Tous moches

il y a
4 min
40
lectures
7

On est tous moches (ou réflexions superficiellement existentielles)

Je me suis fait la réflexion ce matin, en me regardant dans le miroir.

Finalement, on est tous moches, à un moment donné de sa vie.

J’ai pour ma part quelques restes tout juste admissibles. Il y a dix ans, j’étais pas mal. Il y a vingt ans, par contre, j’étais médiocre. L’adolescence ingrate et impitoyable me maltraitait: surpoids, acné, cheveu gras, pilosité excessive. La totale.
Mais je savais au fond de moi que tout ceci était perfectible, et que l’insipide enfant presque répugnante que j’étais pouvait à terme se débarrasser de ces encombrants défauts.

Ce fut le cas et le papillon est sorti de sa chrysalide. Mais vraiment, vraiment vite fait. J’en ai profité pour me sentir la reine du monde, cela dit, parce que je savais intuitivement que cela ne durerait pas.
Et aujourd’hui, ça recommence. Je redeviens invisible dans ce monde où la beauté est concurrentielle, à la différence près qu’aujourd’hui, je sais. Je sais qu’on est tous amenés à devenir transparents, laids, pathétiques parfois.
S’il y a bien une chose éphémère, à l’instar de la vie, c’est la beauté, même si le concept reste subjectif.
Ah ! Long débat que celui-ci : qu’est ce qui est beau, ne l’est pas, tout le monde à son avis sur la question. Surtout les moches qui revendiquent à grands cris la beauté intérieure (la beauté du cœur c’est ce qui importe !!) ou les beaux, hypocrites, qui le prétendent également tout en se réjouissant secrètement de ne pas avoir besoin de sortir ce déplorable argument pour leur compte...

Il existe trois types d’individus:
Les moches qui naissent moches, qui restent moches, ceux-là même que les beaux ont envie d’interviewer pour savoir ce que ça fait d’être moche, mais moche non-stop, quoi ! N’être jamais regardé, être transparent aux yeux des autres... Etre « liké » sur une photo Facebook tout en ayant pleinement conscience que c’est de la compassion, voire de la pitié qui motive la démarche. Et on lit ces commentaires de malade « tu es trop belle, ma chérie » sous la photo d’une vilaine qui pose en mode sexy, grimée en caricature de femme fatale, et les autres, les pas indulgents, ont envie de hurler : « mais t’es malade ou quoi, cesse de lui mentir si tu es un vrai pote, c’est abject de maintenir les gens dans leurs illusions » Quoique... si ça leur fait du bien. L’espace d’un instant, ils ont l’espoir, certes vain, que c’est peut-être vrai. D’un autre côté, ne les épargnons pas : car ce sont ceux-là même, les laids ad vitam aeternam qui sont les plus chanceux : ils n’auront pas de ligne sinusoïdale dans le scanner de leur beauté. Non. Pour eux, c’est linéaire, de la naissance à la mort. Pas de surprise. T’es moche, point. Tu passes ta vie à te demander ce que ça ferait d’être pas mal ; Mais tu en prends ton parti. Résignation, souffrance, certainement, cachée tout une vie durant. Mais à un moment donné, le temps aidant, tu es rejoint par « les autres », ceux qui ont été beaux. Et ça, mazette, quelle jouissance !

Il y a également Les moches de base qui deviennent plutôt pas mal une fois adultes, catégorie dont je fais partie, en toute objectivité – mais c’est un contrat à durée déterminée. Situation ô combien terrible : au moment où enfin tu t’épanouis, ce moment où tu commences enfin à te sentir séduisant, bien dans tes pompes, dame Nature reprend ses droits et stigmatise violemment sa création avec des rides, une peau qui perd son élasticité, des pores dilatés, des cheveux qui tombent...Une frustrée, celle-là, pour nous infliger de tels sévices ! Et on ne fait que songer à ce que cela aurait pu être, si ça avait duré un peu plus longtemps (soupir).

