Tout bascule !

il y a
8 min
8
lectures
1

Je fais court car je n'aime pas trop me dévoiler. Je préfère que mes textes parlent pour moi  [+]

C’était l’heure du dernier entraînement du matin et Agathe était nerveuse.

Le problème n’était pas qu’elle ne savait pas comment s’y prendre mais plutôt qu’elle avait peur de perdre ses moyens lors du concours. Des mois qu’elle répétait avec sa troupe, des années qu’elle y pensait sans cesse le jour et l’imaginait en rêve la nuit. Et voilà, on y était enfin. Dans quelques heures, Agathe Günig, jeune femme blonde de 23 ans, fine et musclée à la fois, allait réaliser son rêve : présenter le numéro de bascule hongroise le plus époustouflant que le Festival de Monte-Carlo n’ait jamais vu et pourquoi pas, dans la foulée...gagner le « clown d’or », la récompense suprême dans le monde du cirque.

Pour l’instant, dans les coulisses du Chapiteau de l’Espace Fontvieille, Agathe s’échauffait les muscles par de longs étirements et des petits sauts, les genoux pliés. La dernière répétition du numéro se faisait toujours en costume et en musique. Un peu comme une générale au théâtre.
Après quelques minutes, Benoît Braun, un de ses deux partenaires lui signala que l’échauffement était terminé et que la répétition allait commencer.
Benoît dit « La base », était un homme de talent et d’expérience. Il avait déjà roulé sa bosse dans pas mal de cirques internationaux, tantôt à la bascule, tantôt au trampoline. Il avait même fait un remplacement de quelques semaines pour un des spectacles du Cirque du Soleil à Las Vegas. Une sacrée bonne référence que lui enviait d’ailleurs Manolo Barolli, le benjamin du trio qui travaillait dur pour arriver à se faire remarquer des chasseurs de talent. En attendant la gloire, le trio BAM, baptisé ainsi en hommage aux initiales de Benoît, Agathe et Manolo mais aussi pour le bruit produit par la bascule quand on saute dessus donnait le meilleur de lui-même à chaque spectacle, que la salle soit comble ou non. Leur numéro ne durait que 4 minutes mais ces minutes étaient toutes vraiment intenses. Et plus encore, un soir de prestigieux concours international comme celui-ci.

Concentrée mais fébrile, Agathe prit place sur le bord gauche de la bascule, debout, les bras tendus levés au-dessus d’elle, attendant que Manolo, juché sur la haute échelle donne l’impulsion qui allait la faire décoller dans les airs. Ensuite, elle voltigerait comme un yoyo avant d’atterrir, debout sur les solides épaules de Benoît.

Sur la piste autour d’eux, d’autres artistes s’entraînaient également. Parmi eux, une reine d’Afrique dresseuse de serpents, parée de perles dans ses longs cheveux tressés, vêtue d’une très courte robe en peau de bête, et surtout d’une écharpe en python...vivant. A la fois terrifiante et sexy en diable ! Mais il y avait aussi un jeune contorsionniste coréen, très impressionnant dans l’art de la maîtrise de soi, au propre comme au figuré. Ou encore le Corsaire, un jongleur de feu au style marin des Mers du Sud façon 18ème siècle qui a tout piqué au Jack Sparrow de Disney. D’abord, il faisait de lents moulinets avec ses bras en lançant ses boules de feu au bout d’une corde tendue à un mètre de lui, selon la technique du nunchaku. Puis, ses rotations enflammées s’accéléraient de plus en plus jusqu’à dessiner de magnifiques ellipses lumineuses dans l’obscurité. De près, l’odeur d’huile enflammée et de fumée était très présente, enivrante même.

