Torchon-du-Balai

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Passionné de montagne, de musique et de mots, j'essaie d'initier mes élèves d'un lycée professionnel de Belgique à la littérature, à la poésie qui vient "d'en bas", celle qui ne se prend pas  [+]

Trente ans de carrière et j’ai jamais vu ça ! Pourtant, j’en ai mené des enquêtes sordides à vous arracher les tripes, j’en ai fait des filatures pénibles, planqué pendant des heures dans une voiture glaciale puant le hot-dog refroidi. Non, j’ai jamais vu ça, une scène aussi glauque, aussi sanglante... Même les scénaristes les plus tordus et les plus pervers des Etats-Unis n’auraient pas pu imaginer une scène de crime aussi monstrueuse...
Mes collègues de la police ont déjà délimité le périmètre, à l’aide de la banderole jaune et noire. Ce qu’on peut dire, c’est que c’est grand ! Vingt-sept mètres sur trente-cinq mètres. La victime a explosé, au sens premier du terme, et les restes de son corps ont été projetés un peu partout ! Toute la cour intérieure du laboratoire est tachée de sang. Il y a même un morceau d’épaule humaine sur l’encorbellement du premier étage. La plupart des os ont été réduits en miettes, des lambeaux de peau pendent lamentablement aux coins des fenêtres. Ah, là, sur le mur, à deux mètres cinquante de hauteur, ce ne serait pas un morceau d’œsophage ? Sûrement pas d’intestin grêle, beaucoup plus mou, et qui s’est sûrement réduit en bouillie ! Le morceau d’œsophage mesure environ quinze centimètres et n’a pas l’air de présenter de trace de sténose...
La récolte de tous ces restes humains est bien maigre : tout tient dans une boîte à chaussures !

Mais qui est la victime ? Les boucles d’oreilles nous indiquent qu’il devait s’agir d’une femme, pas trop âgé, car les bijoux sont en or blanc, et de bon goût... Là, un bout de tablier, avec le nom d’une société de nettoyage, « Torchon-du-balai ». Il devait s’agir d’une technicienne de surface.
Le directeur du laboratoire nous apprend que Sonia venait tous les jours, après dix-sept heures, pour faire l’entretien des bureaux et du labo. Les employés connaissaient bien Sonia : elle était encore jeune (trente-cinq ans), jolie, souriante, curieuse et aimait la vie. Elle n’avait pas d’enfant et sortait régulièrement en boîte, où elle « s’éclatait », comme m’a dit un des employés... Ben là, Sonia, tu t’es pas loupée. Pour t’éclater, tu t’es bien éclatée !!
Le labo teste des produits de beauté, pour vérifier qu’ils ne soient pas toxiques pour les êtres humains. Je crois qu’il ne faut pas chercher de ce côté-là, ni du côté des employés, qui ont l’air très sympathiques... Mais bon, dans mon métier, on m’a appris à me méfier des apparences.

Samedi soir, au « Coconut », l’unique boîte de nuit de Gosselies, tout le monde me dévisage. C’est vrai que je n’ai pas le profil de l’emploi. Tous ces gamins avec leurs tee-shirts moulants aux slogans obscènes écrits en lettres dorées. « Nique la police », sur celui-là ! Je t’en foutrai, moi, des « Nique la police ». P’tit mariole, va, c’est toi que je vais interroger en premier.
Il m’apprend que Sonia était très connue, ici. Elle était assez allumeuse, dans ses tenues provocantes et dans sa façon de danser plus que langoureuse. Apparemment, les garçons tournaient autour d’elles comme des mouches et la moitié au moins avait déjà pu profiter de ses charmes. Enfin, je suppose que c’est comme ça que je dois interpréter la phrase « Putain, elle est trop bonne, la vieille... Chaude comme la braise ! » qu’il m’a sortie après avoir vu la photo de ma pauvre victime.
Eh quoi, tous les garçons de la boîte sont suspects, alors ? Ceux qui sont « passés dessus » comme ils disent peuvent être jaloux de ceux qui sont passés après eux et en vouloir à la fille... Les laissés-pour-compte peuvent lui en vouloir de ne pas s’intéresser à eux ! Et même les filles auraient pu tuer Sonia pour leur avoir piqué leur petit ami, ou un garçon qu’elles avaient en vue... A tout hasard, je prends le fichier de tous les clients habituels du « Coconut ». Trois-cents-cinquante personnes, de quoi tuer le temps, quoi !

