54 lectures

6

Le village tout entier bruissait d’une agitation fébrile. Les enfants couraient en grappes dans les rues qui, dès l’aube, s’étaient animées. Les raclements de chaises le bataillaient aux rires espiègles. On s’apostrophait vivement, d’une fenêtre à l'autre.
Le soleil éclatant se déversait jusque sous le platane au centre de la place. La journée promettait d’être belle. Les maisons avaient été pavoisées de fanions multicolores qui s’agitaient dans la franche lumière.

Maria déplia sa mantille du papier de soie dans lequel elle reposait, soigneusement rangée. Retrouvant les gestes de sa mère et des générations de femmes qui les avaient précédées. Dans un cérémonial qu’elle avait à cœur, année après année, de prolonger.

Rodolfo avait étalé sur le lit trois vestes assorties. Giuseppe le foudroya du regard quand il pénétra dans la chambre. Il rangea brutalement l’une d’entre elles dans la penderie : « Là où il est, il n’en a plus besoin. » Rodolfo lui tourna le dos. Père et fils se vêtirent dans un silence pesant.

A dix heures du matin, les cloches sonnèrent à toute volée. Les habitants, parés de leurs tenues de fête, s’étaient rassemblés. Le cortège qu’ils formaient s’étirait en un camaïeu de noirs et de blancs, ponctué des vives touches de rouges et de jaunes parsemées aux boutonnières des hommes et corsages des femmes. Le père Antonio prononça la bénédiction qui célébrait la fin de la saison sur le parvis devant la chapelle. Les moissons avaient été particulièrement bonnes et l’assemblée lui répondait avec un enthousiasme éloquent.

Quand il eut terminé, les enfants commencèrent à trépigner. La foule reflua au centre du village pour partager le traditionnel repas de déjeuner. Les hommes en bras de chemise rechargèrent de bois les fourneaux installés-là pour l’occasion. Les femmes étendirent les nappes blanches et disposèrent le couvert.
Quand chacun fut installé, Rodolfo se leva et porta un toast qui mourut dans le bruit des verres qui s’entrechoquaient. A l’issue du repas, chacun se mit à l’aise, déboutonnant un col, remontant une robe. On entonna de vieilles rengaines. Leurs mélodies rappelaient au souvenir des plus anciens d’autres journées de fin d’été depuis déjà longtemps déjà évanouies. Les plus jeunes reprenaient les mélodies à mi-voix pour se les approprier à leur tour.

En fin d’après-midi, les familles se regroupèrent afin de rentrer chez elles. Les plus jeunes furent – non sans mal – envoyés au lit, après qu’un rapide souper froid ait été avalé. Les autres replièrent leurs tenues traditionnelles sur les étagères des lourdes armoires desquelles elles avaient été tirées au matin. Elles n’en ressortiraient pas avant la fin de l’été prochain. Tous revêtirent de plus légères tenues et des souliers plus fins.

Bella était remontée dans sa chambre à toutes jambes pour se changer. Elle fut ravie de remiser la lourde robe noire qui lui avait tenu si chaud tout au long de la journée pour se glisser dans celle que sa mère avait enfin accepté de la laisser porter. Son étoffe légère, teinte rose fanée, mettait en valeur le noir de jais de ses yeux.
Elle avait compté si souvent les heures qui la séparaient de cette soirée qui, enfin, allait commencer.
Elle détacha le sévère chignon qu’elle avait plus tôt arboré et lia ses cheveux en une souple cascade. Pour tout ornement, elle y noua la tresse d’herbes qu’elle n’avait cessé de porter depuis que Giuseppe la lui avait rapportée. Aucun d’eux n’avait pris l’initiative de provoquer une occasion qui leur aurait véritablement permis de se retrouver seul à seul. Giuseppe avait seulement su lui témoigner, de plusieurs regards appuyés, qu’il appréciait que la tresse d’herbes orne désormais son poignet. Bella s’inquiéta ce soir-là de la trouver usée par les frottements répétés que sa peau lui avait infligés ; ce subterfuge ne pourrait pas éternellement se prolonger, il leur faudrait bientôt se décider à cesser de jouer. À se faire face, autrement que par allusions détournées.

