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Toujours écouter avec attention les menaces de mort imminente

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Flow'

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FINALISTE
Sélection Jury

Recommandé
— Je descends ici cher monsieur ! J'ai raté mon arrêt, il faut que je retrouve au plus vite un moyen de rentrer chez moi. Au plaisir !
Je lui serrai la main en souriant. Il blêmit et voulut me retenir.
— Non ! Ne descendez surtout pas... pas ici !
— Mais si voyons... Au revoir ! »
Je sautai sur le quai, et jetai un dernier regard au train qui s'enfuyait dans la brume, mon compagnon de route me hurlant ce qui semblait un dernier avertissement, le visage tordu d'angoisse.
Je secouai la tête pour me débarrasser de cette vision et de mes doutes par la même occasion, puis je ramassai ma valise tombée sur le quai et me dirigeai vers l'extérieur de la gare.
Le froid mordant me prit au dépourvu, et je remontai avec empressement le col de ma veste. Des flocons blancs commençaient à tomber doucement des nuages bas chargés de neige. Je pressai le pas, frigorifié, vers le petit village situé à une centaine de mètres derrière la gare. Je n'espérai plus trouver un bus à cette heure tardive, mais au moins me loger pour la nuit, car déjà tout s'assombrissait, et la route se couvrait d'une fine pellicule blanche et glissante.
J'arrivai enfin à l'entrée du village. Un vieux panneau rongé par le temps laissait encore voir le nom du petit village : « Sainte Marie ». Etrangement, je n'avais jamais entendu parler d'un tel village dans la région. Sans doute m'étais-je plus éloigné de chez moi que je ne le pensais. Je pénétrai alors dans ce qui semblait être la rue principale, déserte et silencieuse, voire aussi lugubre qu'un cimetière. Et le brouillard et la neige n'arrangeaient pas les choses. J'apercevais les silhouettes sombres des maisons. Enfin la civilisation !
Mais mon humeur se ternit bien vite lorsque j'approchai d'un des bâtiments. Le village n'avait rien de vivant. De hautes maisons en vieilles pierres, délabrées et rongées par les intempéries, bordaient la rue, ce qui restait de leurs volets pendant piteusement sur leurs gonds. La plupart des toits s'étaient effondrés, les fenêtres étaient brisées et laissaient passer le vent et la neige. Je tournai sur moi-même, pas très rassuré. Il devait bien y avoir quelqu'un, quelque part...
Mais il fallait se rendre à l'évidence : je me trouvais dans un village fantôme.
Un bruit retentit alors juste derrière moi. Un léger craquement, très faible, comme si quelqu'un marchait dans la neige à quelques pas de là. Je m'immobilisai et tendis l'oreille, méfiante : plus un bruit. Je pivotai brusquement, dans l'espoir de surprendre un éventuel « intrus ». Personne. Je haussai les épaules. Sans doute mon imagination tournait-elle à plein régime dans cette atmosphère étrange...
Je me dirigeai donc vers ce qui fut un jour un hôtel, aussi délabré que le reste, sa vieille enseigne ne tenant encore que par miracle. J'entrai par la porte entrebâillée et montai les marches vermoulues avec précautions, les vieilles planches craquant sous mon poids. J'ouvris la première porte que je trouvais en haut des escaliers. La chambre était relativement en bon état, et semblait à l'abri des intempéries. Il faisait trop sombre et un temps trop mauvais dehors pour que je tente de retrouver mon chemin. Je devais donc passer une nuit ici, et espérer trouver une cabine téléphonique ou une ligne de bus à l'extérieur de ce village abandonné le lendemain. Je déposai donc ma valise en récupérant une veste bien chaude, puis sortis tout de même dans le village avant qu'il ne fasse totalement nuit, en espérant trouver quelque chose, n'importe quoi, qui me permette de partir.
J'errais au hasard dans les rues, le temps semblant passer au ralenti. Je sortis machinalement mon portable et consultai l'heure : cela faisait bientôt une heure que je marchais dans les rues désertes. Et bien sûr, l'échelle indiquant le réseau était totalement et désespérément vide depuis mon arrivée. Je regardai autour de moi, histoire de me repérer un peu, puis bifurquai dans une ruelle pour rejoindre l'hôtel. Je marchais en claquant des dents d'un pas rapide pour me réchauffer, la neige craquant sous mes pas. Ce qui ne m'empêcha pas d'entendre un autre bruit de pas, en écho au mien. Je m'arrêtai, de plus en plus suspicieuse dans ce village désert qui me mettait les nerfs à fleur de peau. Le bruit s'arrêta en même temps que moi. Je fis un pas, l'écho de même. Je piquai un petit sprint, une cavalcade me suivit. Je me retournai brutalement : toujours rien. Enfin... pas si sûr, finalement. En y regardant bien, en plissant les yeux pour voir à travers les flocons blancs qui tombaient dru à présent, je distinguai une lueur jaunâtre, floue. La couche de neige s'épaississait de minute en minute, et déjà tout était couvert de blanc, moi y compris, rendant l'orientation ardue, mais à ce moment précis je m'en fichais. Cette petite lueur diffuse ne pouvait signifier qu'une chose : enfin quelqu'un ! Je courus droit vers la lumière, tel un papillon aveuglé et inexorablement attiré par le néon qui va le griller.
Mais, lorsqu'enfin, à bout de souffle, pliée en deux par l'effort, j'arrivai où aurait dû se trouver la source de lumière, il n'y avait rien. Pas de trace, pas de lanterne ni quoi que ce soit qui ait pu produire cette lumière. Etrange... Je n'avais pourtant pas rêvé... ?
Je m'accroupis pour renouer mes lacets, qui s'étaient défaits pendant ma course. A l'instant où je relevai la tête, je me figeai : devant moi, bien nettes malgré la neige qui tombait toujours à gros flocons, de grosses traces de pas me faisaient face, à quelques centimètres de mes propres chaussures. Mes dents se mirent à claquer, et cette fois le froid n'y était pour rien. Obéissant à mon instinct, je ne réfléchis pas plus et pris mes jambes à mon cou, fuyant dans la direction opposée. Je zigzaguai sans relâche à travers les rues et les ruelles, sans plus prendre garde à où mes pas me menaient. Ce qui comptait à cet instant était de fuir, et en vitesse. Epuisée, je m'arrêtai, soufflant comme un bœuf, estimant que je me trouvais assez loin de ce que j'avais vu, ou cru voir.
Je n'eus pas le temps de réfléchir à ce que je venais d'apercevoir, qu'une chose dure et froide vint s'écraser avec un bruit mat sur ma nuque. Une boule de neige. Cette fois j'en avais assez. Qui que soit le mauvais plaisantin auteur de cette blague, il devait être ravi de me faire tourner en bourrique depuis tout ce temps. Car j'étais certaine à présent qu'il s'agissait simplement d'un amateur de farces de mauvais goût. Eh bien j'allais lui faire passer l'envie de recommencer... Je me baissai et ramassai vivement une poignée de neige que je tassai, et pivotai, prête à faire face à mon adversaire et à riposter. Mais je ne pus faire un geste de plus, tétanisée. La boule de neige me tomba des mains et s'écrasa mollement à mes pieds, tandis que je fixai avec des yeux remplis de terreur ce qui se trouvait juste devant moi. A quelques pas seulement, je distinguai à nouveau ces traces de pas sans leur propriétaire, toujours aussi nettes malgré la véritable tempête qui s'abattait sur ce trou perdu. Et là, juste à la hauteur de mon épaule, pendait une lanterne allumée, ce genre de grosses lampes-tempêtes qui semblent avoir cent ans, avec des fenêtres en verre cerclées de métal, et une grosse bougie à l'intérieur. Elle était là, devant moi. Elle balançait doucement au vent en grinçant. Dans le vide. Je n'eus pas le temps de hurler. J'ouvris à peine la bouche que je vis la lanterne se lever et s'abattre sur mon front, puis le noir complet.

