Tout le monde rit

il y a
5 min
682
lectures
378
Finaliste
Jury
Image de Hiver 2020

Tout le monde rit, un rire fort, peut-être un peu forcé. Elle se sent loin, mais le bruit la tire de sa rêverie. Son mari a fait une plaisanterie, il a maintenant l’air flatté, jette un coup d’œil à sa mère qui le couve d’un regard fier, même s’il n’est pas le fils le plus brillant. Les deux autres sont là, qui ont fait des études. Il est tendu, il a envie de plaire. Il a mis une chemise blanche, avec une cravate noire. Il sait s’habiller. Il est resté mince alors que ses frères se sont empâtés. Il a joué au football, n’est pas ingénieur comme son père et ses frères, mais aujourd’hui il contribue à la réussite de l’usine plus que quiconque. Il sait discuter avec tout le monde, c’est lui qui négocie avec les fournisseurs et les clients. C’est aussi lui qui parle aux ouvriers et aux syndicats.
Ils déjeunent sous la véranda. Jardin à perte de vue, gazon tondu et arbres en fleurs, le jardinier est venu trois fois cette semaine. Ses deux enfants sont placés loin d’elle, ils se taisent, le visage fermé, hostile. Ils ne rient pas. Ils sont assignés à table. Ils le savent et ont renoncé à toutes sorties au moins jusqu’au soir.
Elle tient sa coupe de champagne dans une main qui tremble un peu. Elle n’a pas entendu la plaisanterie, mais elle ne pose pas de question, ne veut pas embarrasser son mari. Elle connait le regard dur dès qu’elle fait mine de vouloir parler en présence de la famille, au milieu des beaux-frères et belles-sœurs cultivés, alors elle ne dit rien.
Elle est allée chez le coiffeur la veille. Ses cheveux sont lissés à la brosse et laqués pour ce déjeuner, son mari n’aime plus ses cheveux fous. Elle a fait attention à ne pas les colorer trop foncé et à ne pas les couper trop court, la dernière fois, son fils lui avait lancé, tu ressembles à un des playmobiles que j’avais quand j’étais petit. À l’époque, il l’adorait. Maintenant il ne la supporte plus.
Elle a mis un tailleur cintré de couleur sombre, qui la corsète. Les deux pans de sa courte veste laissent entrevoir un long collier de perles, presqu’un sautoir, offert pour les trente ans de mariage. Elle a enfilé des bas mais ses chaussures noires à brides et talon plat donnent à sa silhouette une allure de petite fille qui aurait vieilli.
Il est midi passé, les effets du somnifère de la veille ne sont pas complètement dissipés. De toute façon, l’anxiolytique qu’elle a pris le matin prolonge la torpeur. Elle vient de boire une coupe de champagne et pense qu’elle ne tiendra pas debout très longtemps. L’entrée n’est toujours pas servie.
La famille rit encore. C’est son beau-père qui, cette fois, a raconté longuement une histoire, une anecdote qui porte sur l’usine mais celle d’autrefois, quand il la dirigeait et qu’il était le seul de la région à avoir compris qu’il fallait moderniser. Tout le monde écoutait, et pendant qu’il parlait, le mari a fait un petit signe à la femme au tablier blanc qui s’avançait pour desservir les apéritifs et installer les plats, un petit signe de la main qui disait sèchement plus tard, pas maintenant, vous voyez bien que mon père parle.
Le regard des enfants se fait plus dur, ils échangent quelques murmures. Son mari sert le vin blanc pour accompagner le poisson. Il ne lui verse qu’un demi-verre. Elle sait qu’il ne décolère pas. Elle lui a pourtant juré qu’elle avait rompu avec Charles et c’était vrai. Pendant quelques jours. Et pendant ces quelques jours, elle a eu l’impression qu’elle allait mourir. Plus de coin de ciel bleu. Plus que la dureté d’un long face-à-face conjugal auquel elle se dérobe. Surtout maintenant que les enfants fuient la maison.
Elle sourit, figée et absente, observe le liquide. Elle est pour tous une femme continuellement déprimée, devenue presque alcoolique qui quitte la table pour se reposer avant la fin des repas.
Il n’y aura pas de divorce dans ma famille avait hurlé son mari. Tu n’aurais rien, ni maison, ni prestation compensatoire, tu ne garderais même pas les bijoux que je t’ai offerts.
Les hurlements l’avaient traversée sans la faire frémir comme autrefois, comme si la peur s’était émoussée. Les menaces ne l’avaient pas effrayée. Sa propre famille avait toujours été pauvre mais elle ne le savait pas avant de rencontrer son mari. Pourtant, elle ne dirait pas que l’argent n’avait pas compté quand, jeune, elle avait dû choisir entre plusieurs hommes. Parmi lesquels Charles et son mari. Elle avait choisi son mari parce qu’il était le plus pugnace, le plus tenace, le plus désireux de la posséder. Comme un trophée a-t-elle compris plus tard. Charles et les autres s’étaient effacés devant le fils de la famille qui faisait travailler les femmes et les hommes de la région.