Au niveau des costumes, notre trio n’était pas en reste. Agathe était magnifique dans sa tenue blanche à paillettes bleutées et son petit diadème en plume d’autruche délicatement posé sur ses cheveux noués en chignon serré. Manolo et Benoît semblaient aussi à l’aise dans leurs tenues moulantes qui mettaient en valeur leurs corps musclés, laissant voir leurs solides biceps bronzés.
Avant de sauter les pieds joints à l’autre bout de la bascule, Manolo compta, comme d’habitude jusqu’à trois.
-« Un, deux,...trois ! Hop !» cria t-il.

Agathe s’éleva instantanément dans les airs, frôlant presque le toit du chapiteau. Benoît ne la quittait pas du regard, prêt à la rattraper à sa descente.
Malheureusement, ébloui par les cercles de feu tracés par le Corsaire et aussi un peu – il faut bien l’avouer - par le décolleté de la charmante charmeuse de serpents, Benoît ne vit pas la quille de jonglage oubliée par une autre troupe sur la piste et qui roulait sous ses pieds. Il en perdit l’équilibre et ne put rattraper sa partenaire, étant lui-même en train de tomber. Ils chutèrent donc ensemble -lourdement - sur la piste.

Si Benoît se releva immédiatement, sans la moindre égratignure, il n’en fut pas de même pour Agathe, une violente douleur se faisant sentir dans sa cheville gauche. Elle la tenait à deux mains, grimaçant de douleur, prostrée dans la sciure de la piste. Catastrophe ! Toute sa vie allait basculer à présent !
-« Basculer à cause d’une bascule, c’est le comble quand même ! » pensa t-elle, ironique.
Les autres artistes sur la piste s’étaient tous arrêté net de s’entraîner en entendant le cri de douleur d’Agathe, clouée au sol.

Quelqu’un appela une ambulance. On la rassura, on la plaignit, on la consola, on lui recommanda de ne pas bouger ou au contraire, de se lever tout de suite. C’était un vrai défilé entre les clowns, les jongleurs, les trapézistes, les écuyers, les dresseurs de tigres et les magiciens. Un vrai cirque, si j’ose dire.

Dans un coin, caché derrière le grand rideau rouge des coulisses, Benoit ne savait plus où se mettre, persuadé que l’accident était sa faute. Ce n’était pas tout à fait faux mais de là, à prendre tous les torts à sa charge... Comme dans tous les accidents, il y a toujours un peu de chance ou de malchance qui entre en jeu. Si Benoit n’avait pas mis son pied sur la quille, si la quille n’avait pas roulé jusque sous son pied, si le contorsionniste n’avait pas poussé vers lui la quille avec son coude en s’extirpant de son cube miniature, si le jongleur mexicain n’avait pas oublié de reprendre sa quille en sortant de la piste, et si, et si,...alors sans doute qu’Agathe ne serait pas tombée et ne se serait pas blessée, peut-être gravement.

En attendant cette maudite ambulance qui n’arrivait pas, Manolo essayait tout à la fois de rassurer Benoit et de consoler Agathe. L’un était mortifié d’avoir laissé tomber sa partenaire, l’autre était en larmes, tremblant plus de peur que de douleur face à l’avenir de sa carrière dans la bascule. Et pourtant, il en avait fallu des sacrifices à Agathe pour en arriver là.

