Tony de l'église

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Histoire noire et pesante, qui retrace deux parcours de deux vies tragiquement solitaires, brisées, perdues. Ce récit sonne juste, il nous laisse

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J'écris des trucs y parait ? ah bon, première nouvelle  [+]

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Ce soir-là, je déambulais dans les rues depuis près de deux heures, saoul comme une barrique, comme cela m’arrivait trop souvent pour faire passer ce détail comme un accident. Il ne faisait pas assez chaud pour dire qu’il faisait chaud, et certainement pas assez froid pour mettre un manteau. En soi, une bien belle soirée pour écumer les bars de la ville en solitaire. J’aimais cette activité ; cela m’aidait à oublier que le lendemain, je devais être à l’usine avant sept heures, et ça me sortait de la tête tous mes autres problèmes sans lien avec mon morne quotidien.
J’avais passé des années à sortir avec mes amis, à boire avec des filles, avec des garçons, à rire sur les bancs des bars et les fauteuils prisés des boîtes de nuit, mais cela remontait à ma vie d’étudiant, qui avait touché à sa fin deux ans auparavant. Depuis, tous étaient partis construire leurs familles, monter leurs boîtes et faire les mille et une choses que font les amis quand ils terminent leurs années de fac. Et moi, en bon imbécile que je suis et que je serai toujours, j’ai décidé de rester dans ce coin puant le temps d’accompagner ma mère jusqu’au cercueil. Résultat, elle n’était toujours pas morte, et c’était moi qui m’approchais peu à peu de la tombe à grands coups de drogues, de nuits sans sommeil et de grèves d’appétit. Je ne saurais pas dire si toutes ces larmoyances étaient dues à ce que les autres appellent « culpabilité » ou si la seule chose à blâmer était ma nature profonde, même aujourd’hui.
Cela étant, je tournoyais en ville, alors que l’église la plus proche – et elle était vraiment proche ; en fait, je passais juste devant, et elle a sonné si fort que j’ai frôlé l’accident cardiaque – chantait les coups de trois heures du matin. Je me rappelle penser que je rentrais chez moi, après une bonne douzaine de verres dans un club miteux où j’allais seulement pour profiter de la distraction qu’offrait le serveur apathique qui remballait les lycéennes insupportables dès dix-neuf heures, mais en vérité j’étais tellement ivre que je savais à peine où je me dirigeais. C’est en tournant au coin de l’église que je l’ai vu.
Il ne dormait pas comme un SDF banal, emmitouflé dans un sac de couchage miteux avec son chien près de lui, mais était couché sur le dos presque au centre de la rue, dans la position qu’on attend de voir chez quelqu’un qui vient de se faire exploser par un obus et a atterri en tas vingt mètres plus loin. J’aurais longtemps continué à me dire « ah, en voilà un autre qui a mal supporté son dernier Rhum Coca », si en passant à côté je n’avais pas vu la seringue dans son bras.
Au début, je n’étais pas sûr, et je me souviens me dire que quelqu’un l’avait poignardé, mais non ; c’était bien un héroïnomane dans une très mauvaise posture. Je regrette la légende populaire qu’une situation d’urgence fait redescendre l’alcoolémie, car pour moi ça n’a jamais été le cas. Je me suis trop souvent retrouvé dans des bagarres, des agressions, des tentatives de viol, des accidents, et l’alcool dans mon sang ne partait nulle part ; je finissais juste par essayer de concentrer le peu de clarté qu’il me restait, tout en étant persuadé que j’allais faire le garrot à la mauvaise jambe ou foutre une droite à la fille victime de l’agression. La plupart du temps, ça ne finissait pas trop mal.
Sans plus réfléchir, je suis tombé à genoux près de l’homme, et j’ai essayé de faire ce que j’avais vu mon cousin faire à des amis à de nombreuses reprises, le tout embrouillé par l’alcool et la terreur (terreur menée par le fait que j’avais moi-même quelques petites bricoles illégales dans mes poches et que s’il clamsait les flics allaient certainement me tomber dessus illico presto). Première vérification : son cœur battait. Vraiment pas beaucoup, si bien que j’ai dû vérifier trois fois pour en être sûr. C’était déjà ça. Deuxième vérification : mon téléphone n’était pas mort non plus, mais c’était tout juste. Sans attendre, j’ai tapé le numéro de Marta, me trompant à quatre reprises, et puis j’ai attendu, toujours à genoux, une main sur la poitrine du pauvre bougre perdu trop loin dans la stratosphère.
