest terne!
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Albane Charieau · il y a
époustouflant! voilà tout ce que je peux dire tant le texte m'a happée.
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Aurélien Azam · il y a
De l'action et du rythme dans ce texte mené tambour battant !
Ce récit est bien écrit, mais je me permettrai quelques remarques sur ton texte, en toute franchise et sans méchanceté (ne braque pas de beretta sur moi ^^).
En premier lieu : ton récit en terme d'intrigue est confus. Je n'ai pas compris les tenants et aboutissants de cette course-poursuite endiablée, et je ne me suis pas attaché à tes personnages, qui sont noyés par le trop-plein d'action. Pour moi, une bonne lecture est comme une branche où se poser quand j'en ai marre de planer en suivant les bourrasques de la vie. Je me ris de la tempête, mais je ne la recherche pas, et c'est également le cas en lecture : j'aime quand les récits prennent le temps de se construire et s'épanouir.
Deuxièmement : la forme de tes paragraphes est trop compacte. Pour de telles scènes d'action, je préconiserais personnellement des paragraphes d'une longueur maximale de 5-6 lignes, pas plus. Sinon, c'est assez rebutant, d'autant plus que ça bouge dans tous les sens ! Tu as qui plus est un style d'écriture assez haché, qui me rappelle souvent - avec un peu de nostalgie - les exploits d'écriture de Pierre Bottero. De mémoire, je crois qu'il affectionnait les paragraphes courts pour les scènes d'action, et je dois dire que j'en garde des souvenirs assez impérissables, surtout le cycle d'Ellana !
Et également : tu as une vraie capacité à apporter du détail pertinent à tes descriptions et à peaufiner tes œuvres. Ici, ce sont les détails techniques concernant la conduite et les armes qui sont soignés et priment. Personnellement, je ne suis pas sensible à cette mécanique où l'humain n'est pas sentiment mais chair à canon.

Au final, après avoir lu quelques-uns de tes textes, je dirais que je t'apprécie comme auteur de l'Imaginaire, et que tu as un vrai talent pour faire vivre tes personnages dans des situations oniriques et calmes, où ta plume a le loisir de leur donner des ailes. Pour le côté action, tu es toujours dans un processus de recherche d'identité, en testant les dosages entre sens et rythme.
C'est bien de s'égarer parfois, on fait souvent de belles rencontres, il ne faut pas hésiter à se prendre des coups de semonce ou même des coups de poing de temps en temps :)
Mes salutations vulpines !

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Daënor Sauvage · il y a
Voilà un commentaire attendu ! Ne t’en fais pas, mon Beretta est rangé bien au chaud hahaha. Et je dois dire que je suis assez d’accord avec ta critique synthétique : je ne nierai pas que je recherche toujours mon style pour les scènes d’actions, et plus généralement les scènes très rythmées.

Pierre Bottero, et plus spécifiquement la trilogie d’Ellana sont sans conteste une source d’inspiration pour moi, tu a son vu juste ! L’on m’a également conseillé de lire les textes de Marguerite Duras pour parfaire m’ont style et m’inspirer de sa vision poétique.

Je dois avouer que contrairement à Cecilia, je n’ai pas commencé à écrire ce texte en partant d’une emotion et d’un personnage, mais par une scène d’action. Grande différence de base et au final de ressenti, d’attachement. Mais je saurai y faire plus attention maintenant que je m’en rends plus compte et que j’ai les premiers retours. :)

Mes salutations,

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F. Gouelan · il y a
Une course poursuite explosive. Des mots comme des balles. Va-t-il s'en sortir finalement ?
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Daënor Sauvage · il y a
Bonsoir F. Gouelan,
Il paraît qu'Eric sirote actuellement un martini glacé dans les Seychelles. Finalement, la destination à changé au dernier moment : un coup du sort ?
Mes salutations,

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