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Tout droit jusqu'à demain

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Sandrine

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Il faisait frais. La nuit avait enveloppé Londres de son manteau étoilé. Les ruelles silencieuses étaient faiblement éclairées par les lanternes disposées à intervalles réguliers, laissant l'obscurité dévorer les recoins les plus reculés. J'avançais au hasard dans ce labyrinthe de pierre, sautillant de façon infantile de manière à éviter les flaques d'ombre. Je courrais mais j'avais l'impression de voler. Mes pieds nus frôlaient à peine le sol et mon cœur battait la chamade. Je devais garder les yeux rivés sur l'horizon pour éviter qu'il n'éclate. Ma course folle faisait siffler le vent à mes oreilles, me faisant presque oublier les voix dans ma tête. Seule la Sienne me parvenait encore à travers les interstices de son esprit.

J'accélérai, espérant pouvoir la faire taire, bien que je sache au fond de moi que c'était impossible. Elle n'était plus qu'un murmure mais celui-ci persistait malgré la vitesse, me poursuivant à travers le dédalle des ruelles. Chaque fois que je pensais l'avoir semée, elle réapparaissait. Elle me retrouvait toujours.

La pluie était tombée avant la nuit et les pavés luisants encore humides empêchaient mes pieds de s'enflammer. Les rues s'élargissaient à mesure que j'avançais. Les volets des maisons qui les bordaient étaient clos mais certains laissaient échapper un rayon de lumière. Les murs épais des bâtisses ne laissaient entendre aucun son. La ville elle-même semblait endormie. Je m'arrêtais subitement. Sa voix s'était évanoui, laissant libre cours à mes pensées. C'est en me mettant à marcher plus lentement que je me rendis compte que j'étais essoufflée. Je posai la main sur ma poitrine qui se soulevait frénétiquement. Un fin panache s'échappait de mes lèvres à chaque expiration, restait suspendu dans les airs et accrochait la lumière des lanternes avant de se dissiper. Le bas de ma chemise de nuit était trempé et se collait à mes chevilles. Mes bras étaient dénudés mais la chaleur de la course m'enveloppait encore, me protégeant du froid.

Analiya !

Je fis volte face, m'attendant à me retrouver face à face avec un ivrogne ou, pire encore, avec Lui. Mais la ruelle était vide. Je la balayai du regard et sursautai lorsque j'aperçus une paire d'yeux miroitants qui me fixait intensément. Un frisson me parcourut la colonne vertébrale et je reculai d'un pas. Les yeux se rapprochèrent et je reculai encore. Puis le chat sortit lentement des ténèbres. Il s'arrêta dans la lumière et me dévisagea longuement, semblant sonder les tréfonds de mon esprit. Mal à l'aise, je voulus détourner le regard mais j'étais comme envoûtée par les prunelles émeraudes du félin. Il m'observa encore un instant puis bondit avec agilité sur un muret et enfin disparut derrière le toit des maisons. C'est alors que je me rendis compte que j'avais retenu ma respiration. Je laissai échapper un soupir de soulagement tout en refoulant le léger sentiment de honte qui avait commencé à s'emparer de moi. Je secouai la tête. Ressaisis-toi Ana !

Analiya !

" Non ! Laisse-moi tranquille !"

Je me remis à courir, ignorant les courbatures qui élançaient mes jambes. Mon corps était de plomb mais je le sentais qui commençait à léviter. Je m'arrêtai brusquement. La Tamise s'écoulait devant moi, me faisant obstacle. Je plongeai mes yeux dans ses eaux troubles que la lumière des lanternes striait d'or et que les étoiles tâchaient d'argent. Cette vision éblouissante d'un fleuve tranquille aux reflets éphémères me laissa sans voix et m'apaisa. Mon souffle était plus lent et les battements de mon cœur étaient plus espacés. J'en oubliai presque mon corps. Cette sensation de flottement me tira violemment de ma rêverie et je dus m'assoir pour que le vertige s'estompe. Le contact froid des pavés mouillés à travers le tissu de ma chemise de nuit me rassura. Je jetai la tête en arrière et humai l'air nocturne. J'oubliai ma fuite, Sa voix et observai les étoiles, laissant la peur du vide m'envahir et s'insinuer par chaque pore de ma peau. L'une d'elle, plus brillante que les autres, se décrocha de la voûte céleste et se mit à voltiger. Elle commença à tournoyer et à s'approcher lentement. Elle descendit encore et se retrouva à glisser sur la surface de l'eau, la faible lueur qui émanait d'elle mettant en relief les quelques houles formée par le vent. Sur le quai, les barques oscillaient doucement, navires immenses comparé à la fragile petite luciole. Je les imaginai fendre les flots à la conquête de nouveaux horizons, voguant sur une mer agitée, emportés par les tempêtes avant de s'échouer sur un île inconnue où les oiseaux parés de mille couleurs régneraient en maîtres. Et les bateaux eux-mêmes finiraient par s'envoler, emportés par le vent. Le temps s'arrêterait alors pour que leur voyage ne prenne jamais fin...

