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Tous les jours Noël

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Virginie Ronteix

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Dans la famille Langelot, on a le culte du bonheur chevillé au cœur. Rose et Aimé, lorsqu’ils se sont connus, ont été d’emblée sidérés par le champ des possibles qui s’offrait à eux : pouvoir éclairer chaque jour de leur amour tous les bonheurs qui allaient se présenter. Des cérémonies étaient nées au fil des ans avec l’arrivée des enfants pour ancrer leurs coutumes. À des occasions bien précises, on pouvait assister à la danse de la joie dans la cuisine pour mettre fin à une journée maussade devant un verre d’un excellent vin de soleil ; à celle des parapluies durant laquelle, chaussée de hautes bottes, la famille conjurait le mauvais temps en sautant dans les flaques pour « ébouriffer les nuages », selon l’expression d’Elias, le plus petit de ce joyeux troupeau. Les deux grandes sœurs, Célia et Méline, étaient aussi charmantes et pétulantes qu’il pouvait être espiègle. Le portrait de famille ne serait pas complet sans y ajouter une paire de chats de gouttière rescapés d’une mort certaine, un chien dressé pour surveiller, de toute sa bienveillance canidée, ce territoire de fertiles élucubrations, quelques poules, une bonne dizaine de poissons rouges et quelques souris de passage. La maison était une arche.

C’est le soir de Noël que le culte du bonheur prenait toute son ampleur. Il faut dire que dès le 1er décembre, la maison elle-même semblait ne plus y tenir. On voyait les étagères s’orner de bougies que, chaque soir, on allumait en même temps que le feu dans la cheminée. C’était le signal… Sortaient ensuite de leur carton les guirlandes, les petits objets fabriqués par les enfants, les couleurs, les dessins. La maison sentait la cannelle et l’écorce d’orange, le pain d’épices et le gingembre, des odeurs de félicité…

Le 15 décembre, traditionnellement, la famille se rendait avec force cérémonial dans une jardinerie. Une mission de la plus haute importance : choisir un sapin. LE sapin… L’idée de sectionner un arbre, de couper une vie, même végétale, les révulsait. Ils avaient besoin de racines.

L’heureux élu à l’unanimité gagnait le droit de trôner au milieu du salon près de la cheminée après un examen minutieux et sans appel.

Ce soir-là, pour son anniversaire, Rose descendait du linteau de la cheminée la « boîte à bonheurs ». Le principe était assez simple. Chaque membre de la famille recevait en étrennes un lot de rubans multicolores et quelques rubans blancs. Sur les rubans multicolores était noté le « bonheur du jour ». Un mot, une pensée, une rencontre, un sentiment, quelque chose de beau ou de bon qui marquait cette journée-là. Sur les rubans blancs ? On ne notait rien. Cela signifiait que c’était une chose trop intime pour être dévoilée. Mais elle existait tout de même et libre à chacun d’en garder la trace. Tous ces rubans avaient une destination. C’est dans les branches du sapin fraîchement arrivé dans la maison que chacun prenait soin de nouer ces petits flots de joie. Peu à peu, dans une cérémonie aussi joyeuse que terriblement sérieuse, l’arbre se chargeait de tous ces messages heureux et devenait pour un temps la figure allégorique de toutes les joies des Langelot. Parfois, au détour d’une date, un souvenir moins joyeux faisait surface. Rose jetait alors dans le feu une poignée de sel. En crépitant comme un feu d’artifice, les grains faisaient voler en éclat ces derniers soubresauts de tristesse.

C’était une merveilleuse soirée. La légende familiale s’écrivait sur ces rubans de couleur et les enfants, plus qu’à aucun autre moment, apprenaient le partage, la joie et la douceur d’être ensemble. Rose souriait en disant que c’était pour elle le meilleur des cadeaux d’anniversaire. Aimé, quant à lui, évoquait un bouclier contre les tracas du monde. Ils avaient une forteresse d’amour. Mais surtout ils y croyaient… Tous. Et cette foi magnifique dans leur juste bonheur et les gestes dont ils l’accompagnaient les mettait à l’abri du reste du monde. Avoir cet arbre sous les yeux, à ce moment-ci de l’année, était le plus sûr remède à la mélancolie.

Noël était le point d’orgue de tout cela. L’arbre à bonheurs présidait à la veillée. Repus et heureux, ils s’endormaient parfois au coin du feu en attendant le rituel de l’ouverture des cadeaux (les plus jeunes en premier !), puis au petit déjeuner qui suivait. Et toute la journée était ensuite consacrée à la découverte des merveilles ajoutées à celles déjà présentes dans la maison. Jamais de cadeaux pour « avoir », mais des cadeaux pour « être ». La maison ronronnait plus encore que les chats. Et dans les yeux de Rose et Aimé, on pouvait lire la fierté et l’audace de ceux qui font des choix de vie et s’y tiennent. Le temps était venu de convoquer des joies plus anciennes. Elias n’était jamais lassé d’entendre le récit du soir où ses parents avaient annoncé sa prochaine venue au monde à ses sœurs. Célia et Méline roucoulaient de plaisir pour raconter l’arrivée des chatons, le sauvetage de tel ou tel oisillon cajolé jusqu’à son envol. Les parents évoquaient des visites surprises qui les avaient ravis. Les récoltes miraculeuses, les jeux de balançoires, l’eau, l’été quand il faisait si chaud... La famille cultivait la vie. Et la vie le lui rendait bien.

Puis venait le 1er janvier. Aimé avait travaillé dur dès le matin pour creuser un trou confortable. Une parcelle du vaste terrain était devenue une sapinière. L’arbre à bonheurs était alors véhiculé en grande pompe et à renfort de brouette jusqu’à son prochain lieu de séjour, les rubans toujours noués dans ses branches. Les enfants aidaient à l’installer dans son trou puis rebouchaient tout autour pour qu’il se sente à son aise. Et, presque à regret, en lui frôlant une dernière fois le bout des branches dans un salut respectueux, ils rentraient s’installer autour de la grande table de la cuisine, dans un tourbillon de folie. Rose les y attendait dans une odeur de chocolat chaud et de miel. Au centre de la table étaient disposés, outre le chocolat espéré, des lots de rubans blancs et multicolores pour chacun des convives et la fête de la nouvelle année pouvait commencer. Dehors, au printemps, on trouverait dans les nids des oiseaux des branchages entremêlés aux rubans colorés. Le bonheur, quand il s’enracine quelque part, y met de la couleur qui dure...

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Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée..
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Rosy Lévêque · il y a
J adore, je suis fan! A quand un livre pour cajoler mes soirées d hivers ? Ou mes étés, ou printemps..... j attends avec impatience!
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Virginie Ronteix · il y a
On y travaille !
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