Tout ça pour qu'un enfant mange une glace sur une plage.

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Blogueur à mes heures perdues. Il m'arrive d'écrire quelques nouvelles que je publierai ici prochainement.Je suis amateur de Science - Fiction depuis l'âge de 12 ans, plutôt de la SF Age d'O  [+]

- Ne t’éloigne pas trop !
Mais Esteban n’écoute jamais rien. Alice, sa mère hausse les épaules. De toutes façons, qu’est-ce qui peut lui arriver sur cette plage. Depuis au moins deux ans, plus rien. Maintenant que le calme est revenu, on peut enfin faire profiter les, rares enfants, de la mer. Et Esteban ne bouge pas, il se contente de regarder la mer.
Il est l’heure pour le premier des deux soleils de se coucher, et la canicule va tomber d’un coup. Derrière elle, la jungle s’agite, les cris, les chants des animaux qui sortent profiter de la relative fraîcheur de la planète Espérance.
Planète Espérance ? Drôle de nom pour une planète qui fut longtemps une planète « prison » habitée par des Humains « malgré nous ». On aurait dû dire : « Planète Désespoir ».

Alice comme les autres n’avait pas choisi ce destin ; on avait choisi pour elle.

L’aventure avait commencé quelques mois après la naissance d’Esteban. Quel âge avait-il déjà ? Six mois, oui, voilà, six mois quand son père, descendu de leurs trente-deuxième étage de leur immeuble quasi en ruines de Bobigny pour une simple course, n’était pas revenu. Elle avait cru à une fuite, elle l’avait pris pour un lâche qui fuyait ses responsabilités et la misère. Et elle avait essayé de survivre, d’abord des maigres économies du couple, puis de petits boulots, faisant garder son gamin par les voisines et sa maman à elle : Chloé.
Mais elle ne s’en sortait pas, elle s’enfonçait. Elle ne fût pas consolée non-plus d’apprendre que son cher homme ne les avait pas abandonnés. Descendu dans la grisaille de le rue, il avait été agressé par une des innombrables bandes de voyous, des ombres en capuches et à crans d’arrêt qui hantaient les coins sombres. Il avait été saigné pour les quelques pauvres sous qu’il avait encore en poche, et laissé, là, agonisant.
Chargé au milieu des autres cadavres des rixes de ce soir-là sur le camion spécialisé de la Police, peut-être encore en vie, son parcours avait fini dans une des immenses salles – réserves à macchabées de l’Institut Médico-légal, où il avait fallu qu’il attende son tour avant d’être identifié.

Elle avait hurlé. Même encore aujourd’hui, elle s’entend hurler, alors qu’elle est là, en maillot, posée sur une plage de sable blanc, sous un parasol improvisé, en bois et en feuilles de palmier.

Et puis, la vie avait repris sur Terre. Une vie de galère, les dettes qui s’accumulaient. Elle avait essayé pourtant. Des petits boulots, des petites magouilles, et parfois des bars à hôtesse, légalement ou au black, tout absolument tout, les maisons de crédit, l’épargne qui avait fondu. Et pendant ce temps, la banque menaçait de retirer tous les crédits, la carte bleue qui ne passait plus.
Le couperet n’était pas très loin. Le gouvernement de l’époque voulait se débarrasser de ses pauvres, leurs maladies et leurs violences, c’est sur ce programme qu’il avait été élu. Et grâce aux trous de ver et une nouvelle technologie de vaisseaux spatiaux, il n’hésitait pas à les expédier loin, très loin, par exemple sur cette exo-planète au climat quasi tropical, devenue propriété de la Communauté Européenne.
Il suffisait d’une décision de justice, à la demande de votre banque.
Un jour, on frappa à la porte, Esteban avait maintenant 2 ans. Il marchait et commençait à peine à parler. Derrière la porte, des voix :
- Madame Estève, police ! Ouvrez !
Elle se souvenait ses mains qui tremblaient, l’immense affolement. Elle savait que trop pourquoi puisqu’elle en était à la troisième lettre de la banque la menaçant d’un procès.
 - Madame, je suis malheureusement porteur d’un ordre d’expulsion et d’exil pour vous – même, et votre enfant, Esteban pour cause de dettes. Vous partez ce soir, par le vaisseau – Cargo, pour la planète AB – 245.
Le flic avait vraiment l’air embêté, mais ses deux acolytes veillaient et ne l’auraient pas laissé libre de fermer les yeux en affirmant qu’il ne l’avait pas trouvée. Aussi, elle n’eût que le temps, en pleurs, de faire deux valises, une pour Esteban, l’autre pour elle, de charger le petit sur une poussette, d’appeler Chloé, sa mère, glacée par la nouvelle, et de dévaler l’escalier.

