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Jipe GIRAULT

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Voilà, j’ai pris place dans le compartiment de première classe de l’Artésia.
Il est 21 heures, demain matin j’ouvrirai les yeux en Italie, le train filera sur Venise.

Cette gourde de Vanessa avait peur de l’avion.
En tout cas, lui ne s’est pas foutu d’elle. Coupe de Champagne à l’accueil. Un loufiat pour porter les bagages jusqu’à la cabine. Dans le compartiment équipé d’un cabinet de toilette, les dorures rutilantes et les boiseries d’acajou tranchent sur le rouge fatigué de la moquette. Toutefois, malgré un aspect vieillot, la cabine se révèle accueillante et plutôt cosy.
À Venise, ce n’est pas moi qu’il attend. Il lui a posté un message signé : « ton petit cœur fragile »... J’espère juste que son petit cœur résistera à la surprise.

Sur le quai, des vieux qui cavalent alors que le train ne partira que dans une demi-heure. Aussi, de jeunes tourtereaux qui les dépassent en marchant tranquillement. Tous ont choisi de voyager à l’ancienne. Plus cher, moins rapide, mais pour eux, Venise commence ici, en gare de Paris Bercy.
Excusez-moi mais mon téléphone sonne. C’est lui.

— Allô chérie ? Tu n’es pas à la maison ?
— Non, je vais rentrer là... Je me suis un peu attardée au Bon Marché.
— Tu as bien raison. Ici, tu sais, la négociation est mal engagée, je sens que cela va se jouer serré, du coup mon séjour à Genève devra se prolonger d’au moins quatre ou cinq jours. Tu me manques tu sais.
— Toi aussi tu me manques, prends soin de toi, on se voit... euh... on s’appelle demain, je t’embrasse.
— Moi aussi, je t’aime.

Si je vous disais que l’auteur de l’appel n’est autre que mon menteur de mari ? Et bien, je vous le confirme, tout comme je sais qu’il n’est plus à Genève !
Jusqu’à peu, j’ai été folle de lui. Aujourd’hui, par sa faute, je suis devenue folle.
Généralement, je ne voyage qu’en avion ou en taxi, donc, dans ce train, je ne me sens doublement pas à ma place. Si, si. Vous allez comprendre.
Il se trouve que je voyage sous le nom de Vanessa Balmain, alors que mon véritable nom est celui que m’a donné le négociateur de Genève, soit mon ordure de mari ! Je m’appelle en réalité Morgane Chrétien. J’ai emprunté le téléphone et les papiers de Vanessa, elle n’en aura plus besoin. Le billet que j’ai tendu tout à l’heure au contrôleur est celui que monsieur Chrétien a offert à Vanessa, afin qu’elle puisse le rejoindre non pas à Genève, puisqu’il n’y est pas, mais à la gare de Venise Santa Lucia, où il l’attendra.
Quand il a regardé la photo d’identité de la carte, le contrôleur n’a pas tiqué. Faut dire que je me suis arrangée afin d’être raccord avec le modèle. D’ailleurs, je ne sais pas ce qu’il trouvait à Vanessa vu qu’il ne s’est agit que de m’enlaidir un peu. Voilà, vous savez tout, ou presque...

Un instant je vous prie, je rédige un message à l’attention de Ludovic Chrétien... Ah oui, je ne crois pas vous l’avoir déjà précisé, mon homme se prénomme Ludovic. Sur le portable de sa maîtresse, comme pour moi, il n’est que Ludo.

« Je suis dans le train, je suis trop bien installée, il me tarde de me jeter – non, de me blottir, c’est mieux – dans tes bras. Je vais mettre mon téléphone en veille et bien me reposer pour être en forme rien que pour toi. Je t’aime mon Ludo.
Ta Vanessa d’amour. »

Bon, c’est sobre tout ça, ni trop, ni trop peu... Un peu possessif quand même. Cela devrait me faire du mal ? Même pas, je suis passée en mode guerrière ! Allez... Zou, c’est parti !

La nuit tombe sur Paris. Le quai a retrouvé son calme. Un haut parleur vient d’annoncer le départ. Pas le genre de train qu’on attrape au vol.
Le convoi lentement s’ébranle. Ça crisse, ça grince, ça cogne et ça secoue. Le train franchit une mer d’aiguillages. Il cherche la bonne trajectoire.
La journée a été rude, pourtant, je me sens étrangement bien. J’ai respecté mon programme, mis ma douleur en sourdine.

« Ploc »

C’est la messagerie du téléphone de Vanessa. Ludovic s’est empressé de lui répondre.