Chaque maisonnée, une fois préparée, alluma cérémonieusement le lampion qui avait confectionné en un assortiment de formes et de couleurs propres à leur lignée. Pareilles à de frêles lucioles, les lueurs tremblotantes cheminèrent vers la place où elles furent accrochées aux branches du platane.
Une estrade avait été dressée, en avant du café. Les habitants se rassemblaient paisiblement, au son des douces mélopées que Candido, qui avait pris place en aplomb de l’assemblée, égrenait sur les cordes de sa guitare. Depuis un étal de fortune, on servait le vin des tonneaux qui avaient été mis en perce pour l’occasion. Les pichets circulaient.
Quand le son des voix, qui allait crescendo, ne permit plus à Candido de se faire entendre, il appela du regard les musiciens de bal qui attendaient leur tour de monter sur l’estrade. Dès le premier accord, les danseurs envahirent l’espace.
Bella fit partie des premières qui furent invitées. Elle s’élança aux bras de plusieurs cavaliers. Guettant Giuseppe, qui ne s’était pas encore montré. Il se murmurait qu’une altercation avait éclaté à nouveau dans l’après-midi entre son père et lui. Le motif en restait obscur. La dispute était restée suffisamment discrète pour ne pas empoisonner la journée ; suffisamment audible pour que tout le village en soit d’ores et déjà informé.
A la cinquième danse, Giuseppe et Rodolfo pénétrèrent enfin sur la place. On les accueillit dans de chaleureuses accolades. La tension semblait s’être totalement dissipée, ce dont chacun se félicita. Seule Bella détecta un sombre reflet dans le regard de Giuseppe. S’il faisait apparemment bonne figure, elle le connaissait trop bien pour qu’il puisse parvenir à le lui cacher.
Soucieuse de l’apaiser, elle se tourna vers lui, pour qu’il l’invite à danser. Il leva la tête et esquissa un lent mouvement pour venir la rejoindre.
Mais sans que Bella l’ait senti approcher, Candido se trouva soudainement face à elle. Sa détermination l’emporta. Bella lui abandonna sa main et le suivit sur la piste, ne lâchant des yeux Giuseppe, une lueur brûlante de défi dans le regard. Il se renfrogna et rejoignit ses amis qui l’attendaient à la buvette. Bella se laissa conduire par Candido qui mit toute son application à ce que leurs pas s’accordent, à se couler dans son tempo plutôt que de lui imposer le sien. Elle s’abandonna au plaisir de se laisser mener par un bras sur lequel elle pouvait s’appuyer, une main attentionnée qui se maintenait à son côté, un être qui se souciait de l’accompagner.

Giuseppe les observait du coin de l’œil. Il ne tarda pas à rire haut et fort, sans que cela ne sonne jamais tout à fait juste. Rodolfo se leva pour aller le remettre à sa place, mais Maria le retint au passage. Le village méritait que la fête puisse battre son plein sans qu’aucune tension ne vienne plus l’entacher.

Au bout de quelques heures, l’orchestre annonça la dernière danse. Bella attendit, sans oser regarder, quel serait le cavalier qui l’entraînerait dans cet ultime tourbillon – tant qu’une année entière ne se serait à nouveau écoulée, il n’y aurait pas d’autre occasion. Les éclats de voix de la discussion que Giuseppe continuait à relancer à l’écart des danseurs la heurtèrent de plein fouet. Elle se jeta à corps perdu dans la sarabande finale. Elle sentait le regard réprobateur de sa mère se vriller au bas de sa nuque, mais peu lui importait. Rien ne pouvait l’empêcher de s’abandonner au rythme endiablé qui l’entrainait, en miroir du chaos qui la traversait.