J'émergeai lentement des ténèbres après ce qui m'avait semblé une éternité, sans doute le lendemain matin, comme en témoignait la lumière qui m'éblouit à mon réveil. Je me redressai brusquement, constatant ainsi que j'étais assise dans un lit miteux, mais néanmoins confortable. Mais que faisais-je là ? Je me frottai les yeux, puis tout me revint en mémoire : le train, l'avertissement étrange de mon compagnon de route, le village fantôme, la neige... Je retirai la couverture : mes vêtements étaient trempés, même s'il me manquait ma veste et mon gros pull, que j'aperçus en train de sécher au coin d'une cheminée où ronflait un bon feu. Je reconnus la chambre où j'avais décidé de passer la nuit, avant de descendre explorer un peu le village. J'avais dû rentrer me coucher sans m'en rendre compte, et me mettre au lit sans prendre la peine de vraiment me réchauffer... Mais je ne me souvenais pas d'avoir allumé un feu, ni même d'être retournée à l'hôtel. Je tâtai mon front, qui me faisait étrangement mal : je sentis une énorme bosse. Mais qu'est-ce que...
J'allai me lever pour éclaircir tout ça, lorsqu'un petit vieux à l'air jovial, court sur patte, les cheveux blancs comme neige et une barbe de quelques jours, ouvrit la porte. Je bondis littéralement de mon lit, me cognant au passage contre le montant, à nouveau sur mon front. Je frottai douloureusement ce dernier en maugréant, sans plus faire attention au vieillard.
— Oh mon Dieu, vous allez bien ? s'écria-t-il en s'approchant, inquiet. Je suis désolé, j'aurais du frapper...
— Mais... Qui êtes-vous ? demandai-je en reprenant soudain mes esprits.
Je scrutai du regard l'homme d'un air suspicieux. Il devait avoir quatre-vingts ans, peut-être plus. Il me répondit d'un air posé qu'il vivait ici seul depuis des années, dernier habitant encore présent de ce village déserté par tous les autres. Ils étaient partis un à un, pour trouver du travail en ville. Lui était déjà trop vieux à l'époque et avait décidé de rester, sans songer qu'il serait à ce point isolé. Le train continuait de passer, mais personne ne descendait. Il ajouta qu'il avait entendu du bruit pas loin de chez lui, puisqu'il logeait à côté de l'hôtel. Il avait pris son courage à deux mains, était sorti dans la tempête, et m'aurait trouvée évanouie, au pied d'un vieux panneau de bois, où je m'étais vraisemblablement cognée violement pendant que je courrai, ne l'ayant pas vu dans la grisaille environnante. Tout ceci me paraissait plausible. Mais pourquoi diable aurai-je couru dans une tempête pareille ?
Mon hôte continua de me parler, me proposa un thé que j'acceptai volontiers, mais je ne l'écoutais qu'à demi. Tout ceci était tout de même bien étrange... J'avais dû prendre un sacré coup sur la tête pour imaginer cette histoire de pas et de lanterne. Enfin, cela importait peu. J'avais trouvé cet homme, et il pouvait me sortir de ce trou perdu au milieu de nulle part. Il connaissait les horaires des trains, peu nombreux, mais il y en avait un qui passait vers midi. Je rassemblai mes quelques affaires, ainsi que mes vêtements à présent secs. Le vieillard proposa de m'escorter jusqu'à la gare. J'acceptai immédiatement, ne souhaitant pas revivre une autre mésaventure comme celle de la veille. Sur le pas de la porte, je pus constater – non sans soulagement – que la tempête de la veille avait laissé place à une grisaille sombre de gros nuages, et à un paysage d'un blanc immaculé. La neige tombait encore, et la visibilité était réduite, mais on y voyait déjà plus clair. Je regardai le vieux et lui souris, reconnaissante. Il me rendit mon sourire, puis se dirigea vers la gare. Non sans s'être arrêté devant une fenêtre, où il prit un objet posé sur le rebord.
Une grosse lanterne. Vous savez, ce genre de grosses lampes-tempêtes qui semblent avoir cent ans, avec des fenêtres en verre cerclées de métal, et une grosse bougie à l'intérieur...

