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Antoine, viens voir le camion tout neuf de papa !
Après avoir galéré des années au volant d’un transport international, mon père se mit à son compte et ce soir là ce fut la fête. Demain papa allait prendre la route avec le grade de patron. Milou qui avait été son co-chauffeur avait accepté de le suivre. J’avais huit ans et c’est tout fier que je grimpai sur les genoux du père, mes mains jouant avec le volant. C’était décidé, moi aussi je serai routier.
Ce fut un soir de fête, Rose, ma mère avait mis les petits plats dans les grands . Ce fut génial.
Je restai debout jusqu’au champagne et n’en manquai pas une miette. Demain je n’irai pas à l’école, je ne voulais pas manquer le départ de‘’la Rose’’, c’est comme ça que papa avait baptisé son semi-remorque.
Le premier voyage devait les amener vers Venise. Maman aurait aimé être passagère mais basta, on allait être riche et bientôt nous irions tous les trois en touristes.
Deux jours plus tard papa revint radieux. Une douche, trois heures de sommeil et les voilà repartis direction la Norvège.
Le soir un coup de fil tout allait bien, le surlendemain pas de nouvelles, le téléphone sonna en pleine nuit.
Maman eut une infirmière en ligne; bien que parlant avec un fort accent elle dit :
- Je vous appelle de la part de Milou, voilà, il a eu un fort coup sur la tête mais il est bien revenu à lui. Il vous fait dire qu’ils ont été agressés sur une aire d’autoroute, c’est tout ce dont il se souvient.
- Il vous a parlé de mon mari ?
- Non, vous devriez téléphoner à la police du secteur, ils doivent pouvoir vous renseigner.
Cette nuit là je dormis profondément et c’est au matin que j’appris la chose.
Maman m’a réveillé de bonne heure, le déjeuner était prêt, sa valse aussi.
- Tu vas aller chez la voisine qui te gardera jusqu’à mon retour, il faut que j’aille voir ton père qui a des problèmes, mais ne t’en fais pas tout va s’arranger.
En guise d’arrangement ce ne fut pas le cas.
Papa et Emile ont eu maille à partir avec une bande de pirates de la route pendant leur repos, bâche déchirée, marchandises envolées. Ils ont fait face, Milou fut assomé d’entrée, papa fou de rage s’est acharné à coup de manivelle sur un gars et lui en a donné pour son compte.
Maman a pu le voir au poste. Depuis, inculpation pour meurtre, prison, jugement et verdict sévère, 8 ans de prison.
Il fut incarcéré dans le nord de l’Allemagne. Je ne l’ai revu qu’une fois, ma mère montait tous les mois mais bientôt des problèmes financiers insolubles nous mirent dans l’obligation de vendre la maison. Adieu le camion et ses beaux rêves, et bonjour les cauchemars. Papa a reçu des menaces à même la prison ce qui nous a fait penser que sa pendaison ne fut pas volontaire, mais allez prouver !
Nous avions une parente veuve vivant dans le midi. Adieu l’Est et sans regret !
Je repris le chemin de l’école et des années passèrent. Maman avait trouvé une place de gardiennage d’une usine et nous occupions le logement de fonction. Durant les vacances j’entretenais les allées de la villa du patron et faisais deux-trois sous. Je pus ainsi entrer en secondaire. Nous percevions un coin de ciel bleu... Pourquoi ce jour là ai-je croisé Sophie dans le parc ?
Nous avions été tellement échaudés, aussi je suis resté sur mes gardes d’autant que je savais que Sophie était un sacré numéro.
Et dire qu’au lycée elle me bluffait et d’après des rumeurs elle aimait la chose.
- Alors Antoine, je ne te plais pas ?
- Là n’est pas la question, tu es très belle et désirable, mais tu es la fille du patron et moi celui de la concierge alors je préfère rester à ma place.
- J’ai jamais vu quelqu’un de plus con que toi.
- Si tu savais tous les trucs qui nous sont arrivés depuis des années ?
- Quoi, tu es le fils d’un taulard qui s’est foutu en l’air dans sa cellule, tu penses bien que mon père est au courant de tout ça et après !.
- Tu veux que je m’envoie en l’air avec toi et qu’on refasse nos valises ?
- Tu es encore plus con que je croyais, tu te prends pour Saint-Antoine, pauvre taré. Elle partit aussitôt en courant.
Je ne sais trop de quelle façon elle entortilla son père, la seule chose que je sais est qu’il entra dans une colère folle.
Devant ma mère il lança :
- Quand on dit que les chiens ne font pas des chats, je vous ai embauchée par pitié sachant votre situation et toi morveux tu trouves rien de mieux qu’essayer d’abuser de ma fille.
J’ai bien sûr expliqué le tout à ma mère, elle m’a cru et m’a dit :
- T’en fais pas on s’en est sorti une fois, on continuera .
Après quelques jours passés chez notre parente nous gagnâmes la ville la plus proche. Là, maman qui dans sa jeunesse fut aide-soignante n’eut aucun mal à trouver un emploi de garde-malade de nuit. Bien sûr nous nous vîmes entre deux portes mais les misères traversées, loin de me décourager, me donnèrent une envie furieuse de réussir.
Entre examens et emploi de garçon de café les vacances et week-end, diplômes en poche j’accédais enfin à une fonction, disons, honorable.
Nous prîmes un logement très convenable et, mon dieu, avons eu une voiture en nous payant quelques vacances.
C’est là que nous apprîmes cet effroyable accident d’avion où toute la famille de notre ancien directeur d’usine avait péri à l’exception de Sophie partie avec son flirt du moment.
Nous n’étions pas gens à nous réjouir du malheur des autres, et pourtant nous aurions eu toutes les raisons de le faire.
Nous avons même envoyé nos condoléances à la rescapée.
Quelques jours après, la fière Sophie nous fit part de son émotion et de ses remerciements en ajoutant que, de tous les gens qui s’étaient manifestés, c’était notre mot et le seul qui l’avait bouleversée en précisant qu’au vu de notre nom elle avait été assaillie de remords et de honte.
J’ai quelque peu hésité quand, nous étant rencontrés, elle m’a proposé d’être à ses côtés pour sauver l’usine et ses emplois.
Mais que voulez-vous quand on est con on est con !
Maman nous confectionne de bons petits plats et veille à l’éducation de nos deux fillettes, il y a tant à faire à l’usine.
Sophie, ah Sophie ! Trouver une femme aussi adorable... Quel revirement ! Il m’arrive parfois de me regarder dans la glace en me disant :
- Mon dieu c’est vrai, tu as tout de Saint-Antoine !
Pour fêter nos dix années de mariage, Sophie a invité toutes ses connaissances.

