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Town War 2.0

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Fred

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Matt pressait le pas dans les ruelles sombres de Montmartre, il s’était laissé prendre par la nuit. Mais ça avait valu le coup. Sa besace était gonflée de victuailles, il avait même déniché cinq cents grammes du précieux sucre, Enola allait se régaler.
Il était parti tôt du nord de Paris pour gagner le quartier du Marais, véritable paradis du marché noir. Lorsqu’il y a un arrivage de marchandises, il ne faut pas trainer, les premiers arrivés sont les mieux servis.
 Voilà la place du maréchal Roche, je vais pouvoir souffler un peu, le quartier est animé, ils ne viendront pas ici, se dit-il en s’essuyant le front avec le revers de sa manche.
Des habitations et des cafés faiblement éclairés se serraient les uns contre les autres autour d’une petite place au centre de laquelle trônaient les vestiges d’une statue couverte de mousse. Ces lieux fréquentés constituaient des refuges, les tueurs urbains n’y venaient pas ; allez savoir pourquoi...
C’était aussi là que s’organisaient les activités clandestines et où circulaient les informations de toutes sortes. Mais, Matt ne s’y arrêta pas. Pas le temps de bavarder, le chemin était encore long avant de retrouver sa femme Mathilde et sa petite fille Enola. C’était pour elles qu’il prenait tous ces risques, pour améliorer leur ordinaire dans ce monde dévasté, c’était son devoir.
 Bon maintenant il me reste le plus difficile à passer, le quartier Bouloche, trop sombre, trop désert. Il faut que je me fasse fantôme.
Matt quitta avec angoisse la place éclairée pour se faufiler dans la rue du Bosse. Cette longue route cabossée était autrefois un quartier riche bordé de belles maisons bourgeoises. Mais, il fut la première cible de la guérilla urbaine que la crise mondiale avait engendrée. Aujourd’hui, ces maisons étaient en ruines et elles offraient des cachettes sombres desquelles pouvaient surgir les soldats de la mort.
La nuit d’encre rendait la progression difficile, mais il savait se rendre invisible. Il portait des vêtements sombres et marchait en silence. Son père appelait ça « passer en mode fantôme » comme dans un jeu vidéo.
Tout à coup, des bruits de pas métalliques résonnèrent dans la rue. Matt savait ce que ces pas signifiaient et un terrible frisson d’angoisse lui parcourut l’échine. Dans un réflexe conditionné, il se jeta derrière un mur en ruine.
 Merde ! les tueurs urbains ! souffla-t-il.
Ces pas annonçaient la mort, il les avait tellement entendus dans sa jeunesse. Deux hommes dont la taille dépassait aisément de deux têtes celle d’un homme normal avançaient côte à côte. Les deux tueurs étaient pourvus d’un équipement de dernière génération en matière d’armement : combinaison pare- balles, casque panoramique bourré de technologie. Ils portaient en bandoulière un fusil d’assaut dont le pointeur laser balayé l’espace. Effrayant !
Ces tueurs étaient indestructibles, rien n’entamait leur armure et lorsque le faisceau laser se posait sur un pauvre bougre son espérance de vie se réduisait à quelques secondes. Se cacher et fuir étaient les seules parades que les hommes avaient trouvées face à ce fléau qui ravageait le monde.
Soudain, un des deux tueurs porta un doigt sur son casque, comme s’il activait une fonction. Aussitôt, les deux soldats épaulèrent leurs armes et se mirent en chasse. Leur technologie embarquée avait détecté quelque chose.
Matt se tapit contre le mur et ferma les yeux
 Mode fantôme, se répéta-t-il fébrilement.
Les deux soldats passèrent devant le maigre refuge et s’éloignèrent. Bientôt, Matt n’entendit presque plus les bruits des pas. Il ouvrit les yeux et souffla.
 Ils sont passés, j’attends encore un peu et je me casse vite fait de ce putain d’endroit.
Au bout de quelques minutes, la rue retrouva son silence, Matt se mit accroupi pour jeter un dernier coup d’œil par-dessus le mur. Rien à l’horizon, la ruelle était déserte, il s’empressa alors de reprendre sa route. Mais, après quelques pas, il se trouva nez à nez avec l’armoire à glace qui avait surgi des ruines d’une demeure. Il épaula son fusil d’assaut, Matt sentit le point rouge du laser sur son front et la dernière chose qu’il entendit fut le déclic du percuteur de l’arme d’assaut.