PRIX

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Arlo · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Pradoline · il y a
Vous avez su maintenir le suspense tout le long du texte, du coup, le lecteur reste en haleine jusqu'à la chute.
Ce petit vieux a l'air malicieux...

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Flow' · il y a
j'avoue que je suis fière de l'ambiance de ma nouvelle, c'est ce que je préfère quand j'écris ! Merci pour le commentaire ça fait toujours très plaisir :)
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Maïra Richards · il y a
non mais quelle idée de descendre seule à cette station... franchement toute cette histoire donne vraiment froid dans le dos... Bravo pour l'écriture et le suspense...

http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-recette-du-bonheur

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Flow' · il y a
merci beaucoup ! :)
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Domasson · il y a
on ose à peine imaginer la suite, brrrr, j'adore !
Je viens d'arriver sur le blog depuis hier, j'ai découvert un site plein de charmes et d'auteurs talentueux.

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Flow' · il y a
merci :)
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Domasson · il y a
bravo, quelle ambiance, on ose peine imaginer la suite, c'est super, j'ai frissonné à la fin fort inattendue, Domi.
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Flow' · il y a
Merci pour le commentaire, ça fait toujours plaisir et je suis contente de voir que quelqu'un lit encore cette nouvelle de temps en temps :) Flow'
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Flow' · il y a
navrée du retard... Merci pour votre commentaire, je suis contente de voir que j'ai réussi à créer cette ambiance pas très rassurante :)
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Jacqueline Hardy-Jamil · il y a
brrrr !... fait froid et les lanternes ne réchauffent pas...
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