Big-Ben sonna quatre coups. La luciole avait disparu, tout comme les oiseaux et les navires volant. Je levai la tête vers la tour horloge. Des fourmillements parcoururent tout mon corps lorsque j'observai le clocher se détacher de l'infini. Je les laissai m'envahir mais, bientôt, la douleur me vrilla le crâne et je dus détourner les yeux pour que la sensation s'apaise. C'est à cet instant que je crus percevoir quelque chose dans mon champ de vision. Cela aurait pu resté une simple impression mais elle se renouvela et la peur s'empara de chaque fibre de mon être, me faisant trembler. Je me retournai en sentant un mouvement dans mon dos mais, encore une fois, il n'y avait personne derrière moi. À présent j'avais froid. Je passai mes bras autour de mes épaules pour tenter de conserver un semblant de chaleur mais la peur qui m'étreignait me glaçait les os.

C'est alors qu'Il apparut. Il se tenait devant moi, sombre et effrayant. Mais étrangement, la terreur qui aurait du s'emparer un peu plus de moi disparut instantanément. Il n'était qu'une ombre au regard noir et pénétrant. Je le sentis sonder mon esprit mais je restai figée, ne comptant plus les heures qui s'écoulaient aussi lentement que le fleuve. Puis, il prit la parole. Sa voix était suave et envoûtante. J'avais comme envie de rester là à l'écouter à tout jamais.

" Je t'attendais Analiya.
- Que me voulez-vous ? "

Ma voix était mal assurée. J'avais presque murmuré ces mots. Je crus le voir sourire derrière son masque ténébreux. Il se jouait de moi. Il fallait que je prenne le contrôle ou bien ce serait Lui qui me dominerait.

" Comment connaissez-vous mon nom ?
- Je t'ai toujours connu Analiya. Je ne t'ai jamais quitté.
- Qui êtes-vous ?
- Là n'est pas la question.
- Je veux une réponse ! "

L'ombre laissa échapper un sifflement qui aurait pu s'apparenté à un rire. Il ne faisait aucun doute que c'était Lui qui menait la danse, et non pas moi comme je l'aurais espéré. Je devais changer de méthode pour espérer renverser la situation.

" Pourquoi me cherchez-vous ?
- Je ne suis pas venu te chercher Analiya. Je suis venu te prendre.
- Quoi ? "

Ma voix avait flanché. Je me ressaisis aussitôt.

" Qu'est-ce que vous entendez par là ?
- Ta place n'est pas ici.
- Alors où est-elle.
- Auprès de moi.
- Pourquoi ma place serait-elle auprès de vous.
- Parce que tu m'appartiens Analiya.
- Je ne comprends pas.
- Viens avec moi.
- Pour aller où ?
- Dans un pays sans pareil où il fait toujours beau, où tu n'as d'ordres à recevoir de personne et où le temps n'a aucune emprise sur toi. Là-bas tu resterais jeune et belle à tout jamais.
- Mais à quoi cela servirait-il ? Moi je veux grandir.
- Personne ne veut grandir Analiya. Lorsque tu t'en rendra compte, il sera trop tard. Viens avec moi maintenant et tu n'auras plus jamais à te poser cette question.
- Je ne veux pas quitter ma famille.
- Tu les oublieras plus vite que tu ne le penses.
- Je ne veux pas oublier.
- L'oubli est le prix à payer pour devenir reine.
- Pourquoi deviendrais-je reine ?
- Là-bas, tout le monde est un souverain à part entière. Tu verras des êtres incroyables et tu découvriras des choses dont tu n'oserais jamais rêver.

L'ombre se faisait pressante. Je la sentais qui commençait à perdre patience. La luciole, sortie de nulle part, voltigeait autour de Lui. Je n'avais plus froid et je ne sentais plus l'humidité sous mes pieds. L'ombre s'approcha un peu plus de moi.
" Je t'apprendrai à voler ! "

Sans que je puisse le retenir, un rire léger franchit mes lèvres et un fin sourire se dessina sur mon visage.

" Je ne peux pas voler, je suis apéirophobe ! "

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