A la dernière note, sa mère attrapa fermement Bella par le bras et l’entraîna, lèvres pincées, sur le chemin du retour. A quelques mètres de la porte d’entrée, Bella, dont les cheveux s’étaient dénoués, se rendit compte qu’elle avait égaré la tresse d’herbes qui avait orné sa coiffure toute la soirée.
Alors qu’elle aurait préféré ne s’en soucier aucunement, elle s’écria : « je reviens ! j’ai oublié ma veste sur une chaise » avant de se mettre à courir vers la place. Sa mère soupira. Son « je t’accorde dix minutes, pas une de plus... » s’évanouit derrière Bella, qui tournait déjà à l’angle de la rue. Elle jeta un « promis ! » qui ricocha en écho, après qu'elle ait disparu . Sa mère repoussa la porte sans la verrouiller.

A quelques mètres de la place, Bella ralentit, scrutant le sol pour y chercher la tresse d’herbes qui avait du tomber peu après qu’elle ait eu fini de danser. « Est-ce que c’est cela que tu cherches ? ». La voix de Giuseppe la rattrapa. Il s’avança vers elle, la tresse d’herbes reposant dans le creux de sa main. Elle acquiesça sans dire un mot. Il prit sa main pour renouer le bracelet à son mince poignet : « il faut mieux l’attacher ; je ne supporte pas l’idée qu’elle puisse à nouveau s’égarer ». Bella répondit : « elle est si fine et commence à sécher ; j’ai peur qu’elle ne cède si personne n’y rajoute d’autres brins à lier ».
Giuseppe saisit Bella par le coude et l’attira vers un recoin plus sombre. Maria, qui rentrait chez elle eut le temps de les apercevoir avant qu’ils ne disparaissent sous le porche pour s’abriter. Elle hocha plusieurs fois la tête avant de reculer doucement et de s’engager dans une autre ruelle.

Bella faillit résister avant de s’abandonner contre Giuseppe. Il la maintint contre lui, répétant son prénom comme un enfant perdu. Prononçant des mots tendres sans suite, sans logique, dont il semblait à peine comprendre le sens. Qui se déversaient hors de lui comme un trop plein qu’il aurait jusque là retenu, enfoui, et qui tout à coup, rompait ses digues et le débordait. La remerciant de ce qu’elle était. Bella le caressait doucement à l’épaule, pour le calmer, comme autrefois. Elle se laissait emplir de ce qu’elle recevait et l’enfouissait en elle pour ne pas en perdre une bribe, pour ne rien laisser échapper.

Des pas se firent soudain entendre derrière eux. Une famille rentrait en riant et se remémorant la journée qui venait de s’écouler. Giuseppe se raidit. Il effleura le bras de Bella jusqu’à la tresse d’herbe, lui murmura « je t’en prie, ne la perds pas... jamais » et l’embrassa ardemment avant de s’enfuir dans la nuit.
Restée seule, Bella se coula contre le mur. Elle attendit que la famille l’ait dépassé pour se remettre à respirer. Il lui sembla distinguer que, de l’ombre du groupe qui s’éloignait, émergeait la silhouette d’un étui de guitare.

Blottie dans son abri de pierre, elle sourit quelques instants aux anges en s’emmitouflant dans les mots que Giuseppe venait enfin de prononcer. Avant de lentement se rembrunir. Elle passa lentement les doigts sur ses lèvres encore tièdes et frissonna dans la fraîcheur de l’obscurité qui la rattrapait. Il ne lui était plus possible de parvenir à se contenter de ces frôlements d’adolescents, qui ne faisaient que resurgir en elle d’autres souvenirs. Plus accomplis. Il lui semblait qu’il y avait comme une violence à ce qu’ils s’en soient tenus là. Elle se retrouvait tout à coup poursuivie par le manque creusé en elle par ces retrouvailles, qui auraient dû la combler. Par ces aveux qui auraient dû la rassasier.
Pour elle, pour Giuseppe, elle s’en défendait du mieux qu’elle pouvait... mais n’y pouvait plus rien. Ce serait ainsi désormais.
Elle rentra lentement chez elle et verrouilla la lourde porte d’entrée à laquelle elle s’adossa quelques secondes, le temps de trouver le courage de remonter l’escalier qui la mènerait à sa chambre.