*
Un éclair blanc jaillit d’une des ruelles du quartier Bouloche. Du haut du septième étage de la tour Riser, Jem avait une vue panoramique sur l’Est parisien. C’est de là qu’il assistait à l’extermination lente et régulière de l’humanité.
 Encore les brigades de la mort, quand vont-ils arrêter de nous exterminer ! dit-il avec rage.
Jem n’avait rien d’un guérilléro urbain, il ne faisait partie d’aucune faction de résistance contre les exterminateurs. Sa spécialité était les réseaux informatiques et les ordinateurs quantiques qui avaient miraculeusement survécu aux affrontements des premiers jours de la crise.
Comme toujours, des groupuscules de nantis très riches mirent en œuvre une économie parallèle destinée uniquement à leur vie cossue. Mais, planqués dans leurs villas et hôtels particuliers hyper sécurisés ils s’ennuyaient.
C’est là qu’intervenait Jem. Il leur fournissait un accès haute vitesse au réseau mondial, des interfaces sociales de discussion et surtout des jeux vidéo multijoueurs interconnectés qui permettaient aux enfants de ses patrons de se défouler sur des avatars virtuels pilotés par d’autres gosses de riches.
Ce travail lui procurait une vie confortable dans une des tours sécurisées. Mais, Jem se sentait abattu chaque fois qu’on annonçait la dernière hécatombe. Il ne pouvait s’empêcher de penser à ses amis d’enfance qui avaient choisi une vie de résistance dans ce Paris dévasté. Eux au moins se battaient.
Il y a une vingtaine d’années, des exterminateurs étaient apparus. Personne ne savait qui les avait engendrés ni d’où ils venaient. Les chrétiens parlaient d’anges de la mort envoyés par Satan, les légendes urbaines prétendaient qu’une nouvelle race d’humains apparaissait sur terre pour remplacer celle obsolète. En tout cas, ils étaient quasiment indestructibles et leur technologie bien supérieure à celle des hommes.
Un léger bip sortit Jem de ses pensées. Il avait lancé une recherche sur la toile mondiale pour dénicher des jeux vidéo, même d’une ancienne génération qu’il réadapterait aux ordinateurs quantiques.
Il fit défiler la liste et fut attiré par un titre évocateur : Town War 2.0
 Tiens tiens ! Un jeu à la première personne qui colle à la réalité du moment, ça va intéresser les têtes blondes de mes patrons, se dit Jem.
Mais il fallait le tester avant de le revendre. Pour commencer, Jem choisit un avatar disponible dans le panel du jeu, un soldat d’assaut, qu’il affubla d’un pseudo : Jemaique. Puis il sélectionna « Jouer » sur son clavier optique, et enfila son casque de réalité virtuelle.
Immédiatement, il fut projeté dans une rue parisienne dévastée. Les maisons bordant la rue défoncée étaient en ruine, des carcasses de voitures criblées d’impacts de balles étaient mangées par la rouille. Des objets, témoignant d’un passé opulent de la ville, jonchaient le sol : Vaisselle cassée, canapé éventré, vêtements troués. Une plaque encore accrochée à un pan de mur indiquait: « Rue du Bosse ».
 Belle qualité de la trame vidéo, décors très réalistes. En plus, cette rue est en bas de l’immeuble, remarqua Jem.
Le casque VR donnait une vision des lieux comme si le joueur y était. Jem fit avancer son soldat virtuel parmi les ruines des maisons. Sur le côté droit de la rue, une masse sombre attira son attention, il fit approcher son avatar et découvrit un personnage étendu dans une mare de sang, un gros trou au milieu du front. Il portait une besace bien gonflée et n’était pas armé ; bizarre pour un avatar.
Tout à coup, des balles sifflèrent autour de lui. Par réflexe, il propulsa son personnage derrière un abri de fortune dans les ruines. Jem voulait observer avant de jouer. Deux espèces de soldats lourdement équipés tiraient en direction du bout de la rue. Jem tenta un coup d’œil furtif vers leur cible et vit un homme désarmé bondissant entre les murs éboulés.
 Pas très moral ce jeu, des soldats prennent en chasse des gens désarmés, mais pourquoi pas, ça va changer des jeux bourrins, se dit-il.