« Mon Ange,
Je suis ivre de joie.
Que ta nuit soit douce
Que la lune éclabousse
Ta rose que j’entrevois...
Déjà.
Ton Ludo. »

Le salaud a longtemps usé de sa poésie pourrie pour abuser de mon bouton de rose. Le voilà qui recycle maintenant !

***

Cette fois, ça y est, le train roule à bonne allure. Les roues cognent régulièrement sur la ferraille des rails. Dehors, les lumières s’éteignent, avalées par la nuit. Sur la route qui longe la voie, des voitures font la course avec le train. Je les suis du regard jusqu’à ce qu’elles disparaissent, absorbées par le noir. Le bruit se fait sourd. Cela tangue doucement et ça me berce. Mes paupières sont lourdes, mais je refuse la couchette qui me nargue. Pas maintenant, pas tout de suite.

Je n’ai rien vu venir. Mon Ludo et moi, ce devait être pour la vie. Il aura fallut cette maudite soirée d’anniversaire chez Vanessa et surtout mes foutues semelles de crêpe pour que tout s’effondre. Ludovic déteste quand je mets des talons, je le dépasse et il complexe.
Vanessa est, pardon, était ma meilleure amie, ma confidente.
Dans son salon, la fête battait son plein, je me sentais bien. Pour ses vingt-huit ans, elle avait invité beaucoup d’amis.
Afin de sauver quelques coupes de la casse où elles semblaient promises, voilà qu’il me prend l’idée de les rapporter en cuisine. J’arpente, toute guillerette, le long couloir qui relie le salon à la cuisine. Guillerette mais pas assez pour pousser la chansonnette qui m’aurait évitée d’être confrontée au pire. Avec mes foutues semelles de crêpes, ils ne m’ont pas entendue venir. Arrivée à destination, je tombe sur Ludovic qui besogne mon amie d’enfance. Image cruelle ! Les coupes pesèrent soudain le poids du monde. Je m’y suis cramponnée et, méritante, car malgré le poids des coupes et lourde d’une mémoire d’éléphant, j’ai réussi à rebrousser chemin avec la souplesse du félin.
Les images ont fracassé mon cerveau. Il n’y a depuis plus la moindre place pour autre chose. De nature plutôt pudique, je vous épargne, comme je l’ai fait pour Ludovic et Vanessa, les cris étouffés dans ma gorge et les torrents de larmes dans lesquels j’ai fait naufrage.

Il faut que je me dégourdisse un peu les jambes. Me voilà dans un équilibre précaire, ballottée entre fenêtres et compartiments. La plupart sont fermés avec les rideaux baissés. Je suis certaine que les petits couples tranquilles de tout à l’heure sont déjà en train de baiser. Je les imagine et voilà que ça me prend, j’ai une envie de malade. Faut dire que mon Ludo bande mou depuis quelque temps ; pourtant, depuis l’anniversaire de Vanessa, je sais trop bien que quand il veut, il peut. Moi, avec lui, je ne veux plus. Par contre, le premier homme que je croise, je ne ferai pas de quartier. Hop dans la cabine la plus proche ! Rideaux ouverts, je m’en fous. Pas plus de quartier qu’avec Vanessa tout à l’heure. Hop, une balle entre les deux yeux !

Ah, mais je raconte mal. Vous avez dû comprendre que j’assassinerai le premier homme que j’allais croiser ? Non, non, rassurez vous, juste baiser avec, je ne suis pas complètement folle !

Le train a fait escale en gare de Dijon. Il n’y avait pas foule, alors il est vite reparti.

Le couloir est totalement désert. Je pousse jusqu’au wagon restaurant.
Pas mal ! Ce n’est pas l’Orient Express mais tout de même. Cotonnades blanches, lumière intime, bougies tremblotantes dans de jolis photophores couleur carmin, garçons en costumes gris distingués avec hélice en forme de papillon. En plus, cela sent délicatement bon. Je crois reconnaître le parfum de la girolle et une herbe aromatique qui me semble être le fenouil.
Une fille un peu boudinée par son uniforme me demande avec un fort accent italien si j’ai réservé.
Comment ça réservé ?
Cet après midi, je réglais mes comptes avec Vanessa et j’ignorais encore l’existence d’une table raffinée dans le train de nuit destination Venise.

— Non madame, je n’ai pas réservé.
— Pas glave, souivez moi je vous plie.

Me voilà installée à une table de deux, le nez plongé dans un menu plutôt décevant au regard du décor. Je commande un risotto-forestier et une demi-bouteille de Chianti.

— Il n’y a plus de demi Chianti madame, me murmure le serveur qui, malgré les embardées du wagon, tient parfaitement l’équilibre.