Marta répondit au bout de trois sonneries, comme toujours, et sa voix autoritaire réceptionna ma voix pâteuse.
— Yo Marta, c’est Sam.
— Salut. Besoin de quelque chose ?
— J’viens de trouver un type dans la rue, j’ai besoin de Narcan ou un truc du genre, rapidement.
— Il respire ?
— Il... Ouais, un peu.
— Emmène-le à l’hosto alors.
— Bordel, je peux pas ! Si j’me fais arrêter par les flics je...
— Écoute, vraiment désolée, mais c’est la desh ici niveau Narcan. Mauvaise passe. T’es où ?
Alors que j’allais lui donner l’adresse, mon téléphone rendit l’âme. Comme ça, d’un coup, sans me prévenir. Aussi fallait-il dire que je n’avais jamais été très prévoyant niveau batterie téléphonique quand je partais pour mes escapades alcoolisées. Mais ce jour-là, seulement ce jour-là, ma négligence allait peut-être se révéler fatidique. J’ai juré à voix haute, peut-être un peu fort, et je me suis assis en tailleurs aux côtés du corps inerte. Dans ce coin de la ville, personne ne passait jamais de nuit (et c’était bien pourquoi moi, j’y passais), car les fréquentations autour de l’église n’avaient rien à envier les pires bidonvilles du tiers-monde. Que devais-je faire, alors ? Un massage cardiaque ne lui aurait pas été de grande utilité, de même que le bouche-à-bouche, et à part si quelqu’un avait pensé que ça aurait été une bonne idée de lui rajouter à la dose de ce qu’il avait pris un peu de MDMA ou quelques opiacés supplémentaires, je ne pouvais vraiment rien faire.
Je l’ai détaillé du regard. Il avait les cheveux rasés sur les côtés, assez proprement, et une masse capillaire sale sur le haut du crâne. Il avait un visage creusé et couvert de taches de rousseur, peu avenant avec cette couleur blanche terrible, ces lèvres bleues, ces ombres effrayantes autour des yeux. Peut-être devais-je secouer. Lui hurler dessus. Lui ouvrir les yeux. Je me préparais à le faire quand tout d’un coup il a eu une inspiration brusque et a ouvert les yeux. Son premier geste fut d’arracher avec violence la seringue de son bras.
Ce fut tellement soudain que j’ai cru rêver. Même dans la pénombre, j’ai réalisé qui j’avais en face de moi. C’était Charlotte Herdeau, avec qui j’avais partagé un semestre en Musiques du monde durant notre seconde année de fac. On ne s’était jamais vraiment parlé, mais je sais reconnaître une belle femme quand j’en voyais une. Néanmoins, ce furent ses yeux qui m’avaient le plus marqué : l’un marron, l’autre bleu foncé.
Sauf que j’avais devant moi une version nettement plus masculine de Charlotte Herdeau.
Autant vous dire que ces questionnements ne m’ont pas perturbé trop longtemps, car à cet instant même Charlotte-Mais-En-Mec s’agrippait à mon bras comme si sa vie en dépendait – ce qui était peut-être le cas. J’ai réagi comme je réagis toujours à toutes les situations, c’est-à-dire à côté de la plaque.
— Qui êtes-vous et qu’avez-vous fait à Charlotte Herdeau, monsieur ?
Je n’ai pas eu le loisir d’avoir une réponse, car le jeune homme s’était détaché de moi et s’était mis à vomir avec fureur dans le caniveau. Cette symphonie en régurgitation majeur dura près de vingt minutes.

Je l’ai plus ou moins porté jusqu’à chez moi, ce qui ne fut pas vraiment très difficile, le brave jeune homme n’ayant pas grand-chose sur les os. Il titubait, penchait à droite, puis à gauche, s’arrêtait tous les dix mètres pour reprendre ses symphoniques vomissements. Il tremblait, aussi ; de tout son corps, si fort que j’avais peur qu’il s’en brise les mâchoires. C’étaient les beautés effervescentes du manque, aussi puissant qu’un marteau piqueur, qu’une boule de démolition, et je savais d’expérience que ce pauvre bougre devait avoir l’impression d’être en train de mourir.
Le chemin du retour fut long et laborieux, mais lorsqu’il toucha à sa fin un autre problème vit le jour : les escaliers. Il y avait deux étages à monter, et des marches exigües, une rampe branlante. Je vivais dans un véritable trou à rat, je l’avoue. Mon appartement était pourtant bien placé, mais avait une allure de squat de mauvais goût et la cage de l’immeuble puait de manière non identifiée ; peut-être des crottes de souris, peut-être de la pisse. Nous avons failli basculer une (bon, d’accord, deux) fois, et à chaque fois je me suis rattrapé in extremis à la rampe, le cœur battant si fort que j’avais peur qu’il ne sorte de ma poitrine.
Être en mouvement donne toujours l’impression d’être moins ivre qu’on ne l’est réellement. Arrivé devant la porte, j’ai cru que j’allais tourner de l’œil et j’ai titubé quelques secondes sans rien y voir, la vision drapée de noir, avant de secouer la tête et de batailler avec la serrure de la porte.
Dedans : rien d’exceptionnel. Peu de meubles, encore moins de décorations. Des cendriers pleins, des bouteilles vides, des livres. J’ai laissé le type s’échouer sur le canapé défait et il s’est immédiatement recroquevillé sur lui-même sans cesser de trembler. À cet instant, je me sentais moi-même tellement mal que je n’ai pas su quoi faire d’autre que de m’accroupir près de lui, de lui attraper le bras et de dire doucement, mais d’une voix ferme (du moins le croyais-je) :
— Je suis dans la pièce d’à côté. Je t’apporte une bouteille d’eau et un truc à bouffer. Une bassine, aussi. Les chiottes sont au fond du couloir. Si t’as besoin de quoi que ce soit, réveille-moi. Avec entrain ; j’ai le sommeil lourd. T’en vas pas demain matin, mec. Je vais t’aider.
J’ai déblatéré ces paroles prophétiques dans un état quasi hallucinatoire, la tête appuyée directement sur le canapé, et cela fait je l’ai lentement relevé, me suis mis sur mes pieds et lui ai apporté tout ce que j’avais promis d’apporter en titubant comme le dernier des poivrots, et sur ce je suis tombé sur mon lit à l’odeur de tabac froid, pour m’endormir dans la seconde, aussi imperturbable qu’un mort.

Le lendemain, il était toujours là. J’ai eu un peu peur, dans un premier lieu, en voyant le canapé bien refait et la table basse ordonnée, mais en arrivant dans la cuisine – cette fois totalement halluciné, mais habitué de cet état – il était là, assis sur une chaise avec ses pieds nus sur une autre. Il avait une mine absolument affreuse, mais lorsqu’il m’a vu arriver dans l’embrasure de la porte, il a souri. Ce sourire aussi, je pensais le connaitre.
— Sale gueule, mon sauveur, dit-il en étirant le bras pour attraper un cendrier. Café ?
— Non, merci, ai-je dit gentiment.
— Ah, mal au ventre ?
J’avais toujours eu du mal à expliquer ce qu’il se passait dans mon corps lorsque je procédais à mon habituel cocktail alcool/médicaments, alors j’ai seulement souri à mon tour sans rien dire.
— Comment tu te sens ? Tu t’es foutu dans une sacrée merde hier soir, mec. Si j’étais pas passé par là…
— C’est pas mon premier rodéo, Charmant, t’en fais pas pour moi.
Je l’ai considéré. Il n’avait que son pantalon sur lui. Les deux fines cicatrices sur sa poitrine, je ne les aurais pas vues si je ne les avais pas cherchées. Il était assez maigre pour que j’en sois effrayé au premier degré. Comme toujours, lorsque je voyais les côtes de quelqu’un ressortir assez pour que l’on puisse les compter sans les toucher, je me demandais si c’était délibéré. Vieilles habitudes d’HP.
— Alors, dit-il en cendrant d’une manière délibérément détachée, qu’est-ce que tu foutais dans ces ruelles sombres en plein milieu de la nuit ?
— C’est mon itinéraire habituel de retour de beuverie. Moins d’étudiants joyeux, moins de flics.
— Ah, je suis tombé sur un alcoolique, alors, dit-il avec un tel sérieux que je n’ai pas trop su comment réagir.
— T’es tombé sur rien du tout, c’est moi qui t’ai ramassé, je te rappelle. Et t’es passé à ça d’une jolie dose de Narcan, mon pote.
— T’aurais pas fait ça, a-t-il répondit du tac au tac sans trop d’émotions.
Nous savions tous les deux pertinemment que nous tournions autour du pot pour ne pas aborder les sujets fâcheux. Je n’avais pas beaucoup d’humour, ce matin, et j’avais du mal à comprendre comment il pouvait être aussi détaché après sa nuit de folie et très certainement pas une seule seconde de sommeil.