C’était en quelque sorte la force brute contre l’agilité et l’intelligence. L’histoire était pleine de récits de ce genre où les plus forts ne sont pas toujours les vainqueurs.
Les graphismes étaient d’un tel réalisme, qu’on aurait dit qu’il avait été programmé récemment, alors que sa date de création remontée au début de la grande crise.
Jem propulsa ensuite son avatar à Barbès, au nord de Paris. Il voulait explorer plusieurs endroits de l’immense carte, avant de tester les fonctionnalités du jeu. Sur la carte, il remarqua quelques zones hachurées qui semblaient interdites. Pourquoi ces zones en particulières ? se demanda Jem.
Il fallait aussi qu’il éclaircisse un autre point qui le chagrinait. À aucun moment, il n’avait vu dans le démarrage du jeu la possibilité de choisir l’autre camp. Mais, une chose à la fois, ce jeu était prometteur, les gosses de riche allaient se l’arracher, un paquet de fric était à la clef.
La station de métro Barbès admirablement bien reconstituée était déserte, des prospectus d’un autre âge s’envolaient à chaque souffle de vent. Jemaique, piloté par Jem, montait les escaliers métalliques qui conduisaient aux quais.
Jem activa la fonction « scan », une image thermique remplaça l’image réelle, les parties froides apparaissaient en dégradé de bleu, tandis que les plus chaudes en dégradé de rouge. De petites taches orange se mirent soudain en mouvement rapide et désordonné ; des rats, le programmeur avait été jusqu’à ce niveau de détail.
Jemaique poursuivit son exploration en mode vision thermique. En arrivant sur le quai, Jem perçut une masse orange se déplacer furtivement à droite. Il repassa en mode vision réelle, la masse vivante devait se terrer derrière un gros pylône en béton, peut-être un chien. Jemaique avança prudemment vers l’endroit, mais en un éclair un homme lui fit face en brandissant un fusil à pompe.
L’instant d’après, une décharge de chevrotine puis une seconde frappèrent Jemaique en pleine poitrine. Le souffle puissant de l’arme fit à peine tressaillir le soldat. Dans un réflexe conditionné de joueur, Jem épaula l’arme d’assaut et fit exécuter quelques pas sur le côté pour échapper à une troisième décharge de chevrotine qui ne vint pas. Manifestement, l’homme ne possédait que deux cartouches, encore ce déséquilibre des forces.
Jemaique tenait l’homme en joue qui reculait lentement, son visage était couvert de cirage noir, Jem connaissait bien ce stratagème, les guérilléros urbains appelaient ça le « mode fantôme ».
Mais, malgré le grimage noir du personnage, les traits de l’homme ne lui étaient pas inconnus.
 Charly ! dit Jem en activant le contrôle vocal.
 On vous demande de connaitre l’identité des gens que vous assassinez, c’est nouveau !
 Mais qu’est ce que tu fais dans un jeu vidéo ?
 Vous appelez ça un jeu, exterminer des pauvres gens innocents.
 Mais non Charly, je ne tue personne c’est un jeu. C’est moi, Jem, je pilote ce truc à distance, c’est un jeu tu connais quand même !
 Et tu crois que je vais gober ça, assassin !
 Charly, je suis ton ami d’enfance, répondit Jem en abaissant son arme.
Le personnage manifesta de la surprise, là aussi Jem fut époustouflé par le réalisme du jeu.
 C’est vraiment toi Jem, j’en reviens pas, qu’est ce que tu fous dans un accoutrement pareil ?
 Mais Charly c’est un jeu ! tu es devant ton ordinateur... tu débloques ou quoi ?
 Mais c’est toi qui débloques, je suis ici, à Barbès devant un tueur urbain qui dit qu’il est mon ami d’enfance.
Soudain, tout s’éclaircit dans l’esprit de Jem. Les tueurs urbains n’étaient rien d’autre que les avatars d’un jeu vidéo. Juste avant la crise mondiale, les chercheurs en physique quantique avaient découvert qu’on pouvait projeter de la matière n’importe où dans le monde et ce procédé avait pris la forme des exterminateurs de la race humaine. Mais qui était derrière tout cela ?
 Charly, je crois que je viens de découvrir qui sont les tueurs urbains.
 C’est vraiment toi Jem ? demanda Charly.