Au cours de la soirée elle a dit à la cantonade :
- J’ai pris pour époux le premier vrai homme que j’ai rencontré.
J’eus du mal à masquer mon sourire. S’approchant de moi Sophie me dit au creux de l’oreille ;
- Je sais à quoi tu penses.
- Pas du tout; les faux ne m’intéressent pas !
- Décidemment tu seras toujours aussi con !
Je crois que de notre vie nous n’avions jamais tant ri et notre fin de nuit fut des plus intenses..
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Patrick Gibon · il y a
un texte vraiment pas kon et pétri, comme d'hab', d'humanojarriétude!
là je fais aussi fort que la Royal sur la muraille de Chine avec sa bravitude ou Chichi et son abracadabrantesque pompée d'ailleurs à Rimbaud!.

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michel jarrié · il y a
C'est trop d'honneur cher Patoche ! Me hisser sur le podium aux côtés de l'époux de Ste. Bernadette et de la descendante ( de lit ) des Capet !
J'en défaille et en perd ma défroque....

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Atoutva · il y a
Un bel instant de vie.
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michel jarrié · il y a
Merci Atouva de votre visite. Bonne semaine.
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Gécé · il y a
Concis et bien ficelé ça se lit et ça coule jusqu'à la fin heureuse qui fait du bien.
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michel jarrié · il y a
Merci pou votre commentaire très précis et ...flatteur.
Bon dimanche.

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Marie France Gobé · il y a
Merci j'ai bien aimé cette histoire remplie de tristesse et après maintes péripéties l'amour triomphe - bravo à vous lire
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michel jarrié · il y a
Merci Marie France pour votre passage et votre beau commentaire. Zé le sous-marinier ? s'il vous plait de le visiter....
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Guy Bordera · il y a
Égal à toi même. Donne-nous en encore !
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michel jarrié · il y a
Egal ? Moi qui croyais être dépassé ! merci de me rassurer mon Guy.
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Duje · il y a
Être con de la sorte eh bien restons cons. Cascade d'événements difficiles voire horribles gommée par une fin radieuse . Conte bien ficelé comme d'habitude , bravo !
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michel jarrié · il y a
Merci mon Duje. J"attends un concours'' noir et ROSE'' pour postuler ! Bon dimanche ami.
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Dolotarasse · il y a
Comme quoi l'amour est plus fort ! Une belle fin après un chemin semé de tristesse.
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michel jarrié · il y a
Ils vécurent heureux et.....Merci chère Dolotorasse.
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Randolph · il y a
Moi qui trouve les très courts déjà trop longs*, (surtout les miens), quel sortilège me fait lire ce diable de conteur ? Mystère ! Et plaisir de lire...merci m'sieur Jarrié !
(*je parle de textes sur écran, pas de livres)

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Ginette Vijaya · il y a
Derriere la truculence, il y a toujours cette pudeur que j'adore .
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michel jarrié · il y a
Ginette ma fidèle ) Que dire sinon que vous lire est ma récompense. Bon dimanche et belle balade.
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Alice Merveille · il y a
Un sacré personnage cette Sophie !
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michel jarrié · il y a
J'ai pris la précaution d'aviser ma nièce Sophie afin que, si le texte lui tombe sous les yeux, elle ne m'en tienne pas rigueur.
Merci Alice pour votre présence auprès de ce brave Tony.

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