C’est dingue comme j’ai envie de lui. Du coup, j’opte pour la bouteille entière. Au besoin, je la terminerai dans ma couchette.
Le restaurant pue l’amour et mon risotto se fait attendre. Le Chianti, bien qu’un peu frais, se laisse boire.
J’observe des tourtereaux qui se livrent à une surenchère de promesses. Le train file vers Venise. Dans une chambre luxueuse de l’hôtel Danièli, Ludo ne rêve plus de moi. Son petit cœur s’emballe à l’idée que, d’ici quelques heures, il s’enverra en l’air avec ma meilleure amie.

Quand le serveur m’apporte enfin mon plat, il me glisse à l’oreille qu’il rejoindra le compartiment 27 de la voiture 12 dans exactement une heure...
Je demeure interloquée. Lui aussi m’a prit pour une pute. C’est incroyable le nombre de mecs qui s’autorisent à penser qu’ils pourraient me sauter. J’adore que les hommes me trouvent désirable mais inaccessible. Je me ressers une rasade de Chianti.
La bouteille est vide, je demande l’addition. Je règle. Mattéo – c’est écrit sur son badge – me balance un sourire vicieux. Je lève le siège. Ça tangue... Challenge ! Je traverse le wagon sans me cramponner. Je sens le regard de Mattéo comme un couteau dans mes fesses. Dans une heure, je serai à lui.


Je suis folle depuis que les deux personnes qui m’étaient les plus chères m’ont trahie. Depuis qu’elles m’ont ostensiblement prise pour une conne, je souffre horriblement dans mon ventre et dans ma tête. Je rumine ma vengeance. Elle sera implacable, plus forte que ma souffrance. Mais est-ce possible ?

J’ai passé plus d’une heure dans le compartiment 27. J’ai préféré attendre d’avoir regagné mes pénates pour vous raconter. Faut dire que l’affaire a revêtu un tour plutôt cru et que, sur l’instant, mes propos auraient pu vous choquer. Je ne sais si vraiment il m’attendait, toujours est-il que, lorsque la porte de son compartiment a coulissé, le beau Mattéo m’est apparu torse nu, plus désirable encore que dans son numéro d’équilibriste du wagon restaurant. Au moment où j’allais m’adresser à lui, il a posé un doigt sur mes lèvres, m’a plaquée contre lui en désignant la couchette supérieure. Elle était occupée par un garçon qui, m’assura-t-il, dormait comme un loir.
Cela sentait la tanière, Mattéo respirait l’amour par tous les pores, il était beau comme un dieu. Une minute plus tard, nous étions nus sur la moquette à nous dévorer comme des bêtes. Sa tête cognait sur la tablette qu’il n’avait pas prit soin de replier. Sur son visage inondé de lumière, je lisais la douleur de notre jouissance. Réveillé par nos gémissements, son compagnon est descendu nous rejoindre. Couchée sur la tablette, cette fois, c’est moi qui, assaillie de doigts de langues et de sexes, cognait avec mon front brûlant la vitre glacée. À la manière d’un métronome, les roues frappaient le rail pour donner le rythme à ma délictueuse sentence. À cet instant, la ville traversée dessina des guirlandes d’arc-en-ciel.
Merveilleux cadeau que ce billet offert à Vanessa !

Voyage extraordinaire du train vers le mot fin.
Hier, l’avion majestueux enjambait les cimes immaculées pour nous conduire, Ludo et moi, à Milan. Cette nuit, me voici seule, en lambeaux, fouillant les entrailles de la montagne avec seulement l’envie de m’y perdre.
Les tunnels se succèdent et l’effet dépressurisation résiste à la mastication. Milan se profile, je ne veux plus de lui. Le train file vers Venise.

Je suis là, allongée sur ma couchette, imprégnée du gout et de l’odeur des corps qui m’ont délivrée de l’enfer.
Le sommeil ne veut pas de moi. J’écoute les bruits du dehors. Le train est arrêté. Une gare sans doute. Des hauts parleurs baragouinent en italien, je n’y comprends rien. Le convoi émet une plainte déchirante, ça bouge en marche arrière. Ça grince, ça cogne, j’imagine qu’on tente de remplacer la motrice qui n’en peut plus.
Soudain, tout se fige. Silence total dans le train. Il est deux heures du matin, tous les passagers doivent dormir. Au loin, le haut parleur poursuit son charabia. Cela dure l’éternité. Puis, doucement, comme pour ne réveiller personne, sur la pointe des pieds, le train redémarre. C’est doux, ça me berce.

J’ai suicidé ma meilleure amie, je me suis envoyée en l’air avec de beaux inconnus, je suis épuisée, ma journée s’achève ici.
Les yeux mi-clos, je file vers Venise, à mon mari faire une surprise.

