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Tour Niqué (intégral)

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- La folie, comme tu dois le savoir, c’est comme la gravité : ça réclame qu’une petite poussée, et là tout bascule, l’immatériel devient réel. Vois-tu ?
- Quoi ? qui est là ? A qui ai-je l’honneur ?
- Ben c’est oliv...
- Ah ! Mais encore ?
- Ben je trouve assez sympa que tu viennes épousseter de temps en temps et donner un coup de balai devant la porte.
- De rien oliv, c’est un plaisir.
- Non, mais quand même..
- Si, si, ça me fait plaisir, surtout qu’il y avait longtemps que je n’avais pas tenu un tel dialogue.
- Vraiment ?
- Ben d’habitude quand je me tourne vers quelqu’un, c’est un autre.... Et là il n’y a que moi. C’est cool.
- Pourquoi ?
- Ben au début ce n’est pas évident. J’ai eu beau me tourner dans tous les sens, je n’y voyais personne. Mais en tournant de plus en plus vite, j’ai fini par me rattraper. Et nous voici face à face.
- Oui, j’apprécie tes efforts car il n’a pas été simple de réussir cette prouesse.
- Non, en effet, mais il y a tellement d’espace ici en ce moment que j’ai pu prendre suffisamment d’élan.
- Alors quoi de neuf ?
- Ben la routine. Boulot, écrire, manger, dodo...
- Et malgré tout ça tu réussis à tourner en rond ?
- Avec un peu d’entraînement, oui. Ça me demande un peu plus de concentration qu’à l’accoutumé, mais avec un peu de bonne volonté j’y arrive. La preuve... mais ça crève, je me sens un peu fourbu là. Je vais peut-être me reposer cinq minutes !
- Ça ne va pas la tête ? Qu’est-ce que je deviens dans ce cas moi ? Un faire-valoir ? Une humeur passagère ? Une douce brise veloutée qui berce les champs de blé le soir venu et qui...
- Dis, t’arrêtes ton délire un peu ! Comprends-moi. Te parler ainsi en continuant à tourner en rond pour ne pas te perdre de vue est assez déroutant, même s’il est préférable de ne pas sortir de la trajectoire sans risquer l’accident. Un arrêt brusque et on se percute avec soi-même de plein fouet. Mon dieu, ça doit faire mal. Tu imagines les migraines après un coup pareil ?
- Pire qu’une gueule de bois ?
- Non, pire qu’une gueule de moi....
- Je n’ai pas bien saisi l’allusion.
- Ne t’en fais pas, moi non plus. Heureusement que je ne comprends pas tout ce que je dis, pense ou écris. Ça finirait par me faire peur.
- Et ce genre de situation ne t’effraie pas un peu ?
- Pourquoi ?
- Ben tu es là en train de courir comme un idiot, assez vite pour entendre les questions que tu poses et y répondre...
- Ne m’embrouilles pas, c’est déjà assez compliqué comme cela.
- Tiens, je crois que quelqu’un a frappé à la porte.
- Quoi ? Je n’ai rien entendu.
- Mais si je te dis, et ça insiste assez violemment.
- Ça doit être dans ton imagination.
- Alors là, tu n’es pas gonflé de sortir un truc pareil.
-  ? ? ?
- Ce n’est pas, grave, continue ton manège, moi je vais ouvrir.
- Non laisse, je n’attends personne.
- Mais si, j’y vais ça insiste, et ça m’énerve.
- Non, reviens ici, ça peut-être risqué de s’éloigner l’un de l’autre brusquement.
- N’importe quoi. J’ouvre...

CRASH ! ! ! ! ! ! ! !