Depuis toute petite, Agathe Günig rêvait d’être sur la piste aux étoiles, d’être une artiste de cirque dansant, virevoltant dans un costume de lumière, des paillettes plein les cheveux. Depuis le jour où pour la Saint-Nicolas, sa marraine Jackie l’avait emmenée voir le cirque Bouglione qui jouait en ville. Elle avait d’abord vu des animaux incroyables : des chiens qui marchent sur leurs pattes avant, des chats qui se font promener en poussette par des poneys, des lions puissants au regard doré qui se couchent calmement sur de gros tabourets au son du fouet de leur dresseur... Puis, elle avait ri avec les clowns. Elle avait eu pitié du pauvre clown Arc-en Ciel qui se faisait réprimander par le grand clown tout en blanc. Elle avait applaudi les cavaliers qui se tenaient debout sur la selle de velours de magnifiques chevaux blancs à la crinière d’argent.
Puis enfin, elles les avaient vus : le trio Hopla, une troupe d’acrobates italiens qui faisaient de la bascule hongroise. Deux hommes et une femme. Et quelle femme ! Une vraie princesse de conte de fée avec un avantage indéniable sur les autres princesses de conte de fée : elle était réelle !
C’était une jolie brunette qui souriait et bougeait avec une telle grâce, une telle souplesse que l’effort qu’elle fournissait pour les sauts et les réceptions était quasiment insoupçonnable. Son costume rouge rubis était orné de manches courtes en tulle assorties, ses cheveux étaient décorés de pinces en forme de papillons dorés et ses pieds étaient nus.
Agathe était vraiment fascinée. Bouche bée, elle suivait l’artiste des yeux, retenant sa respiration lors des roulements de tambour et soupirant avec soulagement pendant les applaudissements qui marquaient la réussite d’un triple salto arrière avec réception au sol.

Tous les numéros qui suivirent lui parurent alors si fades. Même le fin funambule se promenant sur sa corde à trois mètres du sol la laissa presque de marbre. A la fin du spectacle, quand tous les artistes vinrent saluer le public avant de baisser le rideau, elle s’approcha de la princesse de la bascule et sans dire un mot lui tendit le gros ballon rouge que sa marraine lui avait offert à l’entracte. Pour la remercier, celle-ci lui fit un baiser sur la joue, lui souffla un chaleureux « Grazie ! » et détacha un des papillons d’or de sa chevelure pour le lui offrir. Pour Agathe, c’était le plus beau des trésors. Elle l’avait gardé jusqu’à maintenant et l’emportait partout avec elle, dans tous ses déplacements, pour tous les événements importants de sa vie. Ce papillon était devenu son porte-bonheur incontestable.

Dès que sa marraine Jackie l’avait ramenée à la maison, elle avait fait à ses parents une annonce qui allait changer sa vie...et la leur :
-« C’est décidé. Quand je serai grande, je ferai de la bascule »
Ses parents n’y prêtèrent pas trop attention car c’était bien le sixième métier différent qu’elle était « sûre, sûre » de vouloir faire, après infirmière, maîtresse d’école, fleuriste, dessinatrice de bande dessinée et actrice de cinéma.
D’abord, elle s’attela à convaincre Papa et Maman de la laisser participer à ce stage de cirque à Pâques avec son amie Zoé qui était moins enthousiaste qu’elle mais, qu’est-ce qu’on ne ferait pas à sept ans pour suivre sa meilleure copine dans ses délires, n’est-ce pas ?
Carlos, le moniteur du stage avait été son premier amour, secret bien entendu. Même Zoé ne s’en doutait pas. Même Carlos ne s’en doutait pas mais qu’importe. La petite Agathe était véritablement sous le charme du gentil et patient moniteur qui leur montrait à elle et à une dizaine d’autres enfants de son âge les rudiments du travail à la bascule.
-« Avant tout, les enfants, il faut beaucoup, beaucoup, beaucoup travailler », leur avait-il dit dès le premier jour du stage. Et il n’avait pas menti.

On chargea Agathe dans l’ambulance sur une civière à roulettes. Un jeune infirmier l’installa le plus confortablement possible mais Agathe était bien loin de se soucier de son confort. Elle était plongée dans ses souvenirs.
-« C’est bientôt tout ce qu’il va me rester, des souvenirs... » songea t-elle, abattue.