***

— Tu mets des gants toi maintenant ?

Ce sont les dernières paroles prononcées par Vanessa. Le coup a claqué et elle s’est écroulée. Je l’ai traînée jusqu’à son lit. Là, une fois bien installée, je lui ai collé le revolver dans la main. Son billet de train traînait sur la table, à coté de son téléphone. Pour la carte d’identité, j’ai dû fouiller un peu. Ensuite, par l’œilleton, j’ai vérifié que personne ne se trouvait dans l’escalier et je me suis tirée. Je suis passée chez moi prendre l’essentiel, puis j’ai rejoint la gare de Bercy où m’attendait le train qui maintenant file sur Venise.
Le type à casquette d’uniforme qui a gardé la carte d’identité de Vanessa doit être le chef de wagon. La carte, il me la rendra quand il passera me réveiller vers six heures. Il les a toutes conservées pour le passage à la douane.
Après, je la balancerai dans la mer avec le téléphone... J’ai prévu de rentrer en avion.

Un mois s’est écoulé depuis le couloir et mes foutues semelles de crêpes. Un mois tout entier à savoir et à n’en rien montrer. Depuis combien de temps me contentais-je des miettes du festin ? Petite conne que j’étais à me mettre en quatre pour que le pauvre récupère d’avoir baisé ma meilleure amie.
Et elle qui me tirait les vers du nez pour savoir s’il n’était pas trop fatigué. Qui, pour me rassurer, m’expliquait que le stress au boulot empêchait les mecs de bander. Complices, on riait en chœur, moi pour dédramatiser, et elle pour se foutre de ma gueule.

Vanessa tape à la porte du compartiment. J’émerge d’un profond coma et je lui ouvre. Ce n’est pas elle sous la casquette... Je réalise que je suis nue et que le chef du wagon, qui me rend la carte d’identité de Vanessa, me toise effrontément.
Quand d’un coup sec je referme la porte, je l’entends jurer de l’autre côté. J’ai dû lui raboter le nez.

Le train quitte la gare de Vérone. J’ai une pensée émue pour la pauvre Juliette. Il reste environ deux heures pour atteindre Venise. J’ai besoin de me dégourdir les jambes. Je pars en visite dans les autres wagons. Des passagers sont déjà debout. Le jour, lui, hésite à se lever. Difficile de se croiser tellement le couloir est étroit. On se touche, on se respire. Il y a ceux qui sentent la nuit et ceux qui ont forcé sur l’eau de toilette. Je n’aime ni les uns ni les autres. Je renifle sous mes bras afin d’y retrouver les effluves du compartiment 27.
J’ai quitté les wagons de première classe. Maintenant, la tendance est au verdâtre. Par la porte d’un compartiment, j’ai compté six couchettes dans un réduit plus petit que ma cabine. Les gens sont empilés les uns au dessus des autres. Ils dorment le nez dans leurs chaussures.
À l’entrée d’un wagon, une porte grande ouverte dévoile les toilettes. Par terre, de l’eau ou de la pisse, du papier qui macère et une odeur pestilentielle.
Vanessa n’aurait pas supporté.
Moi non plus, nous n’étions pas amies pour rien.
Je retourne dans l’univers des premières.

Je passe un peu d’eau sur mon visage, remet de l’ordre dans mes cheveux, jette un coup d’œil dans la glace. Je ne suis pas si mal pour quelqu’un qui se réveille de n’avoir pas dormi. De toute façon, j’ai tout prévu. Je mets des lunettes de soleil sur mon nez, un foulard sur mes cheveux et cet imperméable dont j’avais oublié jusqu’à l’existence. Je suis une autre. Je m’approche de la glace, plisse les yeux pour mieux me voir... Mais oui, tout à fait, c’est ça ! Sans le vouloir, je suis le portrait couleur de Sophia Loren, incroyable !
Je pousserais bien jusqu’à la voiture restaurant boire un petit thé, mais je n’ai pas envie de retrouver Mattéo déguisé. Je veux garder de lui l’image de son corps nu et musclé. Pareil pour son ami qui n’a cessé de m’appeler « Tipiace ».