- Monsieur ? Vous m’entendez ?
- Quel con, je lui ai pourtant dit de ne pas y aller. Mais il n’en fait toujours qu’à sa tête.
- Qui ?
- Ben Oliv.
- D’accord. Vous ne bouger pas d’ici, mon collègue médecin va s’occuper de tout.
- De quoi ?
- Détendez-vous, une simple piqûre et vous serez de nouveau détendu.
- Pourquoi une piqûre ? Ça ne va pas la tête non ?
- C’est exactement ça. Ne vous débattez pas. Vous vous fatiguez pour rien, vous êtes attaché.
- M’attacher ? Mais vous êtes fou, je vais parfaitement bien. Veuillez vous écarter de moi s’il vous plait. Non ! Pas la piqûre... Aïe !
- Vous voyez, ce n’était rien. Maintenant vous allez vous assoupir pour que l’on s’occupe de vous librement.
- Che n’est pas bien chà, vous tréché... ZZZZZZZzzzzzzz

- Tu as vu un peu ça ? Il a tourné tellement vite que cela en a brûlé le capitonnage du sol ! ! !
- Mouais. C’est presque un cercle parfait. Comme si un O.V.N.I s’était posé là.
- Bien. Pour l’instant l’O.V.N.I c’est lui. Tu préconises quoi ?
- Je pratiquerais bien une vidange totale. Comme cela au moins nous aurons la paix.
- Tu as raison. Il commence à me prendre la tête avec toutes ses histoires lui. Un bon coup de ménage entre les oreilles et le tour est joué.
- Bon, emmenons-le, que l’on en finisse...
- Pour un peu s’il avait continué ainsi, il aurait tellement creusé qu’il y serait resté.
- Ben nous on va éviter de trop traîner, aide-moi à le transporter pendant qu’il est endormi, et pour lui, il vaut mieux s’en aller la tête basse que les pieds devant.

« Il vaut mieux s’en aller la tête basse que les pieds devant. »

Ces mots résonnent lentement dans ma tête, comme un écho lointain perdu dans le brouillard, un cri traversant avec peine le champ de coton qui a poussé dans mes oreilles. Tout est assourdi, je tangue, je divague...

