5
min
Image de Cadavres Exquis

Cadavres Exquis

17 lectures

0

Le faux mexicain reste ahuri devant la vision de ce tas de mélasse à la couleur verdâtre. C'est qu'il en a vu des choses bizarres dans sa vie, mais là, ça dépasse l'entendement.
— Eh ben mon salaud ! Quand tu disais qu'tu t'fondais dans l'paysage, c'était pas qu'une métaphore ! Ou alors... Où sont les caméras ! Et ce feu d'brousse, trop rapide, trop ordonné trop... feu d'cinéma ! pense à haute voix Juan Pablo, qui, pour le coup, en a perdu l'envie de travestir sa voix.
Un lumière vive apparaît au-dessus de lui.
— Qu'est-ce que j'disais, c'est encore un coup d'ce fada d'Julius ! S'il croit que j'vais donner dans son délire, il s'trompe ! Au final, j'ai bien fait de venir me rendre compte sur place. C'est avec mes biftons qu'ce mac tourne sa production merdique. Par contre, la Momone... Hummm, c'est une trouvaille, et une jolie trouvaille bien ajustée partout là où il faut !

Jean-Paul est perplexe, traversé par une foule de sentiments contradictoires. Il cherche la caméra cachée... Ebloui par le soleil qui perce enfin au travers des nuages, il rajuste ses grosses lunettes noires... Rien alentours, il est seul dans ce bout de campagne désolée... Ça sent vraiment le cramé. Le Lulu est mort... Et bien mort... Tout fondu... C' est mystérieux et inquiétant... Mais en même temps c'est un coup de chance : ça lui évitera de se débarasser de son complice, comme il en avait l'intention, pour ne pas partager le butin ! Il rejoint le chemin du château à grands pas, comme si de rien n'était.

Le baveux a cramé, la baronne joue les vedettes, on nage dans le burlesque, et l’autre tache de Julius qui se la raconte, producteur réalisateur, du 3D on n’arrête pas le progrès, pourvu que les plats soient à la hauteur, la gastronomie fine, je demande à voir avec ces olibrius, une enquête du service d’hygiène serait souhaitable, Triffouilly les oies ressemble de plus en plus à une hécatombe, Jean Paul médite :
— Il est temps de passer à l’action, jouer au corbeau, des lettres anonymes pour faire chanter, ces faux bourgeois, et à moi la tune.
Faire un tournage, comporte des risques, griller un journaliste façon méchoui, pour le besoin du spectacle, il faudra fournir des explications, il ne reste que des cendres du pauvre bougre, mais la police scientifique, va étayer ce mystère à moins que se dit Jean Paul :
— Julius ne crache au bassinet, à moi les talbins.

Tout à ses réflexions stratégiques, Jean-Paul poursuit d'un pas décidé en direction du Manoir de l'étang où se prėpare la réception. Il aperçoit, au lointain, en contrejour au bout du chemin, et progressant en sens inverse, deux silhouettes pressées : Un grand type en treillis et bottes de chasse, un fusil en bandoulière et un lapin qui pend à la ceinture... Et un autre énergumène, en salopette, trop courte, avec une chemise de bucheron à carreaux et des moustaches de sapeur... C'est Lucien et Antoine qui s'empressent vers le village pour déclarer l'accident de tracteur et leurs découvertes macabres de l'après-midi : une éventrée et un noyé... Excusez du peu !


Le Manoir de l'Etang fait fi de l'animation dans ses alentours...
Les premiers convives arrivent... Le maire, en smocking, et sa légitime, fraichement permanentée et couverte de bijoux, s'installent à la table d'honneur. L'édile a insisté pour que sa secrétaire, qui est aussi sa maîtresse, soit placée à son vis-à-vis. Julius a émis une réserve mais Monsieur le maire lui a cloué le bec "Quand j'ai Martha sous les yeux, je suis un homme heureux".
Par un snobisme incongru, le chef de la commune ne parle qu'en vers...
Se tournant vers son épouse : "ma bien chère Hortense, posez votre panse, et prenez bien grand soin, de ne vous goinfrer point, il y a du beau monde et vous êtes assez ronde". Il s'attire un regard venimeux de Madame qui pose son volumineux fessier à ses côtés.
La salle-à-manger se remplit. Tout ce que compte Trifouilly-les-Oies de notables se doit d'être là. L'élégance est de mise. Tout le monde se salue de manière cérémonieuse, guindé dans ses beaux habits.
—  Dis Horace, y a du beau linge ce soir ! On pourrait peut-être...
— T'es pas fou Gontran ! Le Julius nous a à l’œil depuis le retour de la ferme, et le borgne nous lorgne de son œil valide ! C'est qu'il est pas miro ! Et avec ta scène du baiser enflammé, il nous regarde d'un drôle d'air ! Pour une impro, c'était une sacré impro !
— J'sais pas d'quoi tu causes ! J'me souviens plus de rien, si ce n'est qu'j'ai enfilé trois bouteilles de c'te liqueur... À quoi elle était déjà cette liqueur ? J'ai un d'ces mal de crâne depuis que l'autre abruti de commissaire, cette peau d'vache, m'a fait ingurgiter des litres de noir, et même pas irlandais ! se plaint Gontran en grattouillant le sommet de sa tête.
— Ça devait être de la gnôle frelatée, moi aussi je me suis senti vaseux après... Tu sais quoi, j'ai versé dans le punch de ces bourgeois endimanchés, les deux bouteilles de la liqueur à la Lucie que j'ai ramené de la ferme. On va bien s'marrer tu vas voir ! Ah ! Ah ! Ah !