Elle passa du panier à salade au vaisseau-cargo, puis le vertige fou, l’impression de compression et d’étirement, l’atterrissage sur cette planète inconnue, sur cette même plage, avec un maigre paquetage fournie par la compagnie (tente, deux lits de camps avec couverture, un pour le petit, un pour elle, une moustiquaire, une table de camping, un réchaud avec une première bouteille, les autres à acheter auprès de la compagnie, un panneau solaire, une glacière électrique en guise de frigo et un ordinateur de liaison).
Et la lumière !
Elle avait quitté une planète passée de bleue à grise de pollution, couverte d’un smog monstrueux pour passer à une planète verte, trois fois plus grosse, à distance raisonnable d’un système d’étoiles jumelles. Elle avait juste eu le temps de s’adapter.

Le lendemain, il fallait travailler. Elle et ses compagnons d’infortune devaient éponger leurs dettes. Le système était simple : l’ensemble des banques s’en remettaient à une filiale commune, La Compagnie, qui avait toute autorité de police, cédée par l’État Français dans ce continent de cette exo-planète, un autre continent revenait aux Allemands, un autre aux Espagnols, un troisième aux Italiens. D’autres pays d’Europe faisaient pareil sur d’autres exo-planètes.
Chacun revendait le fruit de son travail, cueillette de fruits et légumes sauvages, c’était ce qu’avait choisi Alice, chasse d’animaux exotiques, agriculture et élevage d’espèces, animales et végétales, Terrestres importées, ou exotiques, exploitations minières (or, uranium, cuivres, métaux extra-solaires....), mais une partie du fruit de cette revente servait à racheter la dette. Si la dette était comblée, on avait le droit de revenir sur Terre.
Sauf que....sauf que les tarifs étant trop bas, et les intérêts continuant à courir, on commençait à parler d’esclavage, autant sur Espérance que sur Terre.
D’autant que les vigiles de la Compagnie faisaient office de policiers-militaires-juges-procureurs et de seuls chefs politiques, ayant, de plus en plus, droit de vie, de viol, de mort sur tout le Monde.

