Toute une histoire pour une chips

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"Il y a certainement quelqu'un Qui m'a tuée Puis s'en est allé Sur la pointe des pieds Sans rompre sa danse parfaite" Anne Hébert https://lecrivante.wordpress.com/author/lecrivante  [+]

Image de Automne 2016
Bien droite. Mue par un narcissisme banal, elle se contemple dans la vitre. Ses lunettes rondes, sa queue de cheval sans mèche folle. Un profil soigné et modeste, c’est elle : une étudiante anonyme dans le métro.

Prochaine station : Marengo SNCF. Estation venenta Marengo SNCF.
Le rythme des stations en occitan lui rappelle qu’elle ne connaît pas la langue de ses ancêtres. Elle essaie de ne pas regarder le cellophane brillant entre ses jambes, dans la poche plastique. Elle a craqué. Sur un paquet de chips à la moutarde. Et elle a acheté un sachet jetable. Anti-écologique, anti-biologique, anti-tout. Une catastrophe éthique. Maintenant elle attend, impatiente, le moment où elle pourra se vautrer sur son matelas à même le sol, dans sa piaule pourrie. Ce moment béni où elle engloutira chaque chips en se léchant les doigts.

Station Jean Jaurès. Estation Juan Jaurès. Correspondance ligne B.
Elle change de rame. Sa grand-mère parlait en occitan, pardon, en patois quand elle allait porter ses petits plats aux voisines impotentes. C’était quelqu’un de bien. Elle aurait pu lui transmettre sa langue.
Un type s’assoit à côté d’elle dans la ligne B. Il est crasseux, surement un SDF. Il a l’air passablement alcoolisé. Pourquoi est-ce qu’elle attire toujours les problèmes ? Un jour, sa mamie lui avait confié qu’elle avait versé toute sa tirelire dans le bol d’un mendiant, rue Pargaminère. « Qu’est-ce que je me suis fait rouspéter ! » Les temps ont bien changé. Surtout, ignorer le cellophane brillant. Son ventre gargouille. Le type aussi a l’air affamé.

La caissière lui a demandé sa carte d’identité quand elle a présenté son chèque. Heureusement qu’ils te demandent pas un relevé bancaire !
C’était un chèque en bois.
Étrange toutes les expressions de la langue française avec « bois » ; langue de bois, gueule de bois... Elle pense ; je peux me permettre le luxe ni de l’une ni de l’autre. J’sais pas tenir ma langue et j’ai pas les tunes d’aller me bourrer la gueule. Pourtant, Dieu sait que ça m’aiderait. Je trouverais peut-être l’inspiration pour ma dissert'. Sujet : « Est-il nécessaire de vivre des expériences douloureuses pour créer ? » Oui, c’est vrai, question cruciale ! Formulation de la problématique : La création littéraire est-elle assujettie au porte-monnaie ? aux conditions sociales ? Faut que je trouve un boulot. Si j’étais caissière, c’est sûr, j’aurais les idées plus claires. Sauf que pour être caissière, faut du piston. Ou un diplôme dans la vente. Moi j’suis juste en licence de Lettres. On a rien sans rien dans la vie. Mais soyons pas pessimiste. Pensons chips, moutarde... et, saumon fumé ! Elle s’en est gardé une tranche dans le frigo. C’est son luxe, son pêché. Ce soir, c’est la fête ! Un bon roman, un paquet de chips et un sandwich au saumon fumé.

Palais de justice. Palais de justicia. Plus qu’une station.
Son ventre gargouille encore.
Ses yeux se fixent sur le cellophane argenté. Si elle en mangeait une, là, tout de suite ?
Non, elle ne peut pas, pas à côté de ce type affamé.
Elle croise son regard. Erreur.
— Dites Mam’zelle ? Vous me donneriez que’q’chose à manger ? Une petite chips ?
Elle cherche comment refuser poliment mais tout ce qu’elle trouve à répondre est :
— Non.
À quoi bon suivre des études littéraires ?
Le type s’offusque :
— Ah ouais? Je te demande rien. Quoi ? Une chips ! Une chips de merde et toi tu dis non, comme ça ? Regarde toi, t’as quel âge, dix-huit ? vingt ans? déjà pourrie par cette société...
Rester placide. Ses doigts se resserrent sur la poignée du sac plastique. Plus qu’une station.
Le type change de tactique, il supplie :
— Allez, quoi ! File moi un truc à bouffer, qu’est-ce que ça te coûte ?
Elle pense : Ben, oui, qu’est-ce que ça me coûte ?On pourrait passer une bonne soirée. On partagerait un paquet de chips. Je me laisserais bercer par ses histoires de la rue et j’aurais un peu « vécu » ; le nerf de la création littéraire ! De la matière pour ma dissert" !

Station Saint-Michel. Saint Miquel Marcel Langer ; son terminus. Dommage.
Elle descend en lui octroyant un regard gêné, en coin.
Chaque marche qu’elle gravit la hisse hors du manteau de culpabilité qui l’étouffe.
Elle devrait travailler pour gagner sa vie, comme tout étudiant modeste qui se respecte.
Une marche.
Elle devrait agir pour voir se réaliser ses rêves plutôt que rester prostrée à lire et se gaver de cochonneries.
Une autre marche.
Elle devrait apprendre l’occitan.
Elle devrait être plus généreuse.
Dernière marche.
Enfin de l’air frais ! Elle traverse la place Saint-Michel pour entrer dans son immeuble. Une vieille bâtisse mal isolée. Il y a quand même un code sur la porte d’entrée. Parce que des types avec leurs chiens font la manche sur la place.
Évidemment elle cherche ses clés.
Toujours son ventre qui gargouille.
Évidemment un type avec son chien approche.
Évidemment les clés sont au fond du sac de courses.
Elle doit tout déballer.
Le type demande :
— Vous auriez pas une p’tite pièce jolie mam’zelle ?
Elle soupire intérieurement et s’entend répondre :
— Écoutez, j’ai zéro monnaie mais je peux vous donner quelque chose à manger si vous voulez. Laissez-moi juste le temps de monter les courses et je reviens.
Encore des marches.
Premier étage.
Elle est dingue ou quoi ? Qu’est-ce qui lui a pris ?
Deuxième étage.
Elle veut juste soulager sa conscience.
Troisième étage.
Ou c’est une manière de tromper sa solitude.
Dernier étage.
Partager ses maigres biens pour... le panache ?
Elle entre dans son quinze mètres carrés. Droit sur le frigo. Il est presque vide. L’ultime tranche de saumon fumé trône sur son carton doré. Elle prend deux tranches de pain de mie qu’elle tartine de beurre, cale la tranche de saumon. Voilà pour toi, mon pote. Je me contenterai de chips pour ce soir.
Elle descend les escaliers, fière de son sacrifice. Tiens, où est le type ?
Il l’aperçoit, vient chercher le sandwich qu’elle lui tend :
— Merci mam’zelle.
Elle sourit.
Elle regarde le type s’éloigner. Quelque chose cloche. Il renifle son sandwich. Est-ce qu’il croit qu’elle lui a refilé du poisson périmé ? Il ouvre le sandwich et jette la tranche de saumon fumé par terre. Elle entend une exclamation dégoûtée :
— Beurk !
Sans déconner ? Son saumon ! Les larmes aux yeux, elle contemple son luxe perdu sur les pavés de la place Saint-michel... vite englouti par un chien qui s’en pourlèche les babines.

Pas de quoi en faire toute une histoire, ou tout un plat.
Encore quatre étages à monter ! Heureusement qu’il lui reste son paquet de chips.

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