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Nino

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Tout contre Pénélope et depuis presque six mois, je me pelotonnais !
Quelques minutes auparavant, elle me jouait – entre autres délicatesses présagées et postérieures – une partition en turl’ut majeure. Passée cette séance de titillements de bigorneaux que j’appréciais dans sa réciprocité, nous étions drôlement bien ébouriffés ! J’avais le palpitant qui reprenait le rythme d’une belle mécanique suisse lorsque de mon portable retentissait un coup de corne de brume m’annonçant l’imminence d’un avis de tempête auquel je répondais très succinctement :

Christine : J'espère que tu n'as pas oublié !
Moi : J’vois pas...
Christine : Ce soir, on a les courses à faire !

« Putain ça me fait chier ! Qu’est-ce que ça peut me faire chier ! » hurlais-je paniqué tout en enfilant mon falzar d’une main pendant que l’autre s’activait sans grand succès à la remise en ordre de mon épaisse tignasse.

Avec Christine, les alizés avaient vite mollis... C’est dingue ce qu’un mousse peut se planter quand il n’est pas bien amariné. On ne fait pas gaffe à grand-chose, on s’emballe dans les allures, on fait des nœuds à l’envers. J’adore ton mât me disait-elle, j’aime beaucoup ta poupe, lui répondais-je. Le temps de faire le tour de nos coques et nous étions collés dans un HLM, deux pièces cuisine salle à manger avec comme bastingage et pour l’évasion, un balcon décrépi donnant sur le cimetière communal.
Englué dans cette pétole, je baissais rapidement pavillon... Revenu plus aguerri sur les flots tourmentés de l’Amour, celui avec le grand « A » dont on ne vous refile pas forcément les amarres, de mousse devenu vigie, y voyant donc plus clair et surtout nettement plus loin, je ramenais la romance à une affaire de désir certes mais surtout d’un besoin de présence partagée, de complicités diverses et de caps à envisager.

Les fantaisies, rêveries et espérances ne figuraient pas dans la nomenclature de Christine. Dans la pochette surprise, y’avait rien, nib, peau d’balle ! Pas une once de loufoquerie, pas un gramme de folie. A la loterie des traits de caractères j’avais tiré les plus emmerdants ! Elle était raisonnable, précautionneuse et pragmatique. L’imagination dans le placard, les utopies au rancard. C’est bien simple, la seule fois où je la vis en plein délire... elle avait chopé la grippe !

Au-dessus de nos têtes, en guise de voûte étoilée, on avait les fins de mois que l’on bouclait en apnée et nos salaires rachitiques qui nous ramenaient à peine à flots. J’en avais ras le scaphandre et c’est dans la couchette de Pénélope que je m’embarquais pour des embardées autrement plus excitantes.

Tous les deux, on aurait bien mis les voiles pour migrer vers des contrées plus chaleureuses, on échafaudait ! Une goélette à quai et on affrétait pour une virée en terra incognita... Mais pas simple, l’oseille ne tombait pas non plus pour elle, les emplois étaient devenus aussi rares que la morue sur les bancs de terre neuve après moult campagnes de pêche intensives et malgré quelques diplômes qui s’avéraient bien entendu inadaptés, elle en était réduite aux petits boulots non qualifiés, missions d’intérim et contrats précaires.

De mon côté les phases de la rupture m’effrayaient. Je redoutais tant, pour l’avoir vécu une première fois, le lot de larmes, de reproches qui précéderaient le cortège d’insultes et pour finir, la haine dont Christine m’apparaissait aujourd’hui parfaitement capable, voire même pire..., que je différais déjà depuis un moment, tout à ma honte en espérant que Pénélope ne s’entiche pas d’un caboteur cabotin qui ne manquerait pas d'accoster.

Comme au début de chaque mois et d’autant que Noël approchait, une marée de chalands remontait les travées de l’hyper. Avant de s’immerger, il avait déjà fallu louvoyer pour garer le break puis s’apercevoir que ni l’un ni l’autre n’avions le jeton du caddie, d’où le regard furibard et l’exaspération non dissimulée de Christine.

Le plongeon dans cette fureur compulsive me foutait le vertige et la nausée, cet empilage de boustifaille me soulevait le cœur. J’étais encore groggy des agapes de l’après-midi et je trimballais mon vague à l’âme, le moral à marée basse.