En dehors des stages de voltige pendant les vacances scolaires, Agathe s’était mise à la gymnastique acrobatique où elle pouvait s’exercer deux fois par semaine à la poutre, au cerceau, au trampoline, au tumbling et autres cumulets et culbutes bondissantes. Si certains enfants se font tirer l’oreille pour aller à leurs cours du mercredi après-midi ou du samedi matin, ce n’était pas le cas d’Agathe mais plutôt celui de ses parents qui devaient l’amener et la reprendre à l’école située à deux heures de route aller-retour de la maison. Mais vu qu’Agathe était leur fille unique, ils pouvaient difficilement lui refuser ce sacrifice, d’autant plus que ses résultats scolaires ne s’en ressentaient pas, au contraire.
Tout naturellement, ils acceptèrent aussi le choix de leur fille quand elle leur demanda de changer de lycée pour pouvoir suivre une option Cirque les trois dernières années avant son diplôme.
Ces années d’expérience et d’entrainement ne furent pas du luxe lorsqu’elle dut se présenter à l’examen d’entrée de l’école du Cirque. Puis, là encore, il avait fallu s’entraîner des heures et des heures pour améliorer son équilibre, faire travailler ses muscles, ajuster ses sauts.
Mais cela se révéla très gratifiant en fin de compte, surtout à la cérémonie de remise des diplômes quand elle avait été reçue avec une mention spéciale du jury. Ses parents qui étaient venus y assister en avaient les larmes aux yeux. Enfin, l’aboutissement. Le rêve devenait réalité. Leur petite fille chérie allait pouvoir vivre sa passion au quotidien, être vue et applaudie dans le monde entier pour ses talents de voltigeuse hors pair.

Dès son arrivée au Centre Hospitalier de la Princesse Grace à Monaco, Agathe fut conduite aux urgences puis en salle de radiologie, la première chose à faire étant de voir si rien n’était cassé. Elle se laissa mener à toute allure sur le lit roulant et se fit examiner par un ballet d’infirmières et de médecins spécialisés, sans y prêter attention. Elle était ailleurs ou plutôt, à une autre époque.

Après l’école, ce fut la rencontre lors d’un casting avec Benoît, son mentor et l’embauche de Manolo qui sortait juste de l’univers limité des compétitions de gymnastique et ne voyait pas son avenir d’un œil prometteur. Et enfin, la mise au point de leur numéro de bascule inédit qui, en fait, était bien plus qu’un simple numéro de bascule puisqu’il mélangeait plusieurs techniques dont les cerceaux et le ballon utilisés également en gymnastique au sol. Le rendu visuel était spectaculaire et l’idée venait d’Agathe. Ses longues années d’entraînement ne lui avaient pas été inutiles. Elle avait su tirer profit de chaque leçon. Mais voilà que la vie lui offrait la plus cruelle des leçons : en un instant, tout peut basculer. Des milliers d’heures d’exercices, de dépassement de soi, de conditionnement physique et mental comme pour un sport de haut niveau, le côté gracieux en plus et en quelques secondes, tout peut s’arrêter brusquement. Dame Fortune l’avait abandonnée au bord du chemin.

Depuis plusieurs secondes, le médecin des urgences essayait désespérément d’attirer l’attention d’Agathe qui s’était presque noyée dans ses larmes muettes.

-« Mademoiselle ? Ohé ! Vous m’entendez ? »
Poussant un soupir à fendre les murs, Agathe finit quand même par lui accorder un regard.
-« Mademoiselle, ne pleurez plus. Ce n’est rien, vous n’avez rien. » dit-il d’un ton rassurant.
-« Quoi ? Heu...Je veux dire Comment cela « je n’ai rien » ? Vous êtes sûr ? Cela fait un mal de chien pourtant. »
Le docteur lui assura qu’avec un peu de pommade et un bon bandage, elle serait en mesure d’assurer le spectacle de ce soir, à condition de se reposer jusque-là. Miracle ! Agathe était radieuse.

Il semble que Dame Fortune ait finalement décidé de sauter de l’autre côté de la bascule. Bien lui en prit.

FIN
1

Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Jeanne en B
Jeanne en B · il y a
Ouf :-) une histoire très agréable, j'ai eu l'impression de respirer avec Agathe. Bienvenue à vous sur le site :-)
Image de Véronique Goossens
Véronique Goossens · il y a
Oh ! comme c'est gentil à vous. Merci beaucoup. ;-)

Vous aimerez aussi !