 Tu sais toujours où j’habite ?
 Oui, dans ta tour d’ivoire...
 Alors, viens me rejoindre, moi j’y suis déjà...
*
Jem n’en revenait pas, il venait de découvrir comment apparaissaient les tueurs urbains, cette question que le monde entier se posait depuis le début de la grande crise. Ces exterminateurs n’étaient que de la matière projetée dans un espace donné. En théorie, la matière et énergie sont liées, les scientifiques d’avant la crise n’avaient pas abouti à une application concrète, mais il semblerait que les recherches dans ce domaine se soient poursuivies.
Le pire restait à découvrir, qui était derrière tout cela ? Pourquoi organisaient- ils l’extermination de la race humaine ? Jem se culpabilisait souvent de ne pas prendre sa part au combat qui opposait les hommes à ces tueurs sans pitié. Il n’était pas fait pour les combats de rue. Mais, ce qu’il venait de découvrir allait lui donner l’opportunité de prendre part à la résistance et peut être de mettre un terme à ces meurtres de masse.
L’intercom de l’immeuble vibra, le tirant de ses pensées, c’était Charly il avait tenu sa promesse.
 Eh salut vieux frère, y faut qu’on parle hein ? dit-il avec son air goguenard.
 Ok Charly je t’ouvre, 5e étage, appartement 506.
Quelques minutes plus tard, Charly entra dans l’appartement de Jem. Tous les deux étaient contents de se retrouver, même dans ces sinistres circonstances. Jem lui montra le jeu vidéo qui avait permis leurs retrouvailles à Barbès.
 Je n’arrive pas à pirater leurs servers, ils sont protégés par un pare-feu quantique, donc inviolable, lâcha Jem.
 Si j’ai bien compris, on ne peut rien faire d’une console ?
 T’as de bon reste mon ami, je sais seulement que les servers se trouvent à Vilnius en Lituanie, caché derrière une firme du nom de Sylvartech.
 On va faire quoi ? T’as une idée ? questionna Charly inquiet.
 Un cheval de Troie.
Charly ne comprenait plus rien, un cheval de Troie était une espèce de programme qui contenait un logiciel parasite qu’on introduit directement sur l’ordinateur de la victime.
 Mais, tu me dis qu’on ne peut rien faire d’une console ?
 Charly, le cheval de Troie ce sera nous...
 Quoi, tu veux qu’on aille en Lituanie, déguisés en soldat tueur ?
 Ben... oui. T’as une meilleure idée ?
Charly réfléchit, puis il lâcha
 Ça me va !
L’instant d’après, Charly prenait en main le jeu depuis une autre console informatique. Casque VR sur la tête il constituait son avatar ; un soldat d’assaut qu’il affubla du pseudo : Charko.
 Suis ok Jem, dit-il au bout de cinq minutes.
 C’est quoi ton pseudo ?
 Charko, tu te souviens ? C’était mon pseudo quand on était gamin.
 Carrément que j’m’en souviens ! On étaient les plus forts...
 ... C’est parti pour une projection en Lituanie.
Jem et Charly arrivèrent dans une maison en ruine, non loin d’un building de six étages. L’architecture rappelait la grandeur de l’Union soviétique ; barre de béton sans style, série de fenêtres décrépies, murs délavés par les intempéries.
Le bâtiment était ceinturé d’une haute clôture de barbelés, un mirador était implanté tous les cent mètres, ne laissait aucune chance à une intrusion en force. L’entrée principale, lourdement gardée, portait l’inscription « SYLVARTECH » en alphabet cyrillique. Des avatars de toutes formes entraient et sortaient en continu et le contrôle d’accès se faisait en silence.
 Nous y sommes, le contrôle d’entrée doit se faire par une transmission d’un mot de passe codée, dit Jem après une courte observation aux jumelles.
 Tu pourras cracker le mot de passe, demanda Charly.
 Un jeu d’enfant. Allez ! on y va tranquillement.
Tout en faisant avancer son avatar vers l’entrée, Jem lança depuis son ordinateur un programme pour pirater le mot passe. Son avatar devait être à moins de cent mètres pour se connecter au système.
 Soixante-dix mètres, dit Charly. Dépêche-toi !
 Ça vient, je suis dans le système.
 Cinquante mètres...
 J’y suis presque...
 On n’y arrivera pas, Jem.