Elle était la fierté de son mari au début, à son bras, le dimanche à la messe, très belle, les cheveux en cascade et la peau brune. Le charme d’une méditerranéenne parmi les gens du Nord. La séduction provocante d’une mésalliance. On avait très vite su d’où elle venait. Banlieue de Lille, élevée dans les grands ensembles, fille unique de parents ouvriers, des étudiants de Coimbra qui avaient fui Salazar et l’incorporation obligatoire dans l’armée portugaise.
Et peut-être que certains ont pu se demander pourquoi cette fille de révolutionnaires s’était placée sous le joug des tyrans de la région, des notables passéistes, refermés sur eux-mêmes, sur leur usine et leurs seuls intérêts.
À table la conversation porte maintenant sur le départ prochain des enfants qui iront faire une école de commerce prestigieuse à Paris. Une business school disent-ils, à laquelle ils sont préparés depuis deux ans. Aujourd’hui il ne s’agit que de vendre, plus de fabriquer ni d’inventer, dit pour la centième fois le beau-père, on verra ce que vous serez capables d’apporter à l’usine à votre retour. Les enfants savent qu’il n’y aura pas de retour ou, s’il y en a un, ce sera sous la condition d’une liberté complète. Que le temps leur apportera de toute façon.
Son regard se trouble, elle ne peut entendre évoquer le départ des enfants sans pleurer même si elle sait qu’elle les culpabilise injustement. Égoïstement.
Ils la regardent, agacés. Ils pensent qu’elle est vieille. Ils pensent qu’il est normal que leurs parents ne s’aiment plus. Ce sont eux qui doivent tomber amoureux, les rencontres et l’amour, c’est de leur âge, quand on a une vie à construire. Ils veulent que leur mère reste avec leur père, que rien ne change. Ils veulent les savoir ensemble au moment où ils partiront.
Ils savent leur mère malheureuse. Mais depuis si longtemps. Ils ne voient d’elle qu’une femme sans culture, issue d’un pays et d’une famille plus pauvres que les leurs. Une femme pas très raisonnable, à qui il faut sans doute toute l’autorité du mari pour tenir son rang.
Aujourd’hui, Charles lui propose le mariage qu’il lui a déjà proposé trente ans auparavant lorsqu’ils étaient jeunes, lorsque tous les jeunes hommes s’affrontaient sur un terrain de football le dimanche avant qu’à l’usine, le lundi, chacun retrouve sa place.
Charles se sent libre maintenant qu’il prend sa retraite. Libre de partir avec la femme du patron.
Il pense qu’ils pourraient s’installer au Portugal où plusieurs de ses collègues sont déjà partis. Il le lui a proposé hier. Le soleil, la mer et une maison simple qu’il pourra acquérir pour eux deux. Il l’a déjà visitée. Il lui a montré les photos. Elle doit lui donner sa réponse.
Et elle est assise là, paralysée par l’angoisse. Qui, autour de cette table, ne la condamnerait pas si elle partait ? Elle examine les visages, les uns après les autres. Ils semblent tous l’avoir déjà jugée depuis longtemps. Si mal jugée. Son regard s’attarde avec regrets sur ses enfants. Impitoyables eux aussi. Sa fille surtout qu’elle adore, mais qui ne veut pas lui ressembler et aime son père plus que tout.
Tu préfères qui ? demandait la petite fille à son père, moi, maman ou mamie ? J’aime mes parents, mes enfants et ma femme énumérait son mari sans la moindre hésitation. Et Connie ? Connie était leur berger allemand, une femelle magnifique. Mes parents, mes enfants, votre mère et Connie avait conclu son mari.
Une onde de chaleur parcourt son corps. Cinquante-cinq ans. Ses deux belles-sœurs semblent avoir chaud elles aussi, leur peau claire brille un peu, mais elles ne disent rien, les beaux-parents qui sont maintenant presque des vieillards ont toujours froid.
Elle se lève, fait coulisser une des portes de la véranda, laisse entrer l’air et les odeurs du printemps. Elle allume une cigarette debout, le dos tourné à la famille, elle se sent usée, vieille, imagine un autre décor plus lumineux, le vent tiède, les sonorités d’une langue qu’elle a presque oubliée.
D’un seul coup, elle a moins peur, l’aspiration est trop forte, plus forte encore que l’angoisse. Il lui reste peu d’années. Elle se retourne, ils parlent entre eux, petit théâtre familial qui l’a toujours exclue. Elle regarde le visage crispé de son mari. Ne plus les voir. Quelque chose s’éclaircit un peu, une sensation, pas la légèreté, pas encore, mais d’un seul coup, tout est moins lourd, moins sombre.
Combien de temps lui faut-il pour rassembler ce qu’elle veut emporter, ce qui est bien à elle et, pendant qu’ils prendront le café dans le jardin, sans regarder derrière elle, quitter la maison par la porte de la rue ?