Enfin, le véritable drame est pour ceux qui naissent beaux et qui le restent durant un temps, voire une bonne partie de leur vie d’adulte. Les habitués. Ceux qu’on admire et jalouse secrètement. Qu’on aime parfois à la folle folie. Terrible pour eux que la décrépitude.
Ces vieux qui te regardent d’un air lubrique dans le métro, ils étaient peut être divins quand ils étaient jeunes, ils oublient juste que quarante ans se sont écoulés depuis l’époque où ils faisaient des ravages auprès de la gent féminine. A moins que leur portefeuille ne soit bien gonflé, il y a fort peu de chance que la dame regardée avec concupiscence ne leur retourne leur regard. Même si le vieux sait désormais, lui, qu’on est tous moches, que ce n’est qu’une question temporelle. Cette omniscience terrible dont tu ne peux faire part car on te reprocherait d’être jaloux, aigri, envieux... alors il se tait le Vieux beau, pour ne passer, en plus, pour un vieux con.
Ça fait mal : avant, il l’aurait mise dans son lit la donzelle, surtout à notre époque où c’est un peu plus simple. Un Chat rapide sur le Net, un rendez-vous... Si t’es beau, c’est d’une facilité déconcertante. Si t’es moche, sois certain qu’il y aura un coup de fil au milieu du rancard, celui d’une copine ayant subitement et bizarrement besoin d’aide – « désolée, je dois y aller, on se rappelle....» Tiens donc, quelle coïncidence.

On est tous condamnés à vivre dans la peau d’un moche a un moment ou à un autre, celui qui attire un peu de condescendance.
On a pitié de celle qui fut belle et le veut rester à a tout prix. La vieille poule sur le retour... Une espèce de caricature d’elle-même, botoxée et les joues repulpées.

Le moche congénital suscite alors presque de l’envie : pour lui rien ne change, il ne souffre pas de sa décadence contrairement à ceux qui vivent dans un corps qui semble ne plus être le leur.
Hier nous étions en haut de l’affiche et, parce que le temps passe, on devient un second rôle voire un figurant. Et on regarde avec une envie mêlée de pitié la jeunesse arrogante qui nous toise.
Toi aussi tu finiras moche, mon ami.
Tu seras vieille, ou vieux, tu subiras la Loi de l’Attraction Terrestre : toutes tes chairs finiront par se plisser et descendre vers le sol. Tu seras moqué par les juvéniles aspirants à la vie.

Tu seras triste et malheureuse devant ton miroir à tirer ta peau vers les oreilles, avec tes doigts. Tu te maquilleras outrageusement jusqu’à ne ressembler qu’à une pâle copie ratée de ce que tu fus. Parce que c’est comme ça.

Alors je suis indulgente avec toi, qui me prends mon mari, indulgente avec toi et ta suprême fraicheur. Tu n’es même pas très belle, tu as juste quinze ans de moins que moi. Tu trouveras un jour ton mari vieux et laid (merde il a mon âge, quand même !), tu auras gâché tes plus belles années auprès de lui. Et après ce sera trop tard, trop tard pour toi !

Alors dépassant la douleur qui me terrasse quand je le vois monter dans ta voiture pour me quitter, je connais cette satisfaction ultime que tu soupçonnes peut-être.

Toi aussi tu seras moche, et délaissée. Parce que la vieillesse n’est pas nécessairement synonyme de sagesse ; elle est surtout synonyme d’aller sans retour. Terminé, la beauté, le charme, l’assurance, les projections. Descendez. Arrive un moment où tu ne peux plus rien faire. On a beau arroser une fleur fanée, elle le reste.

On est tous moches un jour. On est tous moches ou amenés à le devenir. Dénaturés.

Et ce que tu me fais là, c’est juste super moche. Mais c’est un autre débat que la laideur immorale et déloyale. Ouais, un autre débat. Toi, tu cumules les mandats. Mais tu le paieras.

7
7

Un petit mot pour l'auteur ? 3 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de JACB
JACB · il y a
Lucidité et accuité, un texte vivant sans concession qui nous renvoie à l'image dans le miroir!
Image de Felix Culpa
Felix Culpa · il y a
Une belle et profonde réflexion philosophique, pessimiste et réaliste à souhait ! J'aime beaucoup !
Image de Christelle Dias
Christelle Dias · il y a
Merci Félix cela me touche