Tourloutoutou en Mongolie

il y a
4 min
454
lectures
64
Qualifié

Qui suis-je ? Bof, un voyageur, un curieux, peut-être un voyeur… nobody, nemo, personne finalement, bien que Personne n’était pas n’importe qui, c’était quelqu’un qui savait voyage  [+]

Image de Eté 2016
Mongolie août 2008 (carnet de voyage-extrait).

Dans la steppe, notre 4x4 UAZ-452, une ancienne ambulance reconditionnée datant de l’époque soviétique, fonçait à tombeau ouvert en direction de la frontière russe jusqu’au lac Khövsgöl. Nous frisions, au bas mot, les vingt-cinq km/heure de moyenne avec des pointes de vitesse insensées à quarante km/heure. Voyageurs et matériel étaient ballottés en tous sens et bondissaient à chaque passage dans une ornière, c'est-à-dire en permanence. Tchoï le chauffeur et Baata notre guide ne semblaient pas particulièrement indisposés par les pistes défoncées. Il est vrai qu’ils étaient habitués puisque en cet été 2008 la Mongolie ne possédait guère plus de deux pour cent de son territoire en routes asphaltées.

Trois jours plus tôt, à l’aéroport international Gengis Khan d’Oulan Bator, mon épouse Marie-France et moi, avions été accueillis par notre guide qui s’était présenté ainsi :
— Je m’appelle Baata, comme le magasin de chaussures mais avec trois A.

Cet enfant de la steppe n’avait que vingt-deux ans et totalisait déjà cinq années de médecine derrière lui. Pour apprendre le français, il avait passé deux ans à Nancy chez une cousine ce qui lui permettait de parler notre langue sans la moindre trace d’accent. Il avait été guide-interprète pour France 2 dans Échappée belle et pour un reportage sur le chamanisme en Mongolie paru dans le magazine Géo en août 2009. Ce gamin surdoué finira, au minimum, ministre de la santé de son pays. Souvenez-vous de ce que je viens de vous dire.

Quant à Tchoï, le chauffeur tout-terrain, la rumeur disait de lui que lorsqu’il tuait une gazelle, il en dévorait les reins sanguinolents sur place, à la manière de ses ancêtres. Il pensait ainsi être réincarné en cet animal. En effet, dans le cycle des renaissances, les cervidés sont placés en tête, Bouddha ayant aperçu deux cerfs au moment de son éveil à la conscience suprême, allongé sous un ficus religiosa.

Nous quittâmes très rapidement Oulan-Bator, cette ville que certaines mauvaises langues classent parmi les capitales les plus laides du monde, prétendant même que les HLM du neuf trois sont de véritables œuvres d’art à côté de son architecture. Ma femme et moi nous nous retrouvâmes dans ce véhicule russo-spartiate agrippés à nos banquettes, brinquebalés de toutes parts.
C’est à un croisement de pistes, au contournement d’un Ovoo orné de drapeaux de prière claquant au vent, que nous vîmes soudain apparaître un véhicule sorti tout droit d’un film de Mad Max. Après un large dérapage semi-contrôlé, enveloppé par un gigantesque écran de poussière, il avait fini par s’immobiliser à nos côtés.
Un rouquin dégingandé en était sorti théâtralement, santiags, Ray-ban, boucle de ceinture tête de buffle sur un jean Levi’s 501 ; un large sourire hollywoodien lui barrait le visage. Une pâle caricature de Clint Eastwood à qui il ne manquait qu’un long cigare au coin des lèvres.
— Hello ! My name is James, what’s yours ?
Dit-il en s’époussetant du revers de son véritable Stetson texan.

Seigneur, un yankee !
Après un échange de quelques mots, son prétentieux accent oxbridge avait immédiatement trahi un ressortissant de la perfide Albion. En vérité je vous le dis, il s’agissait bien d’un rosbif travesti en gringo.
Bon, l’échange d’un verre de vodka Chinggis Gold (sept dollars et demi le litre au supermarché d’Oulan-Bator, place Lénine, à droite face à la statue, vous ne pouvez pas vous tromper) avait largement aplani les éventuelles divergences et facilita un dialogue des plus amicaux.
James avait fourni les amuse-gueules (Nature Valley Crunchy, deux dollars le paquet au même magasin) ainsi qu’une outre en peau contenant du lait de jument fermenté de fabrication authentiquement locale.
L’américano-british ne parlait pas un mot de français. Il nous dit avoir croisé de temps à autre des baroudeurs français qui, à cette époque, étaient nombreux à traverser la Mongolie avec des VTT achetés en Chine. Notre nouvel ami nous fit alors une demande des plus sérieuses ; il aurait bien aimé connaître une phrase de politesse dans la langue de Molière afin de les saluer comme il se doit.
Je fus très touché par ce noble sentiment à l’égard de mes valeureux compatriotes. Alors, vous me connaissez, bon apôtre et toujours prêt à rendre service aux gens de bonne volonté, je décidai sur le champ de lui donner sa première leçon de français.
Je sais que l’anglais est particulièrement fermé à une bonne prononciation du son « U », il me sembla donc naturel de lui apprendre une phrase de courtoisie aussi courante qu’essentielle dans mon pays, à savoir :
— Turlututu, chapeau pointu.