— Quoi, t’es fâché que je te balance pas ma vie dès le premier déjeuner ? T’as le syndrome du sauveur ou j’sais pas quoi ?
— P'têt bien, mec. (J’ai hésité comment continuer pour ne pas le blesser.) Monsieur Herdeau, alors. Comment on doit t’appeler ?
Il n’a pas changé d’expression. Sa main ne s’est pas crispée.
— Un type de la fac, alors, hein ? J’me trompe ? (Voyant que je ne répondais pas :) Tony, s’il te plait.
— C’est… (Et me voilà essayant de calmer une de mes colères insupportables sans aucun sens.) c’est cool, comme nom. Fini la fac ?
— Avortée, la fac, a-t-il répondu en riant. Et toi ?
— Pareil. Comment tu gagnes ta croûte ?
— En parasitant, disons, répondit-il en éteignant sa cigarette dans le cendrier, cherchant son café de l’autre main. Je fais deux trois trucs à droite et à gauche. Et toi ?
— Je bosse à l’usine.
— Ça te plait ?
— Ça me donne envie de me tirer une putain de balle, ouais.
Tony eut un rire tout à fait ingénu.
— Pourquoi tu te casses pas ?
Je ne savais pas comment l’expliquer : comment, depuis mon adolescence, on m’avait appris que la seule manière pour moi de rester en vie et sain d’esprit était de suivre une routine. D’avoir des études stables, ou alors un travail stable. Stabilité, stabilité, stabilité. Les médecins n’avaient que ce mot-là à la bouche. Je vivais avec l’impression que si je lâchais ce quotidien, ma vie entière allait s’écrouler. Et que j’allais tomber en spirale jusqu’au plus bas, où j’allais casser ma pipe.
Mais au lieu de lui dire ça, j’ai juste dit :
— J’ai besoin de l’argent.
Ce qui était, en soi, totalement faux. Qui a besoin d’argent ? Certainement pas moi, sans compagnon ni enfant. Même ma mère se suffisait à elle-même. Je n’existais que pour moi-même, et même cela j’arrivais à mal le faire.
J’ai été surpris qu’il réponde quelque chose ressemblant étrangement à ma propre pensée, mais je n’ai pas relevé. Je me suis levé, suis allé chercher deux sucres pour mon café et suis revenu m’asseoir. Tony paraissait tout à fait serein ; il avait croisé les jambes et ne semblait pas faire un seul geste pour boire le contenu de sa tasse, qu’il touillait pourtant avec ferveur. Je mourrais d’envie de lui demander ce qu’il lui était arrivé pour qu’il finisse overdosé à la rue, mais je n’ai pas osé.
Finalement, il m’a remercié, accompagné d’un sourire calme et posé, et son œil bleu et son œil brun se sont posés une longue seconde sur moi et il a dit d’une voix entendue :
— Je vais pas t’emmerder plus, mon sauveur. J’ai mon chien qui attend je sais pas où ; la pauvre boule doit être perdue à cette heure, en espérant qu’elle soit pas tombée sur la fourrière. Je vais y aller.
Je me sentais tellement malade et perturbé que je n’ai rien dit, ne lui ai pas indiqué où était l’interrupteur pour ouvrir le portail menant à la rue, et je l’ai seulement observé remettre son tee-shirt, vérifier plusieurs fois ses poches, se frotter le visage, et puis je l’ai accompagné à la porte.
Là, je l’ai jugé du regard, moi qui étais plus grand de quelques centimètres, et je me suis à nouveau demandé quel chemin il avait pris, lui, quand s'étaient refermées les portes rassurantes de l'université. Je ne lui ai rien demandé de plus, je l’ai juste vu se frotter le creux du bras, j’ai vu la sueur sur ses tempes et dans son dos, les signes du manque encore présents, et après qu’il soit descendu je ne suis pas allé à la fenêtre voir par où il s’en allait et j’ai seulement plongé la tête la première dans mon oreiller, où j’ai dormi six heures encore. Au réveil, le soleil rendait tout si semblable à un rêve que j’étais sûr de tout avoir imaginé. Lorsque je suis allé faire la vaisselle, j’ai fixé sa tasse, et j’ai vu qu’il y avait un tout petit peu de sang là où il avait posé ses lèvres. Haussant les épaules comme si je me parlais à moi-même, je suis retourné tout droit au lit.
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