- Tu as vu, la lune est verte ce soir...
- C’est vrai qu’elle est à une altitude vertigineuse. Elle doit en voir de toutes les couleurs.
- Et elle tourne autour de nous, comme la roue de la vie.
- Elle me donne le tournis... Mais que fais-tu ici ?
- Ah oui, permets moi de me présenter. Je suis le conducteur un peu farfelu qui pilote cet avion.
- Cet avion ?
- Oui, celui qui te fait voyager dans ta tête, garé à côté du vélo.
- Mais j’ai plutôt l’impression de rouler.
- Ne t’inquiètes pas, ils vont bientôt te faire décoller. Juste un petit crépitement, une mini décharge nucléaire entre tes neurones et puis tu seras au Walhalla, tu visiteras ce havre de paix que peu atteignent. Tu boiras le grand vide, le néant, moins l’infini. Tu seras...
- Attends, là, je ne te suis plus.
- Normal puisqu’on roule ensemble.
- Mais, que m’arrive-t-il réellement ?
- Rien que le délicat transfuge du moi conscient au moi déficient, que l’on va transformer en moi absent. Tu n’auras plus de soucis, plus de questions, juste une sensation de vent continu qui s’ébroue entre deux pics montagneux, un souffle cadencé au rythme de tes tempes encadrant l’errance de ton âme amorphe. Plus rien ne viendra te perturber.
- Mais, je ne suis pas perturbé... Je ne me suis jamais senti aussi bien qu’à cet instant, à l’instant du changement.
- Tu sais, on peut convaincre tout le monde que l’on a changé, mais jamais soi-même.
- J’ai pourtant bien changé et fait de gros efforts pour me débarrasser du petit être matérialiste que j’étais devenu. J’ai d’abord mis tout ce qui ne me servait à rien dans le bon coin, tu sais celui situé à gauche de la fenêtre du salon qui est toujours à l’ombre, afin de définitivement les oublier. Avant ça, j’étais un acheteur compulsif, comme un chien enragé qui court après une voiture mais qui ne sait pas à quoi elle lui servirait s’il l’attrapait. J’étais à l’affut de toutes les bonnes occasions pour m’approprier les bonnes affaires, je décortiquais, épluchais les tonnes de supports publicitaires que je recevais deux fois par semaine. Je courrais ainsi à droite, à gauche, et pas que par nécessité ou besoin mais par avidité. Avoir plus que le nécessaire par peur du manque, et ce jusqu’à l’inutile désir de posséder. J’en ai stocké des cochonneries, de la cave au grenier, de l’entrée au balcon, tant de choses dont j’étais l’heureux et fier propriétaire, jusqu’à l’overdose. Je n’avais de regards que pour mes biens rutilants et soigneusement empaquetés. Je ne voulais pas que tout cela s’abime. J‘y veillait donc, mais malgré tout, la poussière et les moisissures les envahissaient sournoisement. Heureusement, j’étais aussi bien outillé en sprays nettoyants et j’en aspergeais régulièrement mes trésors. Je me complaisais à voir mes biens les plus précieux dégouliner de ces flots salvateurs. C’est quand j’ai commencé à difficilement me mouvoir au milieu de tout ce fatras que j’ai réalisé qu’il fallait y mettre un terme, avant qu’ils ne m’étouffent. J’ai alors obturé ma boîte aux lettres et collé un « stop pub » sur mon téléviseur, pour essayer de m’accrocher au peu de réalité qu’il me restait. Ils ont malgré tout réussi à m’assaillir constamment, à me tenter par leurs messages sonores et colorés. Là, j’ai fini par comprendre que les choses que l’on possède finissent par nous posséder.
- C’est bien vu car pour être possédé, tu l’es totalement, et si tu ne l’étais pas, que deviendrais-je moi ?
- Je ne sais toujours pas qui tu es vraiment...
- Pourtant, rappelles-toi qu’à force de vouloir t’échapper, c’est moi qui t’ai rattrapé.
- Oui, ça me revient, tu es venu me voir ce fameux soir où j’ai décidé de ne plus être dominé par cet environnement.
- Et je t’ai alors judicieusement conseillé de te défendre...
- C’est là que j’ai chargé le vieux fusil de chasse de mon père pour reprendre les choses en main. J’ai d’abord réglé son sort à cette télévision qui bouchait mon horizon et mis fin à ses harcèlements en la farçant de chevrotines, puis ce fut le tour de mon ordinateur qui faisait des recherches intempestives dans mon dos, me lançant des alertes de mauvais goût à la gueule... Ensuite je me suis attaqué à mes stocks. J’ai d’abord fait sauter mes pommes de terre qui me regardaient du mauvais œil, envoyé mes oignons s’occuper ailleurs et écrasé à pieds joints les gousses d’ail qui se payaient ma tête, réduit en miettes mes boîtes de thon qui se croyaient hors de portée dans le placard, passé mes nouilles au concasseur... Là j’ai senti que la tension montait et qu’ils voulaient tous me faire la peau. Je me suis retranché derrière mon canapé et j’ai tiré à vue sur tout ce qui ne bougeait pas, avant qu’ils ne se jettent sur moi. Je me suis lancé à bras le corps dans ce combat effréné jusqu’à ce que ma porte explose de joie en ouvrant le passage aux anges blancs qui m’amenèrent ici, à l’abri.
- Et là, tu croyais que plus rien ne pouvait t’atteindre ?
- Non seulement plus rien ne m’atteint, mais même le temps m’a oublié, cette barrière rationnelle qui rythme notre humanité. D’ailleurs, toi qui t’absente souvent, quel temps est-il dans mon for extérieur ?
- Qu’importe maintenant, car là où l’on va, le temps ou les saisons n’auront plus aucune importance. Nous serons libérés de ce carcan et sereins car après tout, c’est l’angoisse du temps qui passe qui nous fait tant parler du temps qu’il fait.
- C’est stupide quand on sait que l’on ne peut que subir l’un et l’autre.
- Là, tu me fais peur. Je croyais pourtant avoir étouffé tes dernières étincelles de lucidité.
- Oh oui, les étincelles... Je vais bientôt les voir, n’est-ce pas ?
- De toutes les formes et de toutes les couleurs...
- Je crois que l’on ne roule plus.
- On doit être arrivés à bon port, peut-être la fin de notre transport en commun.
- Tu vas partir ?
- Je ne suis qu’un éclair de compagnie, chassé par ces étincelles, mais ne t’inquiètes pas pour moi, je trouverai vite un autre crâne d’œuf pour m’installer. Il en est ainsi de moi depuis la nuit des temps, le petit grain perturbateur qui se gare chez les égarés pour m’amuser au bal des mal barrés.
- Haha, j’avoue que je n’ai pas encore tout compris là non plus, mais c’est bizarre, les sons deviennent plus clairs.
- Alors le tournicoteur, on émerge déjà ? Etrange... Pourtant avec la dose que l’on vous a administré... Tout aurait dû se passer en douceur, mais tant pis.
- Où sommes-nous ?
- Au terminal, votre ultime destination... Roger, mets-lui le bâillon, la gégène est en route.
- La gégène ? non, attendez, je vais mieux, je vous assure que la prochaine fois...
- Voilà, avec ça on ne l’entendra plus. A toi l’honneur cette fois, active la dynamo.
- Ok. C’est parti. désolé mon gars mais, la prochaine fois, il n’y aura pas de prochaine fois.