Sous mon doctoral contrôle, ma victime reproduisit consciencieusement ladite phrase. Au bout d’environ vingt-cinq répétitions et une demi-bouteille de tord-boyaux, l’accent approcha la perfection, il souhaita cependant en avoir une traduction stricto sensu.
Bon, pas de problème, bon zig, je lui expliquai :
— Mon cher ami d’outre-Manche, cette phrase de politesse signifie, à peu de chose près... « Je soulève mon chapeau pour vous saluer ».
— All right ! Me répondit-il.

Notre coquin de guide qui pratiquait l’anglais presque aussi bien que le français, riait sous cape en sortant la cantine du coffre du 4x4 aux fins de préparer le dîner avec l’ami Tchoï.
Finalement l’homme se révéla être fort sympathique et la soirée, largement arrosée, fut agrémentée d’une exquise conversation.
L’alcool déliant les langues, James nous avoua connaître un juron de français qu’il découvrit, jadis, dans l’édition britannique Les Trois Mousquetaires. Un juron, une trivialité que l’on ne pouvait proférer qu’entre gens d’honnête compagnie.
— Sacrebleu ! S’écria-t-il soudain.
Je lui confirmai immédiatement l’usage quasi-quotidien de cette expression, pour se saluer entre gentlemans de l’hexagone.

Ensuite, nous nous installâmes autour d’un feu alimenté de crottes de moutons séchées où nous eûmes le plaisir d’entendre Baata nous conter de merveilleuses légendes de son pays. C’est sous le charme de l’histoire du violon à tête de cheval, du chameau qui pleure ou encore de celle des deux chevaux de Gengis Khan que nous regagnâmes nos tentes et plongeâmes dans nos duvets.
Crevés, éreintés, cassés, courbatus, bonne nuit à tous... Oui, bonne nuit... enfin, façon de parler, il y avait les chiens.
Ah, les sales cabots !
Leurs aboiements perçaient nos tympans à travers nos boules Quies. Dans la vallée, il y avait des yourtes distantes de deux-cents mètres chacune et leurs nombreux chiens de garde passaient leur temps à s’invectiver à longueur de nuit.

Six heures du mat’, fine gelée blanche sur nos tentes, brume dans le lointain. Les chiens avaient fini par se calmer, eh bien c’est cet instant que Baata choisit pour crier :
— Debout ! Le petit dèj’ est prêt.

Bouche pâteuse, mal de crâne, la vodka frelatée à base d’alcool de sciure de bois agrémenté de lait de jument fermenté ne me réussissait pas.

Au sortir de nos tentes respectives, mon « english pigeon », lui, paraissait frais comme un gardon. Torse nu, serviette sur l’épaule, trousse de toilette sous le bras et Stetson à poste, il se dirigea vers moi. À quelques mètres, il se figea dans un garde-à-vous très Major Général de l’armée des Indes et, soulevant son couvre-chef, il me salua en ces termes :
— Sacrebleu, Allan.
— Tourloutoutou tchapo ponetou.
— It’s perfect, tourloutoutou pour toi aussi James, ne change rien, c’est bon comme ça.

Puis, toujours dans une parfaite attitude martiale, il exécuta un demi-tour réglementaire et fila vers le lac aux eaux glaciales pour s’y plonger en chantonnant.

Désolé James, l’abuseur public, le « crazy-Frenchie », a encore frappé !
Après une accolade d’adieu très fraternelle, cette figure échappée d’une série B américaine diffusée en V.O nous quitta aussi vite qu’elle était arrivée, avalée par un majestueux nuage de poussière.
Et voilà, c’est tout, bonne route l’ami !
J’espère que tu ne me tiendras pas rigueur de cette petite plaisanterie.
Ce fut une belle rencontre, une belle soirée entre personnages truculents et... Sacrebleu ! Ce fut un beau voyage.

64

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !