Torator le magnifique

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C'est l'histoire de Torator, un grand magicien, illusionniste célèbre mondialement. Il s'est rendu superstar notamment par le numéro du train-fantôme dit aussi « Demonstrator » : réalisant ses spectacles dans des gares privées, il se fait attacher sur les rails et fait passer un train qui, avec une célérité accrue vient l'« écraser ». Car les sensations, les émotions font partie de ses shows, il les partage avec ses fidèles, ses spectateurs et ne se contente pas d'épater la galerie. D'où sa popularité.


Ce soir, spectacle au chapiteau. Les affiches du prestidigitateur attirent des foules entières, motivant de grands déplacements et marquant des événements toujours plus considérables. Le chapiteau est bondé à ras bord – comme presque toujours, plus encore que les coffres à bijoux de la duchesse en voyage, que le supermarché un samedi après-midi ou même que la queue à Pôle-emploi.
Comme à l'accoutumé, des personnalités sont présentes et en nombre : politiques, hommes d'affaires, gentilshommes de familles princières, partenaires commerciaux, mafieux en tous genres, agents secrets, industriels et fabricants de gadgets ou de rêves, célébrités du show-biz, journalistes, reporters et autres confrères plus ou moins concurrents du spectacle ; on trouve aussi des autorités religieuses ou communautaires, et des intellectuels de tous bords (professeurs, chercheurs). Les âges sont diversifiés, et beaucoup d'enfants sont présents. N'oublions pas les leaders des fan-clubs du magicien, eux aussi présents en nombre. Bref, un microcosme de la société – comme de la haute société. M. le Premier Ministre s'est déplacé, le voici qui vient trouver sa loge, entouré de ses dernières conquêtes féminines. Messieurs le Maire et le Sénateur ne sont pas loin, bien entourés également. M. le Gouverneur, présent aux cotés de sa maîtresse a mis une fausse barbe et une perruque, un peu de fond de teint et ses yeux se cachent derrière de grosses lunettes noires.
L'entrée dans l' univers de Torator est nette, marquée, autant par les couleurs que par les formes : remarquable, elle n'est pas sans rappeler le Magicien d' Oz, avec l'arrivée de la petite fille dans le monde des rêves, lorsque l'on passe subitement du noir et blanc à la couleur. Outre des formes et couleurs particulières, les show-lights sont oniriques, des lumières étranges et fascinantes, parfois intimes parfois écrasantes. Idem pour les couleurs du décor, flashy ou discrètes, crues ou naturelles, simples ou bariolées, mais leur mélange vous transporte déjà au pays des rêves. Des diffuseurs de parfums, dignes des expériences d'un Jean-Baptiste Grenouille (1) contribuent à l'émerveillement, à l'éveil d'un sixième sens et à la perte de certains repères cartésiens.
Enfin, la musique est bien présente, elle aussi, pour accompagner la foule qui s'installe. Autrement-dit pour l'aider à changer de monde, à se dépayser. Pas de traditionnelle sono, mais un orchestre, ou plutôt un ensemble à géométrie variable, aux couleurs plutôt orientales, modernes et/ou féériques. L' effectif instrumental semble être en mouvance constante, dans un continuum sonore digne de Wagner mais rappelant plutôt et tantôt l'Inde ou l'Iran par ses modes, l'univers de Xenakis par ses nappes infra-chromatiques, le cinéma des années 30 par sa texture mélodique et timbrale. Signalons surtout que l'orchestre joue dans la fosse, comme au théâtre ou à l'opéra, ce qui contribue à étouffer – comme à distordre – la matière sonore.

Puis, après quelques minutes d'impatience, le show débute. Un torrent d'acclamations : Torator est là, tout charismatique qu'il est, avec son superbe costume à paillettes, de superbes boutons de manchettes aux éclats aurifères, avec son grand chapeau de magicien et, bien-sûr sa baguette traditionnelle, celle-là même qui a servi à Merlin l'enchanteur, à Harry Potter ou encore à la Tante de Cendrillon (2). On peut même imaginer que les lumières activées proviennent de la fameuse lampe d' Aladin.
Les tours se succèdent, plus classiques les uns que les autres et suscitant émotions et vives réactions dans le public. Un lapin disparaît dans le chapeau du prestidigitateur, qui plonge la main dans sa poche pour en faire sortir une colombe. De son autre main, il sort une cigogne d'une autre poche qu'il attrape et rentre de force dans son grand chapeau, pour en faire ressortir, avec toute sa philosophie nataliste un bébé tout souriant et bien portant. Aux moments pertinents, l'ensemble instrumental, souvent informel se mue en orchestre de cirque traditionnel, avec les incontournables roulements de caisse claire, coups de cymbales, appels de cuivres solennels et autres commentaires.
Des cartes apparaissent, disparaissent, réapparaissent. Une volontaire, jolie demoiselle évidemment, monte sur scène ; le show-man l'hypnotise et la fait parler en différentes langues, dont le charabia. Puis un spectateur monte sur scène pour lui mettre des menottes dans le dos, menottes qu'il réussi à défaire en quelques secondes (3). Mais il ne fait plus le coup du sarcophage, celui-ci étant l'apanage d'un confrère, un certain Armitage (4). Ensuite, Torator est rejoint par un collègue motard-acrobate-cascadeur. Tous deux enfourchent leurs motos pour faire le numéro de la mort, roulant sur des montagnes russes à une vitesse effroyable, sous les commentaires sonores de l'orchestre en fosse.
Mais le spectacle de Torator, ce n'est pas qu'un one man show. Comme au music-hall ou au cirque, c'est toute une troupe, ce sont des invités, et d'autres artistes qui sont là pour contribuer à la soirée. Des danseuses viennent faire admirer leur bikini ou leur numéro de claquettes. Puis des acrobates, dompteurs ou gymnastes viennent animer l'entracte. Pour la reprise c'est un groupe de rock-country qui investit la scène, profitant de la gloire de l'illusionniste pour se faire connaître.