Les premiers effets de la liqueur se font sentir. Les petits bourgeois grassouillets et dodus, habitués au faste, sont incommodés par cet alcool frelaté : c’est la ruée vers les toilettes pour certains, pour d’autres une attirance bestiale vers des personnes du même sexe, se manifeste de curieuse façon. Même monsieur le Maire s’adonne à cette tendance, en courtisant le fieffé Julius, d’attention peu honorable, miroitant son derrière rachitique, négligeant Martha qui de son côté a trouvé Hortense à son gout, elles se broutent le gazon, sous la table, le borgne est débordé et lance à tue-tête :
— Les toilettes sont submergées.
Horace et Gontran se pissent dessus de rire, plusieurs flashes crépitent, Jean Paul élargit son champ d’action, il a trouvé une nouvelle passion pour la photo, surtout lorsqu’elle peut se révéler rémunératrice.

Le restaurant ressemble à un lieu de débauche. "La cage aux folles" et "gazon maudit" réunis.
Pour "La grande bouffe", ce n'est pas encore le moment ! Seuls les verres sont pleins à ras bord et les effets du breuvage sont on ne peut plus inquiétants... la bonne société de Trifouilly-les-Oies est prise de délire.
Julius, un papier de parchemin en main, relit le menu qu'il a concocté avec tant de soin :
— Chiffonnée de jeunes pousses (salade verte)
— Petits flâneurs sur mousse verte piquante (escargot avec son beurre persillé à l'ail)
— Fruits des bois allongés sur coussin moelleux (champignons sur toasts)
— Gallinacé à pattes bleues, dans sa coque dorée, sur perles blanches bridées (poulet de Bresse au miel et du riz)
— Porc sauvage, sauce veneur rouge, fagots de haricots, carottes lustrées, petits choux importés de Belgique (sanglier, airelles, et les légumes)
— Ronde des fromages
— Farandole des desserts.
Tout est prêt à être servi... la brigade de cuisine n'attend que le signal. Viendra-t-il ?

Julius regarde désemparé, l'orgie qui se déroule dans la grande salle de réception. Il ne comprend pas ce qu'il se passe.
— Pourtant, tout allait bien ! Qu'est-ce que... On ne leur a servi qu'à boire et... Le Borgne ! hurle Julius qui commence à comprendre.
— Qu'est-ce qu'il y a patron ? Mais... qu'est-ce qu'il se passe ici ?
— Va me cherchez les deux pingouins ! Je suis sûr qu'ils sont derrière ça, fait Julius en montrant du doigt les scènes innommables qui se passent dans la salle. Et fait préparer du café, beaucoup de café et du bien fort, hurle-t-il en colère.
Dans les cuisines, Horace et Gontran sont pliés de rire.
— T'as vu la vieille rombière qui se trémousse avec le maire ha ! ha ha ! s'exclame hilare Gontran.
— Laurel et Hardy, le patron veut vous voir ! Fissa !


Tandis que la fête au château bat son plein -si l'on peut dire... , le chasseur et le paysan sont arrivés en ville et se présentent au commissariat où Colomba et ses acolytes mettent un dernier point à leur tenue de soirée. Le commissaire a sorti sa veste de cérémonie en grain de poudre bleu nuit, pattes d'épaules et bande de coiffure tressée en fil d'argent. Il porte beau aux cotés de Jean-Marcel un peu â l'étroit dans le costume trois pièces qu'il revêt à tous les mariages depuis une dizaine d'années, et le jeune Enzo qui finit d'astiquer et faire reluire ses Berlutti. Les trois agents de la force publique cachent avec peine leur mécontentements ã l'arrivée des facheux.
— On est déjà en retard, les gars... Magnez-vous !... Oui ? C'est pourquoi ? Nous fermons !... Repassez demain.
... — Oh mais oh, vous n'allez pas me laisser pourrir là ? S'inquiète Hector du fond de la cellule de dégrisement où on l'a parqué en attendant son audition reportée aux calandes grecques,
— Ouh là je l'avais oublié celui-là, reconnait le commissaire... ´tain, mais on n'est pas rendus !
C’est le moins que l’on puisse dire, les deux attardés en plus de l’autre guignol, qui moisi au fond de sa cellule... Colomba a du pain sur la planche, adieu les réjouissances ! Marcel prend les dépositions :
— Je vous écoute messieurs qu’avez-vous à déclarer ?
Le peczouille aborde les faits avec peu de circonspection et détaille une vision d’horreur :
— Crè vin diou M'sieur l'commissaire, c’est comme je vous l'dis  : une donzelle, dans un état proche de l’Ohio, les tripes à l’air dans le ruisseau, elle commence à faisander, et ce pauvre Firmin un brave gars, le bec dans l'eau il fait peine à voir. il serait temps d’évacuer les corps, les corbeaux volent bas.
Lucien ajoute :
— Y'en a certains qui se permettent des parties de jambe en l’air dans la nature, la baronne n’a pas froid aux yeux, on a assez vu d’horreur pendant la guerre.
Hector sort de sa léthargie et fulmine :
— Parlez pas comme ça de ma patronne, c’est une brave dame.
Colomba donne les directives :
— Deux macchabés, on va jeter un œil, ce n’est plus un village c’est Chicago.


Thèmes

Image de Nouvelles
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,