Torre de Pisa

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Été 2020

De travers, Bonnano ne savait pas encore que tout irait de travers.
La cathédrale à peine sortie de terre, l’architecte décide d’en ériger le campanile, quelques mètres seulement derrière l’imposante bâtisse. La trilogie sera ainsi complète, considérant le baptistère chapeauté de plomb et de tuiles mêlés. Une féerie de marbre en majesté sur un tapis d’herbe tendre.
Bonnano se lance tout entier dans le projet de sa vie. Il en perd le sommeil, se nourrissant de miettes, dévoué corps et âme à sa progéniture, la tour en gestation au fond de son cœur. Il la rêve altière, toisant les vallons de Toscane de sa superbe, les cyprès si fiers s’inclineront à l’évocation de son nom. Elle doit rehausser la magnificence de la cathédrale Notre-Dame de l’Assomption, Bonnano espère que ce soit l’inverse, le campanile dominera la péninsule. Il peaufine la nuit les plans esquissés le jour, manie le gabarit, l’équerre et le compas, calculant au cordeau, à l’aide de son pouce ou de sa paume, chaque millimètre des huit étages qui feront de ce monument le plus glorieux de l’Italie.
L’artiste deviendra célèbre, adulé par les nobles gouvernants, adoré des autorités religieuses, le pape en personne. Mais plus que la reconnaissance des humains, il convoite une place de choix au paradis. Le faîte de la tour caressera les étoiles tandis que Bonnano effleurera les cieux, l’immensité d’azur où paressent les alizés divins.
Le 9 août 1173, Bonnano retient son souffle. Il vient de découvrir le premier cube de marbre, le socle sur lequel reposera l’édifice. La pierre a voyagé depuis Carrare, les carrières à ciel ouvert où les hommes teintent de leur sueur les veines du joyau. On pense entrevoir certains filaments de corail dilué de rose, c’est le sang des esclaves qui coule dans les ridules de la pierre immaculée. Quand ils ne sont aveuglés par la blanche lumière, ils s’esquintent le dos à supporter le poids de la beauté, parfois écrasé sous un bloc pressé de se détacher de la précieuse montagne, un cadeau des dieux pour l’éternité. Les hommes, munis d’outils dérisoires, tiges de fer et grossiers cordages, triment, poumons asséchés par la poussière nacrée, comme leurs frères mourront d’avaler les scories anthracite de la mine.
Le premier étage, dans l’alignement parfait des deux autres édifices, laisse augurer un chef-d’œuvre. La Trinité divine ainsi représentée, trois monuments éblouissants et l’Esprit saint, souffle sur la bien nommée place des miracles. Bonnano se gonfle d’orgueil avant de se repentir de ses excès ; l’artisan se remet à la tâche, traçage et marquage, sans relâche. Sa créature, une dentelle de pierre en arceaux récurrents mêlant la douceur à la force, le féminin et le masculin. La tour en érection enrubannée de festons pour en atténuer la puissance.
À l’intérieur, les prémices d’un escalier en colimaçon qui bientôt unira les hommes à Dieu. Bonnano imagine les sculptures animales ornant les pâles colonnes et la porte décorée de grotesques figures à l’image des gargouilles de la cathédrale. Prodige de l’art roman aux courbes adoucies où se mêlent le sacré et l’impie.
Le deuxième étage s’achève dans la liesse. L’artiste comblé et tourmenté à la fois, repu de son génie créateur et secrètement effrayé à l’idée qu’un malheur pourrait survenir. Un pressentiment peut-être, un signe de l’au-delà lui rappelant la fragilité du monde et la nécessaire humilité de tous.
Le ciel se couvre de longs filaments grisâtres, l’air a fraîchi, qui dissipe un frisson le long des échines fléchies. Un lustre s’est écoulé lorsque le troisième étage annonce la catastrophe. La tour inachevée commence à pencher, ridicule et obscène. Le sol de marne se joue de la pierre, elle semble se mouvoir comme un navire sur les flots. D’insidieuses vaguelettes font tanguer la tour prise de vertiges jusqu’à la nausée. Les statues à peine nées déjà mortes, le rire fantastique des chimères malfaisantes et Bonnano qui devient fou, douleur et vanité bafouée, tétanisé devant la soudaine vacuité de sa vie. Il roule ses plans emplis de chiffres et de hiéroglyphes ésotériques, et quitte la place qui n’a plus rien de miraculeux. La légende raconte que l’Arno l’accueille à bras ouverts.
Un siècle pour faire son deuil. La tour avortée, en l’état durant quatre-vingt-dix longues années. Savants et artistes débattent, sondant les sols, pesant le pour et puis le contre, perplexes et désorientés, ils errent le visage sombre devant la pierre au teint de lys, elle les appelle à l’aide, un cri déchirant les ténèbres où ils s’enfoncent. Elle regrette son départ depuis la montagne immaculée et le prix des larmes versées, hommes brisés, épouses éplorées. L’édifice blessé attend qu’on le panse, qu’un homme averti le guérisse de ses plaies, le libère de sa honte à n’être qu’un tas de cailloux quand il s’était rêvé roi du monde.
Un homme, ou peut-être deux, comprend sa souffrance. Ils étudient la terre maléfique, ensemble d’alluvions instables, la tour n’a pas de fondation. Une idée originale les éclaire qui redonnera vie à la moribonde. Les quatre étages suivants sont construits dans une légère diagonale pour compenser son inclinaison, on défie les règles de la gravité, on en décale le centre.
Deux siècles après la pose de la première pierre, se dessine enfin le dernier étage sur le ciel indigo. Les cloches sonnent jusqu’à s’envoler vers les nuages, elles chantent le courage et l’intelligence, l’audace surtout, il en faut pour entreprendre. Des hommes hors du commun offrent ce présent à leurs descendants, ils contempleront les merveilles de la nature associées au génie des artistes, les splendeurs qui rendent à la fois humbles et fiers. L’humain aux multiples facettes.
L’âme de Bonnano vagabonde dans chaque veine de ce marbre unique. L’architecte déchu regarde, attendri, l’œuvre qu’il a su initier même s’il n’en a pas connu le terme. Un talent inabouti au service de son grandiose projet. Communion des créateurs visant l’explosion esthétique pour le plus grand bonheur de l’humanité. Une chaîne infinie à travers les siècles, au-delà des continents.
Longtemps après sa mort, Bonnano s’amuse à épier les scientifiques qui multiplient les expériences, Galilée en tête, intrigué par la drôle de forme du monument. Comme un enfant, il laisse tomber des billes de divers diamètres afin de démontrer ses hypothèses devant les plus nobles aréopages. Plus tard, une kyrielle de doctes bâtisseurs et de maçons laborieux insuffleront des tonnes de béton pour étayer la tour, éviter une chute fatale. Et miracle des miracles, elle se redresse, lentement elle reprend pied sur la dalle marquetée. Pas trop cependant, elle perdrait son charme, sa coquetterie de femme. Son grain de beauté, son grain de folie.
Sans aucun doute, Bonnano le Pisan aime à contempler l’incessante noria des visiteurs de tous horizons, ils se contorsionnent, maladroits, à fixer cette tour étrange dans leurs appareils de fortune. Prêts à coucher à l’encre violette sur une carte postale ces mêmes mots depuis la nuit des temps – et toujours elle penche !

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Gécé · il y a
Un grand bravo pour ce texte hommage à la tour et aux hommes.
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Comme quoi ! j'ai aimé
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Zouzou Z · il y a
Ce ' penché ', c'est tout son charme !
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Chloé Goupille · il y a
Je n'ai jamais su (je ne me suis jamais demandé, en fait) pourquoi elle était comme ça. C'était fascinant, sans avoir l'impression de lire un article historique rasoir, beau tour de force ! (Jeu de mot involontaire)
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Jo Kummer · il y a
La tour de Pise est en route pour le grand prix, Bravo Chantal!
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Utilisateur désactivé · il y a
Fort intéressant que cette évocation de la célèbre tour!
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Bruant d'Almeval · il y a
Bravo ! Belle évocation d'une des œuvres architecturales les plus connues au monde... uniquement du fait de son "handicap". Si tous les boiteux et difformes du monde pouvaient recueillir la même attention, les mêmes égards de son prochain... Nous en sommes si loin. Mais je m'égare !
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Chantal Sourire · il y a
Non, c'est une bonne remarque...Merci pour votre passage !
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Georges Marguin · il y a
Chacun devant elle découvre son penchant !
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Pierre PLATON · il y a
J'ai un penchant pour cette belle évocation !
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Chantal Sourire · il y a
En effet...Merci Pierre !
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Pierre LE FRANC · il y a
Une belle leçon sur l'humilité, complément nécessaire au génie humain.

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