Puis vient le numéro de l'œuf, l'un des plus populaires. Nigo, complice clownesque de Torator entre en scène, coiffé d'un chapeau lui aussi. Il tchatche un peu avec le public, provoque le rire et la sympathie de celui-ci, réalise quelques grimaces et autres guignolades. Il enlève sa coiffe pour en montrer l'intérieur à la foule : le chapeau est vide, et il le remet aussitôt sur sa tête. Il s'écarte de quelques mètres, se place sur le coté de la scène et demande à une caméra de le surveiller ; il reste d'ailleurs sous le faisceau de la poursuite, planté comme un clou rouillé avec les mains dans le dos.
Torator arrive à son tour, signant son retour en scène par les effets du stroboscope et sous les acclamations vives, l'ambiance ayant été préparée par les artistes précédents. L'illusionniste montre également un chapeau vide à la foule, son chapeau qu'il remplit d'œufs de poules, avant de le replacer, très précautionneusement sur sa tête. Arrive un accessoiriste plutôt robuste, armé d'une matraque. « Maître, êtes-vous prêt ? » demande-t-il à la star. « Je n'attends que toi, et toi, qu'attends-tu, triple dodeuleu ? » répond ce dernier. « Très bien, maître, à vos ordres ! » L'accessoiriste, de son assommoir, assène un coup magistral sur la tête du grand maître, sous les appels fracassants des cuivres et des cymbales.
Torator retire alors son chapeau, bien plié, plutôt abîmé par le coup, en se frottant un peu la tête et en vantant la solidité de sa coiffe. Aucune trace d'œuf, et il montre de nouveau l'intérieur de son chapeau, l'ensemble vide, niente, nada ! Mais à l'autre bout de la scène, alors que les flonflons de l'orchestre se lèvent, on voit que Nigo ruisselle, penaud, tout dégoulinant de jaune et de blanc d'œuf, provocant l'hilarité de l'audience. Ovation générale de la foule et le trio fantastique retourne en coulisse.

Vient enfin l'heure du grand numéro, celui que tout le monde attend avec impatience, le tour de passe-passe si célèbre et resté tout autant mystérieux ! The one, le must, le clou du spectacle : Demonstrator arrive.
D'un coup de baguette magico-électronique, Torator fait lever l'estrade et l'arrière du chapiteau. C'est le quai d'une gare, ou plutôt une voie ferrée qui apparaît. Les spectateurs sont invités à quitter leurs places pour s'approcher de la voie, tandis que les accessoiristes du magicien viennent ligoter leur maître sur les rails. La presse a suivi la foule, des caméras sont là pour filmer, des photographes se placent aux points stratégiques, des reporters enregistrent quelques commentaires qui viendront meubler des reportages radio. La sécurité du spectacle vient encadrer le tout.
On demande à d'autres spectateurs de venir vérifier la bonne solidité des liens, de s'assurer que leur idole est bien attachée pour subir le supplice du train-fantôme, si elle est prête à affronter le train de la mort. C'est aussi l'occasion de vérifier si la star n'est pas un hologramme, si c'est bien un être humain en chair et en os, Torator. « Chers spectateurs », lance-t-il du bas de son linceul, « le train va entrer en gare, Demonstrator arrive. Je vous saurais gré de bien vouloir vous éloigner ! » dit-il vivement. « Et assez rapidement, car vous risqueriez d'être pris sous les roues ! ».
Effectivement, le bruit d'une locomotive se fait déjà entendre au loin. Le traditionnel « ta-dac-ta-poum » se rapproche. Le visage du prestidigitateur ne semble pas très marqué par les événements qui se trament, se permettant même d'esquisser un sourire pour les derniers photographes attardés sur le quai. Les accessoiristes veillent à éloigner les spectateurs de quelques mètres – comme on dit dans les gares, « derrière la bordure du quai ! », et la sécurité contrôle le bon déroulement de l'opération, ajoutant même les quelques barrières prévues à cet effet pour contenir la foule. C'est la classique sirène d'avertissement du train qui retentit, et celui-ci arrive, à grande vitesse vers le malheureux homme de spectacle, le magicien cloué au sol, condamné ! Vitesse accélérée, sous le regard de plus en plus effrayé, horrifié, tétanisé des spectateurs, le train est là, à 100 mètres, 50 mètres, 10 mètres !