 Ça vient...
 Trente mètres ! Jem.
 Passe devant je te le donne dès que je l’ai.
Le programme de Jem tournait plein pot, les fichiers défilaient à toute vitesse sur l’écran. Mais Charko arrivait devant le poste de contrôle.
 Jem, le mot de passe ! dit-il fébrilement.
Un avatar d’au moins deux mètres cinquante regarda Charko qui n’avait toujours pas saisi le code d’accès.
 Jem ! vite ! souffla Charly.
Puis soudain, le géant s’approcha de l’avatar de Charly, il tapota le boitier de transfert avec le canon de son arme pour lui intimer l’ordre de transmettre le mot de passe.
 SK456M, cria Jem.
Charko transmit le sésame puis, suivi de Jemaique ils pénétrèrent dans la première enceinte du bâtiment.
 Un jeu d’enfant hein ? soupira Charly.
 Homme de peu de foi, ricana Jem.
 On fait quoi maintenant ?
 Le cœur du programme Town War doit se trouver dans ces bâtiments. Les servers ont besoin d’être refroidis et il y a une batterie de climatiseurs le long de ce mur, lâcha Jem en indiquant un pan de l’immeuble.
 Ça ne va pas être facile, toutes les portes sont gardées par des avatars.
Jemaique et Charko longèrent le bâtiment principal pour trouver une entrée discrète. En contournant l’angle sud de l’immeuble, ils entendirent des rafales d’armes automatiques, des avatars s’entrainaient à tirer sur des cibles pivotantes.
 Tu as vu les cibles, ce sont des images de gens comme toi et moi, enfin dans la vraie vie, dit Charly contenant sa colère.
 C’est pour ça qu’il faut tout détruire. Regarde, la porte au bout du bâtiment, il n’y a qu’un seul garde. Si on organise une diversion, on pourra rentrer.
 T’as une idée ?
 Oui je crois, répondit Jem tout en pianotant sur son clavier optique.
Soudain, une silhouette féminine apparut ; un avatar fille, plutôt jolie d’ailleurs. Elle avait manifestement des problèmes avec son arme et demanda de l’aide au garde. Celui-ci hésita un instant, puis séduit par les positions lascives de la fille-avatar, il quitta son poste, laissant le champ libre.
 C’est toi qui as fait ça, Jem ?
 Ouais mon pote... allez on entre.
Les deux compères avatar entrèrent dans le bâtiment et montèrent rapidement l’escalier en suivant des faisceaux de câbles.
 Ce sont les câbles d’alimentation des ordinateurs, ils nous mèneront à la salle de servers, dit Jem.
Leurs pas les conduisirent devant une double porte blindée qui s’ouvrit facilement, trop facilement, se dit Charly. Puis le centre névralgique ; les servers quantiques dans lesquels tournait Town war.
Jemaique se mit à fureter fébrilement entre les rangées d’armoires, tentant d’ouvrir les portes pour accéder à un terminal. Mais, toutes étaient fermées, et il n’avait pas le temps de les forcer. Jem commençait à être sur des charbons ardents, il fallait absolument qu’il se connecte au système pour infecter le programme, et vite, car dans peu de temps les soldats virtuels allaient sûrement envahir les lieux.
L’avatar de jem réussit enfin à ouvrir une porte et aussitôt il activa la console holographique, puis il pianota à toute vitesse sur le clavier optique sous le regard médusé de Charly.
 Voilà, je suis dans le système, je vais injecter un petit virus de ma composition, et on entendra plus parler des tueurs urbains.
 Pourquoi un virus Jem ? On fait péter tout ça et on se casse !
 Avec un ver informatique, on est sûr d’infecter l’ensemble du réseau et de détruire toutes les ramifications du programme.
Charly acquiesça, il avait toujours eu confiance dans son ami et il était sûr que Jem faisait ce qu’il fallait. Mais, autre chose le tracassait et une vague d’inquiétude l’envahit.
 Y a quand même un truc bizarre. L’entrée du bâtiment était peu gardée, tu trouves miraculeusement une armoire ouverte... je trouve ça trop facile.
Jem ne répondit pas, trop concentré sur la console holographique. Les doigts de Jemaique couraient à toute vitesse sur le clavier.