Le train se traîne. Le ciel s’embrase. Les maisons égarées dans le paysage se rapprochent et se serrent. La vie recommence à battre. Le train stoppe en gare de Padoue. Je prie Saint Antoine pour retrouver mon âme d’enfant. Ce qu’on aperçoit de la ville donne envie de s’y arrêter. Certains se décident, ils nous quittent. Le train repart.
Prochain arrêt Venise, dans une demi-heure.
Les gens se bousculent et parlent fort, leurs bagages s’entassent sur la plate forme et jusqu’à la moitié de l’étroit boyau qui ne sert plus de couloir. Je reste tranquille, à guetter par la fenêtre de mon compartiment.
Enfin nous arrivons à Venise. Je suis surprise de n’y apercevoir ni eau ni canaux, mais beaucoup trop d’autos. Une agitation très éloignée de la quiétude que j’imaginais sur la lagune.
En fait, nous ne sommes pas à Santa Lucia, terminus du train, mais à Venise Mestre.
C’est un peu le bazar mais le train en a vu d’autres, il repart sans s’émouvoir de son retard. Ludo doit mourir d’impatience en guettant sa maîtresse déjà morte. Oui, oui... Vous me trouvez horriblement cynique mais je vous avais prévenus : je suis folle.

Cette fois, tout y est. La mer, l’interminable pont de fer sur lequel s’engage le train. En parallèle, une route, et tout au bout un parking, sans doute. Fin du voyage.
Gare de Venise Santa Lucia, pour de vrai : c’est écrit. Je laisse descendre les voyageurs, je chausse mes lunettes noires, me couvre les cheveux avec le foulard Hermès que je me suis offert. J’attrape le sac qui me sert de valise et j’avance. Le téléphone de Vanessa sonne, c’est Ludo. Je ne réponds pas. Je pianote un message.

« J’arrive. »

Dehors, il fait doux. Je marche tranquillement au milieu de la foule. Je l’aperçois là-bas, au bout du quai. Il fait des contorsions, tend le cou à droite à gauche. Tiens, je ne lui connaissais pas cette chemise, le rose est un peu criard, mais tout de même, mon Ludo s’est fait beau.
Je le dépasse. Il ne me voit pas, c’est normal, il ne m’attend pas.
Maintenant, je suis là, derrière lui. Il se trémousse. Comme il a l’air heureux.
Sur le quai, la foule se fait moins dense. Soudain, mon Ludo perd patience. Il pianote sur son clavier le numéro de sa bien aimée. Il devrait entendre et reconnaître la sonnerie dans son dos, mais non.
Alors je quitte mes lunettes, ôte mon foulard, secoue mes cheveux et pose la main sur son épaule.

— Je suis là.

Il se retourne, livide... Je sens qu’il va mourir.

PRIX

Image de Printemps 2019
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JACB · il y a
C'est une histoire un peu machiavélique qui surfe sur le verso des sentiments (qui aime bien châtie bien...), amour, haine, amitiè et conduit à la folie d'un geste sans retour. Le tout dans un style enlevé ce périple Italien a tout sauf l'allure d'un banal fait-divers, on partage volontiers les perceptions de votre personnage. Bien joué, merci pour ce bon moment de lecture JIPE.
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Pherton Casimir · il y a
Une invitation à lire et à supporter mon texte en final du prix Viva Da Vinci https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-beaute-dun-reve
Merci !

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La luciole · il y a
un mémorable voyage en train de nuit. Pour ce mari volage dernier clin d'œil : Voir Venise et mourir :) Bravo Jipe, mon vote
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Jipe GIRAULT · il y a
Merci la luciole
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De margotin · il y a
Bravo
Mes voix

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Jipe GIRAULT · il y a
Merci De margotin
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Pherton Casimir · il y a
Félicitations !!! Toutes mes 5 voix !
Je vous invite à lire et à supporter LA BEAUTÉ D'UN RÊVE. https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-beaute-dun-reve .
Merci !

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Jipe GIRAULT · il y a
Merci Pherton
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M. Iraje · il y a
Je me suis laissé embarqué. Jusqu'au bout de la nuit. Et j'ai même pas sommeil ...
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Jipe GIRAULT · il y a
Merci beaucoup Miraje
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Chantal Noel · il y a
Vous m'avez emportée dans ce voyage vengeur. Merci pour ce très beau texte.
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Jipe GIRAULT · il y a
Oui quand la raison n'a plus sa place se pointe la vengeance. Merci Chantal.
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Daniel Nallade · il y a
Une histoire tranchante dans un style alerte !
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Jipe GIRAULT · il y a
Merci.Par ailleurs, votre texte m'a scotché.
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Julia Chevalier · il y a
J’ai bien aimé ce long trajet dans la folie
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Jipe GIRAULT · il y a
Merci, J'ai découvert votre regard sur le temps qui passe. Cruel !
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Ginette Vijaya · il y a
Un train de nuit qui peut rivaliser avec l'orient-express. !
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Jipe GIRAULT · il y a
Merci, je suis passé respirer l'air de vos montagnes

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