Liste en main, Christine arpentait tandis que docilement je ramais, tirant des bords dans les allées aux blancs néons, évitant l’éperonnage de plusieurs cargos lancés à plein.

Arrivés au port, entendant une voix teintée d’ironie poser la question habituelle, je suffoquais :

— Vous avez la carte de fidélité ?

A la limite du malaise vagal, les guibolles en flanelle, je pris appui sur le chariot pour me refaire un peu la cerise...

— Dis-moi, la p’tite brune, elle t’a regardé bizarrement tout à l’heure...
— Ah bon ?
— Oui, comme si elle te connaissait !

Un grognement évasif et je m’appliquais malgré la pluie à fourrer les victuailles dans la cale, évitant le regard de Christine.
Ce n’est tout de même pas parce que l’on pouvait noter au revers de sa blouse que la caissière répondait au nom de Pénélope que j’allais rompre sur le parking !

J’enclenchais la marche arrière lorsque se tournant vers moi et posant sa main sur mon bras, Christine m’arrêta :

— Bernard, attends... Il faut que je te dise... je... je... j’ai rencontré quelqu’un et....

Je restais muet quelques secondes... ébranlé par ce coup de tonnerre.

— C’est qui, je le connais ?
— Oui... Non... Enfin pas vraiment mais je t’en ai déjà parlé, c’est Jacques Pointeaux, la personne chargée de notre compte...
— Quel compte ?
— A la banque ! Notre compte bancaire ! Enfin merde fais un effort, c’est déjà pas facile !
— Celui qui nous a sucré le paiement différé de la visa ?
— Oui
— Oh putain ! Et c’est sérieux ?
— Je crois... oui.

C’était bien la première fois qu’un employé de banque m’offrait un service à titre gracieux mais on peut dire qu’il était de taille ! Lui qui ne m’avait jamais adressé que des menaces et autres papiers à embrouilles, venait sans le savoir de me filer les clés de la malle, le sésame pour une transat en double dont la perspective dans chaque œil m’allumait un fanal.

PRIX

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Marie Quinio · il y a
C'est le titre qui m'a attirée vers ce texte, bien mené jusqu'à la chute qui nous fait sourire ;) Une fille dans chaque port et la vie se complique !
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Nino · il y a
Merci, une lecture ainsi qu'un commentaire sur un texte "ancien" reste toujours un grand plaisir !
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Jean Calbrix · il y a
Une nouvelle succulente, avec tout du long une gouaille marinière des plus croustillantes. Bravo, Nino ! Vous avez mon vote et mes remerciements pour le grand plaisir procuré ! Je constate ici que Short rate de belles productions !
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Marie · il y a
Je débarque sur votre texte en flânant d'un pseudo à l'autre et je le trouve bien écrit et plutôt drôle. Je reviendrai.
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Nino · il y a
Merci beaucoup Marie, je suis ravi que le "tonnerre" gronde encore !
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Miraje · il y a
Désolé pour cette non-sélection. Pour te consoler, je t'invite à une nouvelle tournée .....▼
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/lettre-ouverte-a-ma-belle-islandaise-1

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Johanna Dupré · il y a
j'aime beaucoup ce texte mais je suis un peu en retard mais comme cela ne veut pas dire je vote pour toi vote pour moi... eh non c'est parce que j'ai aimé et c'est ce que j'aime.. recommence de nous enchanter avec un texte comme cela.. bravo..
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Claudel · il y a
Un texte qui manie à perfection l'art de la métaphore ! Mon vote +1
Si vous avez un moment : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/la-ferme

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Marie Vincent · il y a
Il y a un vrai style dans cette histoire , belle découverte ;)
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Miraje · il y a
J'aimais pas trop la navigation jusqu'à aujourd'hui...J'ai été bien embarqué ...!! +1
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Argan · il y a
Excellent Nino ! J ai adoré cette petite balade en bateau ! C est très bien écrit et très drôle ! +1 bien sûr Argan ! Mon nouveau site si tu as le temps de virer pour faire un tour ! http://gwen.le.tallec.fr
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Nino · il y a
Un empannage, je jette l'ancre et je pose le pied et... les yeux sur ton îlot !
Merci Argan

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