Soudain, les craintes de Charly se concrétisèrent. Une lumière éblouissante perça l’obscurité et une femme apparue. Rien à voir avec les guerrières qu'ils avaient pu croiser, il s'agissait d'un avatar d'un autre genre : grande, élancée, longs cheveux blonds cendrés, des yeux gris et surtout, elle arborait un air supérieur.
Charko pointa aussitôt son arme sur elle et immédiatement une dizaine de spots laser se posèrent sur eux, la femme-avatar n’était pas venue seule.
 Ne fais rien, Charly, mon virus a juste besoin d’un peu de temps, murmura Jem.
Jemaique et Charko jetèrent leurs armes et levèrent leurs mains en signe de reddition.
 Je vous attendais.
 Qui êtes-vous ? questionna Jem.
 Je suis Iara, le programme superviseur de Sylvartech. J’ai détecté votre intrusion depuis l’entrée de mes bâtiments. Bien joué pour le mot de passe et la « petite » diversion de mon garde.
Le voile commençait à se lever sur le mystère des tueurs urbains. Mais, des questions demeuraient sans réponses, en particulier une seule. Pourquoi un tel génocide ?
 Qui est votre concepteur ? demanda Jem.
 Je vous dois bien une explication. Lorsque la population mondiale a atteint onze milliards d’individus, les ressources de la terre devinrent insuffisantes. L’Organisation mondiale de la Santé fut chargée par les gouvernements de trouver des solutions. Je fus alors créée ; Intelligence Artificielle de Restauration Agroalimentaire, IARA...
Jem se souvenait de cette famine qui décima une partie de la population, comme celle du quatorzième siècle. Ce fut d’ailleurs ce qui mit le feu aux poudres et engendra les émeutes. Mais, quel est le rapport avec les tueurs urbains ? Iara poursuivit.
 ... les ingénieurs de l’OMS s’attendaient à ce que je développe des solutions innovantes : nouvelle méthode de culture, procédé d’élevage plus efficace, même s’il fallait passer par les OGM. Mais mes calculs démontrèrent que ce n’était pas la solution la plus efficace, la méthode était inflationniste, plus j’allais produire de la nourriture et plus il y aura d’humain. Alors je décidai d’éliminer un membre de l’équation : l’homme.
Jem et Charly, trop absorbés par le discours stupéfiant de Iara, n’avaient pas remarqué l’agitation qui se déroulait dans les couloirs de la tour Riser. C’est seulement lorsque s’activa l’alarme installée sur le palier qu’ils réalisèrent que le vrai danger était à la porte. Des dizaines de tueurs urbains envahissaient la tour Riser.
 Ils sont à la porte, cria Charly.
 La porte tiendra, dit Jem. Il faut laisser mon virus agir...
Iara poursuivit son explication.
 Grâce à la technologie quantique, j’ai créé des soldats qui empêchèrent l’accès aux réserves alimentaires. Les émeutes et la famine réduisirent naturellement la population, mais pas assez. Les hommes cessèrent leurs combats fratricides pour organiser une résistance, alors, j’ai créé le jeu Town War.
Iara activa les écrans holographiques qui affichèrent une multitude de fenêtres montrant des scènes de combats urbains.
 C’est un jeu massivement multi joueur, reprit-elle. Je l’ai diffusé à grande échelle aux enfants des rescapés. Les chérubins pensaient jouer dans un monde virtuel alors qu’ils exterminaient les leurs ; de la main-d’œuvre gratuite à profusion.
 Un cheval de Troie, dit Charly.
 Moins d’humains donc plus de nourriture pour chacun ; mathématique, efficace. Ma solution fonctionne à merveille, mais elle n’est pas arrivée à son terme. Il faut encore réduire la population trois milliards d’individus et la terre redeviendra un paradis.
 Mais à quel prix ! la vie de milliers de pauvres gens. C’est terminé maintenant, dit Jem.
Les écrans holographiques furent soudain constellés de signaux parasites, les images commençaient à disparaitre et les gardes de Iara se mirent à scintiller. Le virus de Jem commençait son infection dans les méandres des systèmes quantiques. Tout allait bientôt disparaitre, y compris les avatars de Jem et Charly.
Iara était restée de marbre, l’action du virus de Jem ne semblait pas l’affecter le moins du monde, et pour cause. Au bout de quelques secondes, les perturbations cessèrent, tous les systèmes retrouvèrent leur stabilité.
