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Tonneau bleu

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Marineije

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Ça a commencé comme ça. Moi, j'avais jamais rien dit. Rien.
J'avais tout gardé dedans. Bien enfoui, oublié la plupart du temps. De cinq à trente-cinq ans, pas la moindre fuite, pas le moindre mot. Je l'avais revue tous les étés, passé mes vacances dans ses jupes courtes. Je l'avais appelée « maman ». Tout le monde a le droit à une seconde chance. Si j'en avais parlé, j'aurais été condamnée : malade, hystérique, marquée au fer, irrécupérable.
Puis, voilà : le coup de fil incompréhensible, la voix désolée de l'inspecteur, ma bouche bée. Elle : morte. Morte, assassinée. Morte, noyée dans l'eau croupie. Sa tête, disparue dans un tonneau de plastique bleu. Et le voilà, son corps qui pend le long du fut, effondré sur lui même, sans tête. Ses longs cheveux bouclés, noirs de geai, noirs bleutés, qui flottent à la surface, qui couvrent impeccablement le disque d'eau trouble.

Elle s'était montrée presque équilibrée ses derniers temps. Elle avait géré la mort de sa mère comme une adulte de soixante-deux ans qu'elle ne serait jamais. Je l'avais accompagnée une dernière fois. Je m'étais juré que ce serait la dernière. Après : éjecte, hors de ma vie. Tu n'existes plus. J'avais promis à Fredy.
Ma grand-mère venait de mourir, un an après mon grand-père, jour pour jour. Malgré leurs nombreuses tentatives, ils ne parvinrent pas à s’entre-tuer de manière synchrone. Les allers-retours entre Casablanca et Marseille se multipliaient. La vie se compliquait chaque mois davantage. Cette fois, c'était bien fini. Ils étaient partis, leurs horreurs enlisées. Je ne sais pas si ma mère en savait quelque chose, de ces horreurs là. Je crois que rien ne m'échappait. Je ne voulais pas, pourtant les images grossissaient dans mon crâne, encore et encore. J'avais cette impression que la terre entière voyait ma tête enfler comme un bulbe malade, rempli d'air vicié. Ma tête fermentait.

Trois jours après notre retour de Casablanca, ce coup de fil. L'entaille.
Ma mère est morte ce matin. La police veut m'interroger. Je demande pourquoi. Parce que je suis sa seule famille. Mais il n'y a jamais eu de famille, Monsieur l'inspecteur. Pouvez-vous vous déplacer jusqu'à Aix ? Nous passons chez vous si vous préférez.
Je viens. J'arrive.
— Je t'accompagne, me dit Fredy.
Je préférerais qu'elle n'entende pas. Je ne dis rien, je ne peux pas dire non. Elle prend son manteau, me tend le mien.
Ma mère est morte. Je l'ai toujours appelée Annouck, mais aujourd'hui mon esprit se figure « ma mère » : ma mère, morte.
Fredy vit avec moi depuis cinq ans. On partage tout ce qui était partageable, notre solitude, entre autres. Elle ne pose pas de question. Elle semble ne rien voir, ne rien comprendre et nous savons toutes les deux qu'il s'agit d'un agréable leurre.