378

Un petit mot pour l'auteur ? 66 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Encore un beau portrait de femme aliénée à son mari, sa famille mais qui, cette fois, va s'en libérer plus franchement... ( Quand je dis encore je pense à vos deux autres textes.)
Image de Stéphane Sogsine
Stéphane Sogsine · il y a
Remarquablement prenant. Une belle étude de moeurs
Image de Burak Bakkar
Burak Bakkar · il y a
Bravo Marie ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
Donnez moi votre avis !

Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Un vote confirmé dans la joie …
Image de Françoise Mornas
Françoise Mornas · il y a
Magnifique texte que je découvre maintenant. Vous avez parfaitement su rendre l'ambiance de ce dîner familial, l'exclusion de cette femme qui est déjà âgée mais pense qu'elle a encore de belle années devant elle, et surtout un véritable amour qui l'attend. Jusqu'à la fin on se demande quelle sera la chute... et l'on est soulagé de voir que c'est le choix de la liberté et de l'amour qu'elle fait. Ouf ! Toutes mes voix !
Au plaisir de vous croiser sur ma page, si vous le voulez.

Image de François B.
François B. · il y a
Je renouvelle mon commentaire (voir plus bas...) et mes voix
Image de coquelicot Coquelicot
coquelicot Coquelicot · il y a
mes vœux, pour ce triste bilan, suivi d'espoir, à condition d'en avoir le courage ! Coquelicot, en concours pour portez haut les couleurs, si vous en avez le temps et l'envie
Image de Del Lia
Del Lia · il y a
Une nouvelle réaliste et cruelle, mais aussi un sursaut de vie et de l’espoir. Toutes mes voix. Et si vous en avez le temps et l’envie, également en finale, ici 😊 https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-question-8
Image de Marc Cambon
Marc Cambon · il y a
Bonne chance en finale on trinquera au Porto
Image de Tiare
Tiare · il y a
Pour un personnage d'origine portugaise, il ya de la "saudade" dans cette nouvelle. J'aime toujours autant

Vous aimerez aussi !