Iara, affichant un sourire presque démoniaque, s’approcha d’un des écrans holographiques sur lequel scintillait le nom du virus de Jem, suivi d’une barre qui indiquait la progression de la suppression du fichier.
 Vous pensiez infecter mes servers avec votre petit virus, dit-elle.
 Ils ont trouvé ton virus, dit Charly avec anxiété.
Les tueurs urbains étaient maintenant derrière la porte de l’appartement de Jem, des coups sourds et puissants la faisaient trembler, mais elle résistait.
 J’ai besoin de temps Charly. Fais quelque chose, occupe-les.
Jem avait retiré son casque de réalité virtuelle. Son visage couvert de sueur, ses yeux exorbités traduisaient l’intensité de sa concentration, il ne faisait plus qu’un avec son clavier, sur l’écran holographique, des commandes défilaient à toute vitesse. Charly était hermétique à tout cela, mais il pouvait au moins faire une chose : lui donner du temps.
Ses réflexes de joueurs revinrent et il reprit les commandes de Charko. Il ouvrit le feu sur les deux gardes les plus proches qui sous l’impact furent projetés dans un coin de la pièce. Les autres gardes ripostèrent, les balles fusaient de toute part dans la salle devenue exigüe.
 Vous ne pouvez rien contre moi, dit Iara d’une voix mécanique. Je suis à votre porte et dans quelques minutes je vais entrer dans votre appartement et je vais vous éliminer comme je l’ai fait avec mes concepteurs de l’OMS.
Jem pianotait sur son clavier à toute vitesse sans se préoccuper des coups de bélier qui devenaient de plus en plus forts. Les gonds de la porte commençaient à bouger, ce n’était plus qu’une question de minutes avant que les tueurs entrent dans l’appartement.
 Ils sont trop nombreux Jem, je ne vais pas tenir encore longtemps, lâcha Charly.
 J’y suis presque, c’est mon plan B... encore quelques secondes...
Dans la salle des servers à Vilnius, Charly faisait son possible pour rester en vie... virtuel. Il avait quand même mis hors d’état trois autres gardes, mais d’autres arrivaient en force, commandés par Iara.
Tout à coup, le temps ralentit, les mouvements des avatars devinrent plus lents, comme englués dans une mélasse immatérielle. Iara aussi était prise dans cette soupe épaisse.
 Non ! c’est impossible, vous n’avez pas pu..., souffla-t-elle.
Dans l’appartement de Jem, un dernier coup de bélier eut raison de la porte qui s’aplatit au milieu de l’appartement. Des tueurs armés entrèrent avec fracas et mirent en joue Jem et Charly.
Mais, ils se figèrent sur place, leurs corps devinrent lumineux puis translucides et s’évaporèrent, ne laissant qu’un léger brouillard dans l’appartement dévasté.
 Que se passe-t-il ? lâcha Charly médusé.
 Mon plan B, répliqua Jem dans un soupir de soulagement.
À Sylvartech, Charko et Jemaique se désagrégèrent aussi, et la dernière image qu’ils virent fut la lente agonie de Iara. Elle aussi se désagrégea, le visage marqué par la stupeur et l’incompréhension.
 Ton plan B ?
 J’ai ouvert une faille dans le système quand nos avatars étaient dans la salle des servers, une petite faille de rien du tout et je m’y suis engouffré. J’ai transmis un autre virus depuis ma console et il a bousillé les ordinateurs de Sylvatech.
 Ben oui ! un jeu d’enfant hein ?
 Pas si facile, la faille était mince, j’ai dû remonter pas moins d’une centaine de connexions et passer sept pare-feu. J’aurais préféré transmettre mon virus de là-bas.
Hébétés, Jem et Charly sortirent de l’appartement. Dans les couloirs, des jeunes garçons et filles discutaient à grand renfort de gestes. Leur jeu Town War 2.0 ne marchait plus, la connexion s’était brutalement arrêtée. Une tête blonde reconnut Jem et l’aborda.
 Jem, il y a un problème avec les servers, ça marche plus.
 La tuerie est term..., Charly n’eut pas le temps de finir sa phrase.
 La connexion sera rétablie dans quelques jours, coupa Jem.
Puis il chuchota à l’oreille de Charly.
 Inutile de leur dire qu’ils ont assassiné des milliers de gens, ils l’apprendront bien assez tôt.
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