Après avoir bu trois bières au « Coconut », je constate que j’ai un message vocal de mon associé, le petit Moulineau. Il m’annonce que Sonia avait un frère, Angelo, qui était connu de nos services pour avoir joué plus qu’à son tour avec des explosifs. Ses cibles préférées : les poubelles du métro et les combis de flics.
Je rappelle Moulineau sur-le-champ.
- Allô, Jean-Pierre ?
- Oui, chef, c’est vous ? Pourquoi vous m’appelez à trois heures du matin ? Vous avez des insomnies ? me lâche-t-il entre deux bâillements.
- Non. Mais toi, parle-moi plutôt peu d’Angelo, le frère de Sonia !
- Ah, renseignements pris, l’oiseau est en cage. Il est enfermé à Jamioulx depuis trois mois. Il a été pris en train de coller du plastique sur la voiture du commissaire général.
- Je m’en doutais, c’était trop beau et puis, pourquoi aurait-il tué sa sœur ??
A peine sorti du lit, j’engloutis vite fait un café serré et un reste de pizza aux anchois. C’est pas avec cette haleine-là que je vais attirer l’attention de ma jolie voisine de palier, mais bon, on fait avec ce qu’on a...

Cette histoire de test sur les produits de beauté m’intrigue. Je passe donc sur les lieux du crime et demande un échantillon de tous les produits en phase de test. Je les amène au labo de la PJ, pour qu’on vérifie s’ils ne pourraient pas avoir réagi entre eux, ou bien avec un parfum ambiant, du genre déo pour WC. La pauvre Sonia aurait été au mauvais moment au mauvais endroit... Allez, direction le bureau.
Je décide ensuite de plonger dans la liste des habitués du « Coconut ». Tiens, tiens, trois sont fichés chez nous : deux pour trafic de stupéfiants et un pour une affaire de mœurs. Ce dernier type bosse à l’armée, au déminage. Curieuse coïncidence. Il est donc en contact avec des explosifs tous les jours de la semaine, il aurait pu discrètement en mettre un peu de côté... Roland Détonet, tu m’intéresses, toi, surtout avec ton nom prédestiné ! Je vais aller l’interroger à la base de Florennes, mais avant, je sonne au labo pour voir où ils en sont dans leur enquête.
- Négatif, chef, on n’a rien pour l’instant, on a testé tous les produits entre eux, puis avec des produits existants, du déo pour bonnes femmes au désodorisant pour WC : rien ! On va encore vérifier s’ils n’ont pas réagi avec un produit d’entretien pour le sol. Vous croyez vraiment que votre Sonia était assez curieuse pour faire ses petites expériences et fabriquer elle-même la bistouille miracle pour les ménagères, en mélangeant les produits de beauté ?
- Je crois ce que je vois, professeur, contentez-vous de faire votre boulot et faites gaffe que ça ne vous pète pas à la gueule !!

J’ai à peine terminé ma phrase que j’entends une explosion terrible à l’autre bout du fil...
- Professeur, professeur ! Vous m’entendez ? ! Vous n’avez rien ?
- Allô !... Ca va, personne n’est blessé, mais la moitié du labo est détruite... Par contre, on a le nom du coupable...
- Et alors, qui c’est ??
- C’est Monsieur Propre !
- Monsieur Propre ?? C’est le nom de code du chimiste qui a tout fait sauter ?
- Non, c’est le produit, le nettoyant Monsieur Propre, qui a réagi avec le nouveau déo « Extase » en spray. Ca veut dire que votre victime, Sonia, s’aspergeait en douce avec les parfums en test, et qu’il y a eu une réaction avec les vapeurs du Monsieur Propre quand elle a ouvert le flacon.
- Bon, OK, mon meurtre est élucidé, mais ça nous laisse au moins une question sur les bras : les fabricants du déo « Extase » savaient-ils que leur produit explosait au contact du Monsieur Propre ?? Et s’ils le savaient, voulaient-ils réellement tuer des centaines de ménagères ? Et dans quel but, pour inculper le fabricant de Monsieur Propre et lancer leur propre produit de nettoyage ?
- J’en sais rien, chef, c’est plutôt votre boulot, ça.
- Vous avez raison professeur, merci encore, en tout cas, vous avez été parfait, comme d’habitude...
- A bientôt, chef, prenez soin de vous.

J’ai pas osé l’avouer au professeur, mais je ne risque pas d’exploser, moi, je lave jamais chez moi, et puis, pour ce qui est du déo... Allez, j’me commande une pizza ! Aux anchois... Tant pis pour l’haleine !

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