Une première révolte avait été réprimée dans le sang par les vigiles eux-même. La Terre avait envoyé deux pauvres enquêteurs de la Police régulière et un Juge d’Instruction, réexpédiés manu-militari par les gros bras de la Compagnie. Affaire classée.
Entre -temps, la compagnie avait placé un de ses anciens cadres comme Ministre des Colonies Spatiales.
Et la guerre avait commencé. Esteban avait 4 ans maintenant.
La plupart des pionniers avaient simplement filé, exploitant leur parfaite connaissance de la jungle pour devenir de vrais fantômes. Les vigiles, eux, ne s’enfonçaient jamais si profond, il leur suffisait de percevoir les dons en nature de leurs victimes et de verser l’argent. Pourquoi courir après ces malheureux dans la jungle alors qu’ils pouvaient tranquillement les attendre sur la plage ? Il leur suffisait de les laisser venir en profitant des joies de la mer. Ils reviendraient pour acheter les nécessaires d’hygiène, de nourriture, de médicaments payés à prix d’or avec la maigre réserve d’argent qu’on leur laissait. De temps en temps, il fallait en tabasser un, voir pire, à titre d’exemple.
Mais ces cafards commençaient à les harceler, de quelques escarmouches, quelques bagarres qui auraient pu passer pour des rixes d’ivrognes, on était passé à un mouvement plus violent. Toutes les nuits, un vigile était retrouvé blessé ou tué par balle. Les pionniers se fabriquaient leurs propres armes avec les produits de leurs mines, sinon, ils en improvisaient avec tout ce qui leur tombait sous la main. Et de plus en plus souvent, par petits groupes, par gangs, ils attaquaient les bureaux de la Compagnie pour récupérer l’argent.
Le pire est que parallèlement, ils étaient de moins en moins nombreux à ramener le fruit de leur travail ; seuls les cultivateurs et les éleveurs étaient contraints de continuer, mais eux trichaient sur les quantités, ne ramenaient pas tout. Les stocks baissaient,.

Comme elle avait un enfant en bas-âge, ses compagnons avaient convaincu Alice de ne pas s’en mêler, et elle continuait, en maugréant, à ramener au cargo qui l’avait transportée ses fruits tropicaux introuvables sur Terre : oranges bleues, tomates géantes mauves, grappes géantes de petits fruits bien plus sucrées que le raisin, bananes roses à chair si tendre, mais elle ne pouvait pas s’empêcher de réserver les plus beaux fruits à son gamin.
Le cargo repartait de plus en plus souvent quasi – vide.
Régulièrement, son « animateur de négociation » lui demandait :
- Et toi, ma belle. Tu sais ce qu’ils foutent tes copains, ces feignants de bons à rien. Pourquoi ils ne reviennent pas ?
(« D’abord, je ne suis pas ta belle. » pensait intérieurement Alice tout en souriant pour cacher sa gêne.)
Et le mec reprenait.
- De toute façons, t’as pas l’air bien maline. Mais t’es vachement bien roulée. Tu sais que j’ai le pouvoir d’arrondir les prix au poids, parce que c’est moi qui décide de la qualité.
Elle le voyait reluquer ses longues jambes fines et bronzées qui finissaient sur des cuisses galbées, sa poitrine généreuse, sa bouche pulpeuses, ses longs cheveux bruns. Elle ne savait pas vraiment où se mettre.
- Oui.
- Par exemple, ça, ce n’est pas joli. Mais, tu vois, pour te plaire, ma beauté, je vais laisser passer.
- Oui.
- Si tu veux en laisser plus passer, on passe quand tu veux dans mon bureau derrière, il y a un vrai lit. Ça fait combien que tu n’as pas eu un vrai lit ? Toi, c’est bien deux ans ? Bien entendu, ce n’est pas pour dormir, tu vois ce que je veux dire, hé, hé !
- Euh. Pas aujourd’hui, mon fils m’attend.
- Bien sûr, bien sûr, ma jolie. Prend ton temps pour réfléchir, de toutes façons, tu n’es pas la seule, pas ma seule petite pu...amoureuse, j’ai les moyens de t’attendre, mais tu auras une belle place dans mon cœur.
- C’est ça, je vais réfléchir.
Le ton qu’elle avait adopté lui déplaisait, mais, bon gars, il respecta sa parole :
- Voici ton paiement : 95 euro-crédits et 12 cents, plus en nature : lait en poudre bébé, paracétamol, un pack de bières, une bouteille de gaz, trois litres de vin, un pack d’eau minérale, et bien sûr – il pris un air canaille et concupiscent – celui-là, je l’ai choisi avec amour, pour toi, un shampoing aux œufs pour tes jolis cheveux noirs.
- Merci.
Elle avait chargé son vieux sac à dos et s’était retournée très vite, ce jour – là, et elle avait filé très vite, non s’en s’horrifier à l’idée qu’il devait contempler, très satisfait, son fessier remuer en marchant.