— Bonjour Mesdames. Entrez, entrez donc... Toutes mes condoléances.
— Bonjour, Monsieur l'inspecteur.
— Asseyez-vous, je vous en prie. Il va falloir que je vous pose quelques questions, Mademoiselle.
Il s'était tourné vers moi, immédiatement. Comme s'il était évident que c'était moi la fille. Comme si je lui ressemblais. Fredy est brune, typée, comme elle, mais c'est à moi qu'il s'adresse. Ça se lit sur ma tronche, putain.
— J'aime autant « Madame », Monsieur l'inspecteur.
— Madame... Je vais aller droit au but, nous pensons que votre mère a été assassinée. Avait-elle des ennuis ? Lui connaissez-vous des ennemis ? Des gens qui lui en veulent pour une raison ou pour une autre.
— Pas vraiment, non.
— Disputes ? Problèmes d'argent ? Avez-vous entendu parler de quelque chose ?
— Ah... Des problèmes d'argent, des disputes, c'était toute sa vie. Mais ses créanciers sont morts et bien enterrés. Elle a gagné. Son père, il y a un an, sa mère, il y a une semaine. À Casablanca, tous les deux. J'y étais la semaine dernière. On est rentrées dimanche. À l'aéroport, c'est la dernière fois que je l'ai vue.
— Votre mère... Avait-elle l'air normale ? Heu... comme d'habitude ?
— Non. Mieux en fait... Pas comme d'habitude non. Elle avait l'air bien.
Je réalisais, oui, c'est ça. Elle était bien, simplement bien. Elle enterre ses parents et voilà, ça va, enfin. Mon estomac se comprime pour mieux grimper dans l’œsophage. J'ai envie de vomir.
— Ça va Mademoiselle ? Madame... pardon.
Ce flic me fait de la peine avec sa petite bouche pincée et ses grands yeux de gamin. Il patauge dans ses condoléances, dans ses questions comme ma mère dans son tonneau.
— Oui. Ça va. Je pensais au tonneau bleu.
— Désolé pour ce détail morbide, mais j'ai pensé que vous pourriez m'aiguiller. Vous savez pourquoi nous avons trouvé tous ces récipients remplis d'eau chez elle ?
Je sens une gêne dans sa voix. Ils font cet effet à tout le monde. C'est étrange, mais ces tonneaux, jerricans, bassines... J'ai presque envie de m'excuser pour ma mère. Fred serre la mâchoire. Je sais que ça la dégoûte toute cette eau croupie, cette odeur de cave qui s'infiltre partout. Une odeur de mort, déjà, dans cette maison : la maison de ses parents croupie comme un tonneau bleu.
— C'est son truc. Elle envoie la lumière sur l'eau pendant des heures puis la fait boire à ces invités. Pour les purifier, il paraît. C'est un truc de Tomoshibi. De l'eau du robinet, un peu de lumière, on laisse tout ça croupir, et paf : breuvage sacré ! Elle fait ça avec la paume de la main, comme ça vous voyez ?
Je lui montre, approche ma main de son front. Il l'esquive d'un hochement de tête. Il reprend immédiatement.
— Et ce Tomoshibi, c'est qui au juste ?
— Le fondateur de la secte, le gourou quoi. Un japonais. Il est mort, je crois. Elle a son portrait partout, vous avez dû le voir, non ? Moi, j'y connais rien à ces machins. Je sais juste qu'elle leur a filé tout le pognon qui lui passait entre les mains, celui de mes grands-parents surtout. Alors, si vous voulez creuser le truc, Inspecteur... Ben, vous allez au Dojo et vous leur demandez de vous envoyer la lumière, ça vous éclairera.
Pas le moindre sourire. Un regard navré... inquiet peut-être. Je sais pas.
— Hum... Merci Made... Madame. Et vous, Madame?
Il s'était tourné vers Fredy, franchement, ses yeux dans les siens du premier coup. Il ne l'avait pas regardée depuis que nous nous étions assises. Pas un coup d’œil par dessous, rien. Elle impressionne ma Fredy, plus que moi encore. C'est reposant.
— Quoi moi?
Elle était sur les dents... Pas envie de parler de « l'autre folle », comme elle disait, et de « ses conneries de tordue ». Et merde, elle avait raison. C'était maintenant. Elle sortait de ma vie maintenant. Stop.
— On peux y aller, là. Ma mère et moi, on parlait pas. Jamais. Ces dernières années, je la croisais le moins possible. Ces tarés au Dojo. C'est eux sa famille. Une putain de famille de....
Ma phrase n'était pas terminée, mais Fredy avait déjà passé un bras dans son manteau.

— On peut y aller maintenant ?
— Ça ira pour aujourd'hui, mais j'aurai certainement d'autres questions à vous poser bientôt. Appelez-moi si quelque chose vous revient d'ici là. Inspecteur Taranne. Tenez : ma carte.
Il me regardait à peine, comme si mon départ le soulageait. Il avait dû voir mon bulbe enfler, lui aussi. Il ne voulait pas qu'il lui explose à la gueule. Tant mieux.
— Hum... Au revoir.

Tomoshibi. Je sais même pas si elle y allait encore. Oh si, elle devait y aller à son putain de Dojo. Ça se trouve, elle s'était même noyée toute seule, comme une grande. Elle avait deux trois trucs à purifier là-dedans. Elle avait bu tout ce qu'elle avait pu de son eau de merde, restait plus que la voie respiratoire pour bien rincer...