* * *

La nuit avait soufflé les derniers lampions. Ils continuaient à osciller aux branches du platane entre lesquelles se faufilait une brise facétieuse. Les vestiges de la fête gisaient, abandonnés. Témoins silencieux de ce qui avait été et de ce qui n’était pas.

Tout au bout du village, seule une dernière lumière tremblotait encore faiblement. La lampe à pétrole que Maria avait posé sur la commode projetait son ombre démesurée sur les murs du salon. Maria se tenait devant le tiroir qu’elle ouvrit lentement. Elle écarta les trois boites qui abritait son nécessaire à couture pour dégager une fine enveloppe de papier kraft. Vierge de toute adresse. Maria caressa le papier qui avait encore bruni au fil des années qu’il avait passé, enfoui ici.

Elle revint s’assoir lourdement dans sa haute bergère. Elle sortit de l’enveloppe trois photos, qu’elle étala sur ses genoux. Un bébé dormait paisiblement sur la première. Une femme le berçait sur la deuxième. Maria leur sourit avant de se saisir de la troisième photo. De longues minutes durant, elle observa la chevelure, suivit la courbe du menton et scruta l’angle des pommettes de l’homme qui riait face à elle. Si vivant qu’il lui semblait l’entendre. Subjuguée par la ressemblance.
Elle l’interrogea à mi-voix : « es-tu toujours aussi sur de ton choix ? ». Elle éprouva le besoin de fermer les yeux pour pouvoir réfléchir sans que ne la transperce le regard de ce revenant du passé. Une immémoriale mélodie sourdait de ses lèvres sans qu’elle semble pourtant la chanter.

Sous ses paupières closes, la vision restait imprimée. Sidérée par l’intensité avec laquelle l’homme sur la photo se dressait tout à coup face à elle, elle se retint de déchirer et d’éparpiller au vent les miettes des trois clichés.
La promesse qu’elle avait faite de remettre, lorsqu’il le faudrait, l’enveloppe à son destinataire s’abattit sur elle et lui parût tout à coup un fardeau trop lourd à porter. Alors que, des années en arrière, elle avait donné sa parole sans aucunement hésiter, elle se sentait perdue.
La seule évidence qui s’imposait était – qu’elle parle ou qu’elle se taise – que le temps de commettre l’irréparable était venu.
Elle pressentait intimement qu’elle détenait un secret depuis bien longtemps éventé. Un secret qui avait pour autant eu vocation, des années durant, à rester tacitement caché. Alors... lui fallait-il trouver le courage d’enfin tout révéler ou de continuer à dissimuler ?
Maria se rappela qu’elle avait promis. Même si elle savait pertinemment qu’il est des serments qu’il n’est pas bon de respecter, elle ne sentait aucunement la force de se dédire de celui-ci.
Bien malin qui aurait pu présumer si la libération ou la désolation l’emporterait dans les remous qu’elle allait provoquer.

Ballottée dans ses pensées, Maria s’endormit sans même y prendre garde.
La mélodie s’éteignit.
La flamme de la lampe à pétrole vacilla puis se tut à son tour.

Une marche craqua.
La charpente gémit.
Le vent avait forci.

Les ramures des arbres frémirent à l’unisson.
6

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Atoutva
Atoutva · il y a
j'aime : "porta un toast qui mourut dans le bruit"
·
Image de michel jarrié
michel jarrié · il y a
Une histoire réellement vécue ou purement imaginative ? Un peu des deux ?
En tout cas j'ai pris du plaisir.

·
Image de Laurence Delsaux
Laurence Delsaux · il y a
J'aime beaucoup, la lenteur et le mystère
·
Image de Gunther
Gunther · il y a
Quel joli moment de vie.
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

Il ouvre un œil. Elle s’est levée la première. Il peine à se lever. Elle s’affaire à la cuisine. Il pèle une orange. Elle réchauffe le café. Il n’a pas beaucoup dormi cette...

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

Je ne sais pas comment elle s’appelle, mais elle est drôlement belle. Elle traverse le camping sur son vélo sans jamais me regarder, avec ses frères, sa maman et son papa. Forcément, ils sont ...