Ça fait cinq bonnes minutes que son fils s’est mis aux châteaux de sable.

Et puis....elle a un peu éludé.
Elle se souvient de cette première expérience de retour dans un vrai lit, le souffle rauque de porc de ce type, qu’elle avait pensé à autre chose, qu’elle l’avait fait pour les autres : son fils, pour avoir plus de nourriture, lui offrir plus de jouets, pour les autres, les résistants : dans la première nuit, pendant que Mr Porc (comme elle le surnommait) ronflait comme un sonneur, elle avait eu le temps de voler, confier pour la faire dupliquer, puis lui rendre sa carte d’accès au vaisseau-cargo. Elle les avait confiées à Lucas, son voisin, taiseux, discret, renfermé, mais si protecteur. Elle lui avait donné aussi par la suite les plannings, les plans de vol de l’engin, et surtout, surtout, la nouvelle de l’arrivée du Ministre des Colonies Spatiales, arrivée incognito.
De son côté, elle avait aussi obtenu, de Mr Porc, de pouvoir envoyer plus de lettres – vidéos à sa seule famille, gratuitement, car ça aussi, c’était payant. Mais elle ne pouvait pas convaincre sa mère de ne pas venir, en touriste, car elle aurait dû avouer qu’il se passait quelque chose.

Esteban regarde vers elle, comme pour se rassurer. Maman est toujours là. Derrière lui, les vagues de l’océan, le bruit de la mer.

Elle se voyait aussi assassiner Mr Porc. Il devait disparaître , c’étaient les ordres qui avaient été transmis par Lucas.
Elle avait pris un couteau, et elle l’avait planté. Dans le cœur, direct. Vite, très vite, tellement ça l’horrifiait. Et puis, elle avait envoyé le signal. Aussitôt, Lucas, encore plus sombre que d’habitude, était arrivée avec deux autres gars. Elle les avait reçus, encore à moitié nue. Il avait manqué un temps d’arrêt, puis s’était repris :
- Tu vas te rhabiller, et tu vas dehors. Tu suivras la femme qui t’attend, elle t’amèneras à ton fils, on l’a déjà récupéré.
- Et pour ma mère ?
- On va lui faire passer le message. Ne t’inquiètes donc pas.
C’est comme ça qu’elle était entrée en résistance avec les autres, mais avec une seule inquiétude : son fils.
Mais les enfants sont des éponges. Esteban, qui grandissait, s’était vite habitué à la clandestinité, au manque de nourriture ou de médicaments, aux longues marches pour changer de planque. Heureusement, la jungle leur donnait tout ce dont ils avaient besoin. Enfin la jungle ! Ils n’étaient jamais très loin de la plage et de l’aire d’atterrissage du cargo.

Le cargo avait fini par atterrir, le Ministre s’était présenté sur la passerelle en bas de laquelle l’attendait le Gouverneur de la Colonie, un autre Mr Porc qui avait cinq ou six maîtresses (dont au moins deux espionnes comme Alice). Il avait amené son supérieur, quelques mètres plus loin, jusqu’à une estrade, avec un pupitre, un micro, et la date du jour.
Le Gouverneur avait commencé son discours matois qui cherchait à dissimuler la gêne d’envoyer de moins en moins de marchandises. Puis, tout aussi matois, le Ministre avait commencé sa réponse, promettant une révision des taux :
- Menteur !
C’était le signal.
- Laissez parler Monsieur le Ministre, bande de bons à rien ! hurla le Gouverneur.
Ce furent ses dernières parole.
Un mouvement de foule, préparé, emporta le cordon de sécurité. Des armes surgirent du troisième ou quatrième rang. L’estrade renversée à coup d’épaules. Le Ministre avait eu le temps de sauter et de courir vers la passerelle. Le Gouverneur avait eu moins de chance, il s’était cassé une jambe, puis avait été piétiné par les poursuivants du Ministre, et les seuls qui lui avaient prêté attention s’étaient arrêtés pour le tabasser. Et son agonie avait été charitablement achevée par une balle dans la tête.
Pendant ce temps, le Ministre avait atteint la passerelle. Mais le sas s’était fermé, devant lui, et dans la foule qui l’avait suivi sur la passerelle, on arborait une corde de chanvre. Quand le sas s’ouvra enfin, il était pris.
Deux minutes après, il se balançait au bout de la corde, les yeux exorbités, pendu dans l’entrebâillement du sas.
Et c’est comme ça qu’on le renvoya sur Terre, dans le cargo, en mode pilotage automatique, vide, avec une seule carte – vidéo déclarant l’indépendance d ‘Espérance.