— Alex... Oh, j'te parle. Tu me réponds, merde ? Alex !
Je conduisais en mode automatique. Tout au bout de l'autoroute, la Bonne Mère me tournait le dos. Je ne la quittais pas des yeux. J'étais persuadée qu'elle finirait par sauter dans le vide, d'un instant à l'autre.
— Hum... Ouais, qu'est-ce qu'il y a ?
— Je sais pas, moi. Ta mère crève, tu pleures pas, tu parles pas. Dis un truc, quoi ! C'est flippant, merde.
— Ça va, t'inquiète.
— Dis-le merde ! Lâche le morceau une fois pour toutes.
— Dire quoi?
— Fais pas la conne, putain. Je sais. T'as pas besoin de tout dire. Les détails... Y a des choses qu'on a pas besoin de... L'autre folle, elle criait tout et n'importe quoi sur tous les toits. Mais ça c'était vrai, hein ? Dis-moi... Putain de tarée, merde ! Elle est plus là. C'est au champagne qu'on va fêter ça !
Elle fait craquer ses articulations l'une après l'autre, sa langue fait sonner son piercing contre ses incisives. Elle a du mal à se taire. J'entends les mots taper dans sa tronche, tout près des lèvres.
Et personne ne doit savoir ça.
Mes doigts se crispent sur le volant. Ma mâchoire serre à m'en faire péter les dents.
— Toute façon, elle a eu ce qu'elle méritait. Je m'en fous que ce soit Tomoshibi ou n'importe quel trou du cul avec qui elle partageait son plumard et ses trucs de tordue. Elle est morte comme une conne et toute l'eau purifiée de sa lumière à la con n'y changera rien. Elle est morte et elle va pourrir dans le noir.
La boule se forme dans ma gorge avant même que le tableau n'enfle dans mon cerveau. Ma bouche bouge, les mots ne viennent pas, puis viennent, en retard, sortent par jets, entre les dents. Pourquoi Fredy, putain?
— Pourquoi tu l'as tuée ?
— Je l'ai pas tuée, merde.
— Pourquoi?
— J'ai rien fait je te dis.
Je fixe la Bonne Mère, Fredy aussi. Puis, elle me regarde.
— C'était une pute.
La rafale sort, net. La boule éclate. Les balles s'enchaînent.
— On est toutes des putes. Tu sais ça ? On est toutes des putes dans cette putain de famille. C'est pas notre faute. C'est comme ça. On est putes de mère en fille. Des putes de grand-mère en petite-fille. Irrécupérables, toutes des putes !
Mes mots m'arrachent la bouche et les tympans, raclent tout sur leur passage. Je tiens le volant, je cherche la Bonne Mère mais je ne vois plus rien. Des lumières volent partout, les larmes coulent sur mes joues et j'ai envie de hurler.
Mais je me tais. L'idée vient et m'apaise.
Un à un, mes doigts se délassent, lâchent doucement le volant, ma mâchoire lâche prise, enfin. Fredy crie, pleure, supplie. Je me tourne et lui souris :
— Au revoir Fredy.
— Putain arrête ! Qu'est-ce que tu fais là ? Arrête !
— Au revoir ma chérie. C'est pas grave, tu as raison. C'est fini maintenant.
— J't'en supplie Alex, arrête. Je t'aime moi, je suis là. Arrête.

Les pneus ont crissé. Fort, très fort. Fredy n'était plus qu'une masse recroquevillée à mes côtés. Je lui caressais les cheveux, les yeux grands ouverts. Puis les phares ont dansé partout, la Bonne Mère, la glissière. Et puis rien. Plus rien. Un délicieux rien sans mots et sans eau.

PRIX

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Chateaubriante · il y a
capable de tuer sa mère ; capable de tuer sa vie et celle de sa compagne ; une vie insupportable très bien décrite ; merci
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LecturesErotiques · il y a
Pfiouuu quelle noirceur... mais une ecriture sans concession
Vous avez ma voix

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Angel · il y a
J'ai bien aimé cette histoire.
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Chantal Sourire · il y a
Dérangeant pour le moins mais bien écrit, je vote !
Et vous invite sur ma page, merci !

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Marineije · il y a
Merci à vous. C’est très encourageant et déstabilisant de renvoyer tant de noirceur ! Merci pour vos textes aussi. Si stimulants.
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Samia.mbodong · il y a
Un style agréable et des phrases magnifiques, pour cette histoire sombre très sombre. Vous créez un véritable univers c’est exceptionnel, on met un certain temps à s’en remettre.  La fin est horrible mais le début aussi et au milieu c’est glauque.
C’est fascinant.
Bravo et merci à vous.
Samia

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Stéphane Baï · il y a
J'aime votre texte et je vote pour lui. Je vous invite à lire mes rimes, et, si elles vous plaisent, à leurs accorder la faveur de vos voix : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/six-cas-tristes
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dud59 · il y a
terrible vengeance, je vote
si vous en avez envie, vous pouvez lire quelques-uns de mes textes sur mon profil https://short-edition.com/fr/auteur/dud59

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Curtis · il y a
C'est touchant, très bien écrit
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Teddy Soton · il y a
Terrifiant et bien mené bravo. +5
Je suis en finale avec Frénésie 2.0 merci pour votre soutien :)

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