« Vlaaaaaaaa !!! ». Un grand nuage noir se crée au contact du train et du magicien ! Un grand déplacement d'air bruyant, des coiffes, des chapeaux s'envolent. Les gens sont médusés, effarés, se demandant s'ils ne sont pas en plein cauchemar – d'ailleurs certains se pincent pour essayer d'en sortir. Des cris s'échappent de partout, des silences glacés dans certains coins ! Des pleurs émergent des âmes plus jeunes et sensibles, un début d'hystérie se fait même entendre, et un personnel médical vient au secours des âmes choquées. Tout s'est passé en moins de quelques secondes, Demonstrator n'est plus qu'un point qui s'efface dans le lointain du paysage rural et nocturne.
Il faut attendre une minute ou deux, le nuage noir s'estompe, progressivement. Quelques minutes qui semblent être quelques heures ! - une psychologie du temps qui fait partie du monde des grands magiciens. Et c'est Torator qui apparaît, en chair et en os, au milieu des dernières fumées. Debout, triomphal sur la voie et plus droit que jamais, le voilà dans un grand roulement de tambours et dans les appels tonitruants des cymbales. Son beau costume tout neuf n'a pas pris un seul faux pli ! Ses manchettes ont tenu en place.
Il enlève son chapeau haute-forme pour se pencher théâtralement en avant et pour saluer l'assemblée de ses fidèles. L'émotion a saisi ces derniers, dans un grand silence. Puis les cris de stupeur ont fusé de partout. Un « Chers amis, me revoici, me revoilà ! » lancé par le maestro, puis – et enfin – des applaudissements fracassants s'imposent au monde sonore. « Très chers amis, je vous remercie d'être venus si nombreuses et nombreux ! » dit-il d'une voix qui traduit un calme formel, d'où aucune émotion n'émerge. Car le ton reste professionnel : « J'espère que vous ne vous êtes pas ennuyés, ce soir. Demonstrator, le monstre monté sur rails, est loin à présent : ainsi nous vous souhaitons un bon retour et une non moins bonne fin de soirée. J'en appelle toutefois à votre prudence : et oui, on croise beaucoup de trains sur son chemin, sur les rails comme dans la vie ; et là, prenez garde, un train en cache souvent un autre ! ».

Sur ces paroles hautement philosophiques et préventionnistes, l'illusionniste prend congés alors que l'ovation reprend de plus belle, presque fanatique, comme si on accueillait un sauveur de l'humanité, disons un combattant des mauvais sorts. La garde et certains accessoiristes viennent entourer le héros ferroviaire, assurant son retour vers le monde mystérieux des coulisses et des loges.
La foule se dispatche, s'éloigne, les spectateurs sont heureux, conscients d'avoir vécu un moment unique. Ils pourront en parler à leurs enfants, à leurs petits-enfants, à leurs arrière-petits-enfants... Les enfants eux-mêmes ont les yeux écarquillés de bonheur, ne sont même pas traumatisés mais au contraire, émerveillés comme s'ils avaient pu s'incarner dans les aventures de leurs lectures.
Les hommes d'affaires, industriels, actionnaires et autres hauts-dirigeants de l'économie envisagent déjà des plans, afin de mettre en place des partenariats avec les spectacles de la troupe et du prestidigitateur, véritable « dream maker ». Les confrères spécialistes en illusionnisme en tombent à la renverse sur leurs gros derrières : mais comment fait-il ? Est-ce un sorcier ? Y' a-t-il un truc ? Si oui, le gars est extrêmement virtuose.
« Non, il n'est pas un hologramme, ni un spectre, ni un être fantomatique », témoignent ceux qui ont eu l'opportunité de monter sur scène ou de venir sur les rails pour vérifier les liens. Les journalistes noircissent des pages, des bandes audiovisuelles de reportage ; ou encore prennent d'assaut les agents d'affaires de la troupe pour obtenir un rendez-vous avec la star. Les personnalités s'expriment vivement devant la presse, un être magique, étrange, mystérieux, féérique, onirique, omniscient, génial, merveilleux, enchanteur, fantastique, extralucide, surréel, surnaturel, paranormal, métaphysique, transcendant, fantomatique, sorcier, céleste, diabolique, divin... magnifique.




petites notes :
(1) Protagoniste de « Le parfum : histoire d'un meurtrier », roman de Patrick de Süskind (1985) ; personnage qui incarne la magie et la puissance du pouvoir olfactif.
(2) Lui transformera peut-être une citrouille d' Halloween en train à vapeur, qui sait ; quant à ces histoires de possessions et d'apanages, c'est une façon de parler, vous l'avez compris. La vérité est dans l'œil du spectateur.
(3) Numéro emprunté à un épisode de l'inspecteur Colombo
(4) Personnage, magicien de la nouvelle « l'enfant qui avait foi », de Grace Amundson








JB - 2015








© Nouvelle protégée numériquement par DPP - Publication certifiée par De Plume en Plume le 08-11-2015 ; n° 1378-15500.













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