- Je t’ai dis de ne pas t’éloigner !
Mais Esteban n’écoute rien. La Liberté, ça grise !
- Laisse, je vais l’accompagner. Je crois qu’il veut se baigner.
C’est Chloé, sa maman.
- Oui, si tu veux, maman, vas – y.

Ça avait été dur de la retrouver. Les vigiles survivants de la Compagnies avaient regroupé tous les voyageurs, touristes et nouveaux arrivants, dans l’hôtel de luxe qui avait été construit par les pionniers pour les visiteurs.
Les vigiles avaient très bien compris que parmi les « touristes » se trouvaient des proches des familles des pionniers qui avaient cassé leurs tirelires, et ceux-là étaient particulièrement surveillés. Mais il y avait une « cinquième colonne » dans le personnel de l’hôtel. Et au bout de quinze jours, des messages circulaient.

La France et l’Europe avaient envoyé des soldats, officiellement, pour sévir et démontrer que « Force doit rester à la loi. », plus officieusement, dans le but d’évacuer l’hôtel, et de se mettre autour de la table des négociations.
Celles-ci avaient été âpres. Mais les échos qui arrivaient par les messages écrits et vidée tranportés le cargo régulier qui ne naviguait plus que pour ça depuis plusieurs mois, indiquaient, qu’après le traumatisme de l’image du Ministre pendu haut et court, l’opinion publique, d’abord hostile, avait embrassé la cause des pionniers.
Le gouvernement, gêné aux entournures, avait du l’admettre, après avoir perdu lamentablement deux élections intermédiaires, à moins de deux ans des Présidentielles.
Aussi, rapidement, ceux des voyageurs qui avaient voulu rester, proches ou nouveaux pionniers, avaient pu s’échapper du luxe ostentatoire, avec piscine, de l’hôtel pour rejoindre les habitants rebelles dans la jungle.

Et Alice avait retrouvé sa maman.
Elle était là, toute la famille était là pour le cinquième anniversaire du petit.

Les négociations avaient abouties à une côte mal taillée : matériel+argent contre nourriture et produits miniers, tout le reste devait être acheté. Ça avait laissé peu de moyen pour, enfin, terraformé Espérance du moins, ce continent-là: construire une vraie ville en dur, enfin, avec de vraies installations d’assainissement, rendre des pans entiers de jungle cultivables, mais pas trop, les expériences cuisantes de la Planète Terre étaient dans tous les esprits, construire une Lune artificielle pour corriger l’effet suffocant de la combinaison des Étoiles Jumelles.