Mes yeux globuleux scotchés au poste de T.V grésillant de la salle commune, vacillent...
Que m’arrive-t-il, j’ai peur, un frisson inconscient m’envahit... Où suis-je ?
Je suis encroûté, sans énergie, dans un vieux fauteuil qui embaume ma sueur, animé seulement par le bal des moucherons qui viennent de temps en temps s’abreuver au bord d’une coulée de bave...
Depuis combien de temps suis-je ainsi ? Un tuyau me relie à ma pisse stockée dans une poche sur le côté gauche. J’ai connu de plus seyant attaché-case.
Je voudrais bouger, mais aucun de mes membres ne semblent répondre à mes appels et je ne peux parler car mes lèvres restent bloquées dans un rictus niais.
Comme ça me fait drôle, il doit y avoir un certain temps que je n’ai pas entendu ma voix intérieure. Je n’arrive qu’à faire rouler mes globes oculaires et parcourir cette folle assistance.

- Hey, tu sais si les cochons d’inde ont survécus à Thanksgiving ?

Quoi ? Quelles dindes ? Qu’est-ce qu’il raconte cet illuminé ?
Illuminé, voilà ce qui se passe, je m’illumine, mais cela fait-il si longtemps que j’en avais grillé l’ampoule...

- Bon, ce n’est pas grave, je vais ranger la forêt.

Mon dieu, que n’ai-je atteint cette déchéance au milieu de tous ces types plus ou moins agités...

- Au secours, il y a un pec qui me menace, il a un gland dans la main !

Il n’y a donc que ce taré qui court à tort et à travers qui soit capable de s’exprimer ici ?
Suis-je là à la suite d’un accident ?
Ma mémoire parait remisée aux salles obscures, pourtant quelque chose semble s’activer, me sortant de mon mode veilleuse. Trouverais-je une solution ou une explication à mon problème ?

- S’il n’y a pas de solution, c’est qu’il n’y a pas de problème.

Qui me parle ?

- Pingouins dans les champs, hiver méchant...

Mais il n’y a donc personne pour le calmer ce gus ?
Les surveillants semblent faire l’autruche.

- On peut bien faire la politique de l’autruche, mais on a toujours le cul à l’air.

Mais qui donc me parle ?

- Regarde, là au fond, cette petite lueur...
- On se connait déjà, non ?
- Unbrakadeuxbras... me revoilà ! C’est gentil de renouer le dialogue. Allez, prête-moi un peu de place et tu ne seras plus seul.
- Mais si j’accepte, je retourne à ma folie...
- Ha, parce-que tu crois l’avoir quitté ? Non, elle était juste mise en sommeil, bâillonnée.
- Et si je ne voulais pas rebasculer ?
- Que te reste-t-il d’autre ? allez laisse-moi faire, la folie, comme tu dois le savoir, c’est comme la gravité : ça réclame qu’une petite poussée.

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anonyme · il y a
Très bien écrit avec un beau fond de réflexions. BRAVO! Je vous invites à lire ma TTC en concours. Merci d'avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-inventions-naissent-mais-les-hommes-meurent-1

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