Tout n’est pas bon à renifler

il y a
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40 ans dans l'industrie, les machines et la robotique ça laisse des traces... et des interrogations ! Heureusement la découverte tardive de l'écriture me permet d'aller au delà d'une rude  [+]

L'idée me vint un jour où je déambulais dans Paris.

Derrière la vitrine d'un magasin de souvenirs plein de froutrailles attrape-couillons made in China (pléonasmes), s'alignaient des boites de conserve et des flacons censés contenir de l'air de Paris. J'imaginai le touriste une fois chez lui, ouvrir le contenant et respirer à pleins poumons ce qui s'en échappait pour lui rappeler son séjour. Encore un bon moyen de prendre les gens pour des cons. A supposer que ce soit vraiment l'air de Paris, il faudrait préciser où exactement il avait été récupéré. Parce que des odeurs parisiennes il y en a un paquet. Odeurs de squares, de marchés, de gaz d'échappement, de poubelles, de désinfectants, de métro, de gens dans le métro... Peut-on mettre en boite de telles odeurs ? Est-ce possible ? Je souris à l'idée de ce touriste en train de renifler celle des poubelles. Soudain une idée m'apparut, aussi loufoque que géniale : mettre des pets en bouteille. L'idée était excitante. Fasciné par l'émission de télé « C'est pas sorcier », j'ai toujours été adepte des expériences de physique incongrues et singulières. Elles étaient parfois vouées à l'échec et, sans aller jusqu'à la catastrophe, il y en eut des malheureuses. Mais là qu'est-ce que je risquais ?

De retour chez moi j'entrepris de tester la chose. Ça demandait peu de moyens et plus de dextérité que de technique mais si c'était concluant, s'ouvrait alors un extraordinaire champ des possibles. Outre une collection, pourquoi ne pas proposer des échanges avec d'autres collectionneurs aussi barge que moi.

Je vérifiai d'abord sur internet quel était le volume moyen d'un pet et conclut qu'une bouteille d'un quart de litre ferait l'affaire. J'en vidai une petite en plastique et attendit le temps nécessaire qu'une envie de péter soit suffisamment importante (mais pas trop on ne sait jamais), pour avoir la garantie d'un bon remplissage.

La bouteille calée au droit du fondement, je lâchai une caisse plus que conséquente et vite je bouchai le goulot avec le pouce juste le temps nécessaire pour le remplacer par un bouchon vissé. Je posai la bouteille devant moi et restai un long moment à l'observer, à la fois amusé et fier de ma production. Moment interrompu par l'arrivée de ma femme qui trouva étrange ma position contemplative devant cette bouteille vide qui trônait au milieu de la table du salon. Je lui expliquai ce que je venais de faire. Elle m'a regardé avec cet air qu'on affiche devant un gamin qui vient de sortir une ânerie. Elle avait pourtant l'habitude de mes excentricités mais là je devais outrepasser les bornes de la connerie. Surtout après lui avoir demandé si elle voulait bien se prêter au jeu. Elle secoua la tête d'un air navré et repartit vers ses activités d'adultes. Le soir, avant d'aller me coucher, je vérifiai une chose importante. J'ouvris la bouteille et aussitôt l'odeur du pet me sauta au visage. J'avais réussi. On peut conserver une odeur, du moins pendant quelques heures.

J'achetai un pack de petites bouteilles et réitérai l'expérience les jours suivants, au grand amusement de mes enfants qui ne demandaient qu'à participer à l'affaire. Au bout d'une semaine je trouvai le positionnement du goulot le plus adéquate à la zone d'expulsion et conclus que, pour une meilleure conservation, la bouteille devait être bien sèche à l'intérieur. J'appelai en suivant quelques amis pour tâter le terrain espérant une première récolte. Quelques réponses positives me suffirent pour démarrer une collection qui se voulait unique.

J'avais toujours une petite bouteille avec moi et à chaque rencontre avec les amis, les collègues, la famille, j'y allais de mon laïus sur l'originalité de ma collection et proposais à la ronde ma petite bouteille. Le plus souvent je venais la récupérer plus tard (il n'est jamais évident de péter sur commande). J'expliquais au donneur ou à la donneuse, la technique de mise en place et le moyen de bien faire pénétrer le gaz, quitte à s'y reprendre à plusieurs fois.

Je n'aurais jamais cru convaincre si facilement mon entourage à la conservation de leurs flatulences. Et bientôt le bouche à oreille me permit d'élargir le périmètre des candidats. Curieusement, ce ne furent pas les personnes les plus joueuses, les plus désinvoltes, les plus ouvertes qui se rallièrent à mon projet. A ma grande surprise, même ma mère se prêta au jeu. Ma belle-sœur, elle, plutôt coincée du fondement, accepta sans hésiter de le libérer. Peut-être pour ne pas être en reste, ma femme, que je savais moins contractée, finit par céder à son tour.

Grâce à un site créé pour l'occasion je pratiquai l'échange. Je ne m'attendais pas à un tel succès. Du pays tout entier me parvenaient des propositions parfois accompagnées de charmantes petites vidéos de la mise en bouteille. A tel point que certains jours il me fallait adapter mon menu pour plus de production.

J'en vins à posséder plus de cent cinquante échantillons gazeux que je plaçai sur une étagère murale dans mon garage. J'avais abandonné les bouteilles en plastique pour d'autres en verre transparent, plus esthétiques, avec une belle étiquette qui précisait le nom de l'émetteur, la date et le lieu de remplissage. Accessoirement venaient s'y ajouter d'autres détails comme la teneur du dernier repas ou le type de pet à choisir dans une liste descriptive préétablie. Fier de l'unicité de ma collection, je n'hésitais pas à la montrer aux visiteurs. Il me fallait parfois les convaincre de la réalité des contenus en proposant, s'il le souhaitait, d'avoir leur nom sur l'étagère.

Un soir alors que toute la famille était tendue à regarder un film d'horreur à la télé, un vacarme énorme nous fit sursauter plus que de raison. Tout de suite je compris. Je me précipitai vers la porte donnant accès au garage et l'ouvrit d'un coup. L'étagère venait de céder sous le poids des bouteilles. Vision apocalyptique de tout ce verre brisé sur le sol en béton. Fasciné, je compris trop tard que je n'aurais jamais dû laisser la porte ouverte. L'odeur multi-pets échappée du carnage se répandit dans toutes les pièces. Cent cinquante culs venaient de péter dans ma maison ! Des litres et des litres de flatulences comme jamais il n'y en eut  de par le monde au même endroit au même moment. La famille s'égaya lâchement dans le jardin à manifester sa répugnance, me laissant seul affronter le massacre et cette fragrance nauséabonde. 

Je n'eus pas le cœur à reconstituer cette collection et fermai mon site.

Pour en ouvrir aussitôt un autre dédié à la collection de rots.

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Marie Guzman · il y a
au hasard de mes tribulations je suis tombée devant votre collection loufoque, savez vous sans doute que d'autres plus mercantiles que joueurs ont enfermé dans des boîtes des produits plus incarnés ! longue vie aux déjantés ...

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