Ça y est, Soleil numéro 1 s’est couché, rapidement, comme à son habitude. On ne voit plus qu’une petite tâche rouge étalée sur les flots bleus. Et Soleil numéro 2 s’est légèrement penché vers l’ouest, pas de beaucoup, 30° environ par rapport au zénith, qui est plus haut dans le ciel que Soleil numéro 1.
Il est accompagné d’un tout petit point sombre, c’est l’ébauche de Lune artificielle, les travaux ont commencé il y a peu. On y a relégué, les robots envoyés par la Terre, de peur qu’ils soient des espions, et ils avancent plutôt vite.
Quand numéro 2 sera couché à son tour, il se sera déroulé 25 heures. Espérance a des journées de 25 h. Et c’est un délice, depuis quelques temps, de pouvoir en consacrer quelques unes à profiter de la plage, comme les touristes et, avant, les vigiles de La Compagnie.
Eux ne sont qu’un mauvais souvenir.
- Bonjour Alice. Toujours dans tes pensées ?
C’est Lucas, Lucas, ça veut dire « lumière », et ça lui va bien, avec ses tâches de rousseur, ses yeux verts et rieurs, son éternel optimisme, ses airs de gamins effronté qui lui sont donnés par sa petite taille, ses jambes courtes, et ses larges épaules de lutteur, ses biceps énormes. Quand Lucas est là, tout va bien.
Depuis l’époque de Mr Porc, durant laquelle il se montrait sombre et renfrogné, il avait brutalement changé. Il était devenu enjoué, drôle, sympathique, et elle avait compris :
Il est amoureux.
Et elle n’est pas très loin de tomber sous son charme, d’autant qu’en plus, il est malin. Il entretient l’amitié du petit Esteban, il est toujours partant pour des virées « entre hommes », il parle football, il lui a offert son premier ballon. Il la soulage.
Quand il est là, bien sûr, parce que Lucas, dans cette société très libertaire, s’est donné une mission : entretenir les meilleures relations possibles avec les pionniers des autres continents, et entretenir un climat de rébellion, avec les Allemands, les Italiens, les Espagnols.
- Je surveille juste le gamin.
- Mais il est avec ta mère, il ne risque rien.
- Mais c’est ça le pire, il est avec ma mère.
Ils rient de bon cœur. C’est sur le dos de sa mère, c’est pas bien, mais c’est bon de rire.
- Si, il pourrait être avec moi.
Elle éclate de nouveau de rire.
- Et rentrer crotté comme c’est pas possible.
- On était juste aller pêcher.
- Ouais. Je ne veux pas en savoir plus ! Mais elle fait quoi, là ?
Elle, Chloé, s’est approchée d’un marchand de glaces.
- Je le connais lui. C’est Colin, c’est un éleveur de caprins d’Espérance, il fait sa crème fraîche pour ses glaces avec ça. Tiens, il a pris chocolat.
En effet, Grand-Mère Chloé est en train de payer le marchand. Et Esteban arbore fièrement un cornet surmonté d’une boule violette. C’est la couleur du cacao autochtone qu’Alice connaît bien.
- Mais il ne va pas manger ce soir.
- Avec tout l’exercice qu’il a fait ? Allons Alice, détend toi. Il a bien le droit, ce gamin de manger une glace. On n’a pas fait cette révolution pour rien. On l’a aussi fait pour que les rares enfants que nous avons aient les même droits qu’en bas....
« En bas », ça veut dire sur Terre.
-....aller à l’école. Tiens, la rentrée ce sera dans un mois, c’est fait. Ça va être annoncé. Et aussi, manger une glace sur la plage avec sa grand-mère.
« Pour aussi qu’un enfant mange une glace sur la plage... » Et il a raison. Elle le sait. Comme elle sait, sans tourner la tête, qu’il la regarde intensément, qu’il la contemple pendant qu’elle surveille le duo infernal Grand-Mère-Petit-Fils.
Elle se dit que c’est toute ce qu’il y a à retenir de toutes ses souffrances, de toute cette sueur, de cette révolution, du type pendu les yeux exorbités, de Mr Porc haletant au dessus d’elle, des bains de sang, puis de la reconstruction qui ne fait que commencer et une nouvelle vie tropicale :
Tout ça pour qu’un enfant mange une glace sur une plage.
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Paul Thery · il y a
De l'imagination et du souffle pour mener a son terme cette longue épopée. Et un titre poétique, tres bien trouvé : -))
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Slavia · il y a
Merci Paul.

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